AbonnésFaits divers

Procès : Carine a été tuée par son ex-compagnon policier

Le procès de cette affaire particulièrement sensible s’ouvre ce lundi à Nîmes. De nombreux signaux d’alerte avaient pourtant été envoyés.

 Carine Ramière a été tuée par son ex-conjoint, un policier, au volant de sa voiture, au rond-point du centre commercial Leclerc en 2016 à Alès.
Carine Ramière a été tuée par son ex-conjoint, un policier, au volant de sa voiture, au rond-point du centre commercial Leclerc en 2016 à Alès. DR

C'est une affaire de féminicide emblématique que doit juger ce lundi, presque cinq ans après les faits, la cour d'assises de Nîmes. Un des 109 féminicides de l'année 2016. Comme souvent la mécanique macabre s'est enclenchée au moment de la séparation. Comme souvent, ce féminicide aurait pu être empêché, si les nombreux signaux d'alerte avaient été pris en compte. La particularité du dossier est que l'auteur présumé est un policier ayant utilisé son arme. Déjà reporté une première fois, il y a un an, le procès doit durer quatre jours. Tout l'enjeu de l'audience va être de déterminer si l'acte était prémédité ou non. La défense réclame par ailleurs la déchéance de l'autorité parentale.

Il y a cinq ans, ce samedi 27 février 2016, en fin de matinée, Carine, 24 ans, est au volant de sa vieille Volkswagen golf, au rond-point du centre commercial Leclerc, à Ales (Gard). La jeune mère de famille n'a pas vu la BMW noire qui la suit. Pourtant, ce véhicule, elle le connaît bien, c'est celui de son ex avec lequel elle vit une séparation compliquée.

Tout à coup, la BMW double la file de voitures, fait une queue de poisson à la Golf et l'immobilise. Le conducteur sort de sa voiture, se dirige vers son ex-compagne, sort une arme de poing et fait feu à travers la vitre à trois reprises, son revolver à deux mains. Trois balles dans la tête, pas un mot, Carine meurt sur le coup. Le tueur range alors tranquillement son arme, retourne à son véhicule puis revient brusquement sur ses pas. L'homme plonge alors dans la Golf et, stupéfaction, en ressort avec un enfant de trois ans, qui a assisté, assis à l'arrière de la voiture, au meurtre de sa mère par son père. Les automobilistes, témoins de la scène, sont tétanisés. « On se saurait cru dans une fiction », confiera plus tard l'un d'entre eux.

«J'ai tué mon ex avec mon arme de service»

Quelques minutes plus tard, Jean-Régis Julien se présente à l'accueil du commissariat d'Ales, accompagné de son fils qu'il tient par le bras. « J'ai tué mon ex avec mon arme de service, je viens me rendre », déclare-t-il à un de ses anciens collègues. Adjoint de sécurité puis gardien de la paix dans ce même commissariat durant plusieurs années, le fonctionnaire, âgé de 34 ans à l'époque, est immédiatement placé en garde à vue.

Aux enquêteurs de la PJ de Nîmes, celui qui est aussi pompier volontaire raconte sa relation difficile avec son ex-compagne, Carine Ramière, une éducatrice auprès de personnes en situation de handicap, qu'il a rencontrée dix ans plus tôt et avec laquelle il a un enfant qu'il ne désirait pas, mais dont il dit assumer la paternité. Le policier confie souffrir de sa séparation, qu'il date d'octobre 2014, et insiste sur le fait que sa compagne ne le laissait pas voir son fils. Surtout, il se décrit encore amoureux d'elle et dépité de la savoir avec un nouveau compagnon. « J'ai tellement souffert que… voilà j'en suis arrivé à me dire c'est elle ou moi. »

Le gardien de la paix, considéré comme un fonctionnaire « sérieux et disponible » — sa notation est de 5 en 2014 et 2015 — nie en tout cas toute préméditation à son geste. Il aurait croisé par hasard Carine sur la route avant de passer à l'acte subitement sous le coup de la colère et de la jalousie. Plus tard, dans ces courriers à son supérieur, le policier affecté au commissariat de Bagnols-sur-Cèze (Gard) explique avoir « pété un câble » et précise que son ex « n'est pas toute blanche » et lui a « fait beaucoup de mal psychologiquement ».

Une arme de service au cœur des débats

Mais c'est bel et bien pour le chef d'assassinat que l'ex-fonctionnaire — il est aujourd'hui radié de la police — doit comparaître ce lundi. Selon le juge qui a instruit l'affaire, la préméditation est caractérisée par plusieurs éléments. Lorsque Jean-Régis Julien croise son ex-compagne, « il la suit pendant plus de quinze minutes avant de passer à l'acte avec une arme déjà prêtre à l'usage, puisque la première cartouche était chambrée, et sans un seul échange de mot avec Carine Ramière », souligne le juge dans l'ordonnance de mise en accusation que nous avons pu consulter.

L'arme de service de l'ex-policier sera, ce lundi, au cœur des débats. Selon l'enquête, le jour de la mort de Carine, Jean-Régis Julien n'était pas en service, il s'était mis en maladie la veille — une chose rare chez lui — et il avait conservé son arme administrative alors qu'il avait l'habitude de la laisser sur place. Le gardien de la paix a d'ailleurs été aperçu à son casier, le soir, moins de 48 heures avant les faits. Par ailleurs, le fonctionnaire n'avait jamais fait la moindre démarche pour obtenir l'autorisation officielle de port d'arme en dehors des heures de service.

« Cela ne prouve rien, un seul des policiers de son service en avait fait la demande or tous portaient leur arme en dehors de leur travail », conteste Me Jérémie Dilmi, l'avocat de l'accusé avec Me Clémence Cottineau. La défense conteste tout acte préparatoire. « La préméditation supposerait qu'il avait la connaissance de la présence de son fils à l'arrière du véhicule. Or, il ne l'a vu qu'au moment où il tirait car il pleuvait, il y avait de la buée sur les vitres. C'est pour cela qu'il part puis revient ensuite chercher son fils dans le véhicule. »

Dépôt de plainte pour harcèlement et violation de domicile

Pourtant les semaines précédant la mort de Carine ne plaident pas en faveur de l'accusé. Lors de la perquisition de la voiture de Carine, les enquêteurs ont découvert un récépissé de dépôt de plainte pour harcèlement et violation de domicile daté du 19 février 2016. Soit huit jours avant la mort de la jeune mère de famille. Trois semaines plus tôt, Carine Ramière, qui s'était plainte à des proches de violences de la part de son ex et de la peur que celui-ci lui inspirait avait souscrit un contrat d'assurance-vie. Les gendarmes avaient été contactés à deux reprises pour intervenir au domicile de la victime, les 4 janvier et 19 février.

« Elle m'avait raconté que, quand ils étaient venus, ils avaient tapé sur l'épaule de son ex en lui disant : T'es de la maison, qu'on ne te revoie plus là », s'insurge Christelle, la sœur aînée, qui dit vouloir engager une procédure contre l'Etat après le procès. « On dit aux femmes d'aller porter plainte mais quand on touche à un policier, il ne se passe rien. » Depuis les réquisitions téléphoniques sur la ligne du policier ont établi que celui-ci avait contacté son ex à 1688 reprises.

« Pourquoi lui a-t-on laissé son arme après toutes ces alertes ? » s'interroge Cyril Ramière, le frère aîné, défendu par Michaël Corbier. « Le jour du drame, la police n'a même pas eu le courage de nous annoncer l'assassinat de notre sœur. On s'est retrouvé face à des policiers qui sont totalement débordés et démunis, qui avant tout ont essayé de se couvrir. » L'incurie des forces de l'ordre paraît d'autant plus inquiétante que Jean-Régis Julien avait, en 2005, fait l'objet d'un rappel à la loi pour harcèlement. Déjà pour une séparation compliquée…