Procès antiterroriste : Ulysse, le policier infiltré qui a déjoué deux projets d’attentats

Trois terroristes présumés sont jugés ce lundi pour deux projets d’attentats distincts liés à l’organisation Etat islamique, avortés grâce à l’action exceptionnelle d’un agent infiltré de la DGSI.

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 Au cours de l’enquête, plus de 13 000 euros en espèces, destinés à acquérir des armes, avaient été retrouvés dissimulés au cimetière du Montparnasse.
Au cours de l’enquête, plus de 13 000 euros en espèces, destinés à acquérir des armes, avaient été retrouvés dissimulés au cimetière du Montparnasse. LP/Olvier Boitet

Ulysse n'a pas fait un beau voyage. Dans son odyssée moderne, on navigue sur des applications cryptées et l'ennemi n'est pas un cyclope, mais une organisation terroriste sanguinaire. Ulysse, c'est le pseudonyme d' un agent infiltré de la DGSI, la Direction générale de la sécurité intérieure, qui, courant 2016, a permis de déjouer deux projets d'attentats distincts téléguidés depuis les plus hautes sphères de l'organisation Etat islamique en Syrie. Une enquête exceptionnelle aux méthodes dignes d'un roman d'espionnage. Le procès des trois terroristes présumés débute ce lundi 1er février à Paris devant la Cour d'assises spéciale.

En mars 2016, la DGSI apprend que Daech cherche à se procurer des armes en France. Ulysse entre en scène. Le cyberpatrouilleur rentre en contact avec l'émir du groupe baptisé « Sayyaf ». « On a besoin des kalachs avec des chargeurs et des munitions », annonce d'emblée ce dernier, croyant converser avec un aspirant terroriste. Les négociations entre les deux hommes se poursuivent sur la manière de faire parvenir à Ulysse les 12 000 euros nécessaires à l'acquisition des armes.

L'argent caché au cimetière du Montparnasse

La solution retenue semble à peine croyable. Le 24 juin 2016, « Sayyaf » annonce que la somme se trouve dissimulée au cimetière du Montparnasse (Paris XIVe). « Le paquet est entre la pierre tombale et la dalle de la tombe dans une fente », précise-t-il, après avoir décrit par le menu le chemin à emprunter. Le lendemain matin, un policier se rend à l'endroit indiqué, où il récupère effectivement un paquet contenant 13 300 euros en espèce. Mais l'enquête n'a jamais permis de savoir qui avait effectué ce dépôt.

La suite du plan prévoit de cacher les armes promises par Ulysse. Le 29 juin 2016, des agents du Service interministériel d'assistance technique (SIAT) − le service des infiltrés − enfouissent quatre kalachnikovs et des munitions dans la forêt de Montmorency (Val-d'Oise). Le cyberpatrouilleur communique à l'émir les coordonnées GPS. Un important dispositif de surveillance par caméra est mis en place. Mais « Sayyaf » n'est pas ravi de cette initiative. Surtout, il l'incite à passer à l'acte lui-même. Face au refus d'Ulysse, les contacts s'interrompent à partir de la mi-juillet 2016. Les armes, elles, restent enterrées à Montmorency.

Il faudra attendre quatre mois pour que l'enquête se réveille. En novembre, la DGSI apprend qu'un djihadiste présent en Syrie recherche un candidat pour acquérir deux kalachnikovs. Une nouvelle opération de cyberinfiltration est mise en place. Le commanditaire demande au policier de trouver un hébergement pour un « frère » qui doit se rendre à Marseille (Bouches-du-Rhône). L'hébergeur n'est autre que le policier infiltré. Piégé, le suspect est interpellé le 20 novembre 2016.

Un suspect qui s'est promené dans la forêt

Il s'appelle Hicham El-Hanafi. Ce Marocain, aujourd'hui âgé de 30 ans, a longtemps erré au Portugal aux côtés d'un compatriote plus âgé, soupçonné de l'avoir radicalisé. Même s'il le conteste, deux témoins affirment qu'il s'est brièvement rendu, à l'hiver 2015, en Syrie, où il aurait suivi un bref entraînement militaire. En exploitant les caméras de surveillance, les enquêteurs découvrent surtout que, six jours avant son arrestation, le 14 novembre, cet ancien serveur s'est rendu à deux reprises dans la forêt de Montmorency, à proximité de la fameuse cache d'armes de la DGSI ! Lors de ses auditions, Hicham El-Hanafi a toujours nié avoir eu connaissance de l'existence de cette cache, expliquant s'être rendu dans la forêt car il l'avait repérée sur Google Maps…

Les policiers s'intéressent également à deux déplacements d'Hicham El-Hanafi à Trappes (Yvelines) pendant la même période. Là, à l'instigation d'un cadre de l'EI, il est soupçonné d'avoir récupéré les quelque 4 000 euros retrouvés en sa possession auprès d'un réseau de collecteurs visés par une enquête terroriste. Selon l'accusation, cette somme aurait dû lui servir à acquérir deux kalachnikovs. L'accusé nie et assure qu'il s'agissait de ses économies. « La stratégie d'infiltration des enquêteurs est contestable et confine à la provocation à l'infraction, non permise par la loi, plaident Mes Fares Aidel et Julie Gonidec, ses avocats. En outre, n'est pas démontrée une quelconque volonté de notre client de commettre un attentat. »

Une clé USB et des messages codés

Le second volet de l'enquête mène en Alsace. A la même période, dans la nuit du 19 au 20 novembre 2016, la DGSI interpelle deux Strasbourgeois radicalisés de 41 ans : Yassine Bousseria, animateur dans une école du quartier de la Meinau, et Hicham Makran, un petit délinquant. En mars 2015, ils sont soupçonnés d'avoir voulu rejoindre la Syrie, où deux de leurs camarades ont déjà élu domicile. Leur périple, via Chypre, s'est finalement arrêté en Turquie. Même s'ils n'ont pas franchi la frontière, on sait qu'ils ont récupéré à ce moment-là une clé USB sur laquelle ont été retrouvés deux programmes de chiffrement.

Sur cette clé saisie chez Yassine Bousseria, les policiers vont réussir à décoder quatre messages récents. Sur l'un d'eux, leur interlocuteur leur donne les indications pour se rendre… à la cache de la forêt de Montmorency. « Ecoute on a bien compris Hamdoulilah pour l'adresse et le matos […]. On peut Tapé (sic) le 1er décembre », répondent-ils. En guise de cibles potentielles, les deux hommes ont effectué des recherches sur les Champs-Elysées, le 36, quai des Orfèvres, la gare de l'Est… Lors de l'instruction, les deux Alsaciens ont assuré qu'ils ne comptaient pas passer à l'acte. « Mon client n'est pas du tout associé à la genèse du dossier, insiste Me Joseph Hazan, l'avocat de Yassine Bousseria. Il a été sollicité, voire incité, à s'y greffer uniquement au dernier moment. »

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Si l'enquête n'a pas permis de définir avec précision les éventuels objectifs de ces deux équipes distinctes, l'identité des commanditaires a pu être retracée. Les enquêteurs sont ainsi convaincus que « Sayyaf », l'émir à la recherche des armes, n'était autre que Salah Eddine Gourmat, un Parisien membre de la sinistre cellule des opérations extérieures de Daech, abattu par l'armée américaine en décembre 2016.

Par ailleurs, la DGSI a découvert que l'unique contact enregistré dans le compte Telegram de Hicham El-Hanafi correspond à Boubaker El Hakim. Ce pilier du djihad, membre de la filière matricielle des Buttes-Chaumont, est considéré comme le Français ayant atteint le plus haut grade au sein de l'EI. Il a été abattu par un drone américain fin novembre 2016. La défense conteste formellement l'existence d'un tel lien.