Prison pour l’escroc et sa bande qui dépouillaient des prêtres

Huit personnes étaient jugées lundi au Havre pour avoir soutiré près de 150 000 euros au total à des dizaines de prêtres très âgés, grâce à une combine bien rodée. Le chef de bande, condamné à cinq ans ferme, et son jumeau avaient été « formés » par leur père.

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 Au téléphone, les escrocs et leurs « petites mains » se faisaient passer pour d’anciens paroissiens afin d’escroquer des prêtres âgés.
Au téléphone, les escrocs et leurs « petites mains » se faisaient passer pour d’anciens paroissiens afin d’escroquer des prêtres âgés.  LP/ZL

Des jumeaux. Une fratrie guidée spirituellement par un père escroc. Et des « petites mains », également jugées pour avoir volé 29 prêtres entre 2018 et 2020. Huit personnes ont comparu lundi 25 janvier devant le tribunal correctionnel du Havre (Seine-Maritime) pour avoir escroqué ces hommes d'Eglise, pour certains d'un âge très avancé. Montant du butin : près de 150 000 euros.

La plus âgée des victimes a 99 ans, la plus jeune, 71. Certains prêtres vivent dans des maisons de retraite et semblent un peu isolés, analyse le président du tribunal devant lequel aucune de ces parties civiles ne s'est présentée. Le temps qui passe a fait de ces hommes d'Eglise désormais loin des presbytères des cibles de choix pour les escrocs. La manœuvre qui les a délestés de plusieurs milliers d'euros, pour certains, a pour ressort l'un des principes qui a guidé toute leur vie : la charité chrétienne.

Une ouaille en détresse

Sans que l'on sache comment il repère ses proies, Kevin Gosse, 32 ans, contacte par téléphone ces hommes vulnérables sous le nom de Philippe Letellier, un ancien paroissien dont le curé aurait autrefois célébré le mariage. Mais voilà, son épouse est morte dans un accident de la route, et la pauvre ouaille se retrouve sans le sou. Pire, entend le vieux prêtre dans son combiné : le veuf est à la rue, ses beaux-parents l'ont expulsé du logement qu'il occupait avec son épouse aujourd'hui décédée. Les enfants et lui dorment parfois dans la voiture. Un scénario bien ficelé et répété à toutes les victimes avec parfois quelques ajustements. Le triste conte atteint quasiment toujours son objectif : tirer la larme et déverrouiller le maigre portefeuille de sa victime.

Lorsqu'un curé se méfie de ce Philippe qui réclame des virements pour la caution d'un nouveau logement, l'escroc fait intervenir ses « témoins de moralité ». Nouvel appel au curé : cette fois, on se fait passer pour une conseillère bancaire, la secrétaire du procureur, ou même un gendarme qui confirme le dénuement du faux père de famille éploré. Ces appels censés rassurer les hommes de Dieu les mettent en fait sous pression. La sœur de l'un des prêtres aura même été menacée. Une autre victime, prévenue de l'escroquerie par les enquêteurs, procédera quant à elle tout de même au virement.

Qui passe les appels ? Qui se fait passer pour un gendarme ? A qui est destiné l'argent ? « C'est moi ! » assume depuis le box des prévenus Kevin Gosse, le « cerveau » de la combine. « J'ai dupé toute ma famille, je le regrette énormément ». Condamné à deux ans de prison ferme en septembre 2019 pour les mêmes arnaques commises sur une quarantaine d'ecclésiastiques, le trentenaire bedonnant tente de dédouaner ses proches.

Car sur le banc, se trouve James, son frère jumeau, considéré comme son bras droit, Marine B., leur demi-sœur, Raphaëlle L., l'ex-femme de James, et Laura D., une ancienne amante. Sandra G., une connaissance de cette famille, est elle aussi jugée. Habitants du Havre ou de son agglomération, ils vivotent d'aides ou d'intérim, pour ceux qui ont déjà travaillé.

« Je me suis dit qu'ils faisaient du trafic de drogue »

Les quatre femmes jugées ce lundi font office de « petites mains », croit comprendre la procureure de la République. Sandra G., par exemple. Cette femme de 40 ans voit pendant « environ un an » un compte en banque ouvert à son nom se gonfler d'environ 4000 euros chaque mois. Cette mère de famille reconnaît à la barre avoir retiré en plusieurs fois les sommes en liquide pour les remettre à Kevin Gosse. Elle n'en retire que quelques dizaines d'euros à chaque fois, dit-elle, pointant les menaces proférées à l'encontre de ses enfants par l'escroc en chef. La quadragénaire assure qu'elle ne savait pas d'où venait l'argent.

Tout comme Marine, la demi-sœur des jumeaux. Elle aussi mère de deux enfants, la jeune femme de 23 ans, ne se serait pas demandé d'où venaient les sommes qu'elle voyait passer sur les comptes de poker en ligne ouverts à son nom. Ni pourquoi on « toque » parfois à la fenêtre de son appartement pour lui remettre jusqu'à 3000 euros qu'elle garde soigneusement « dans une tirelire » pour les remettre à son frère Kevin.

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Laura, 27 ans, elle, s'est un peu plus inquiétée. Sac à main en simili cuir noir matelassé vissé à l'épaule, elle reconnaît à la barre s'être interrogée sur les revenus de la fratrie qui vit dans l'appartement voisin du sien. La jeune femme, déjà sous le coup d'une procédure de surendettement, décrit les BMW et Mercedes conduites par les jumeaux : « Je pensais qu'ils avaient de l'argent […]. Je me suis dit qu'ils faisaient du trafic de drogue ». Après avoir retiré ses allocations mensuelles de son compte, Laura prend l'habitude de tendre sa carte bancaire aux jumeaux pour qu'ils puissent retirer les sommes escroquées. Elle ira aussi acheter des consoles à la Fnac ou des bijoux pour leur compte. Mais n'en retirera rien pour elle, assure-t-elle, ou seulement « de la viande et des céréales pour les enfants ».

« Si ce n'est pas se faire passer pour une banquière… »

Raphaëlle non plus n'a pas tiré bénéfice de la combine, tente-t-elle de convaincre. Mais à la différence des trois coprévenues à ses côtés, reconnaît-elle, cette femme rousse de 31 ans a bien passé un appel pour le compte de Kevin Gosse. « Bonjour, votre compte va être crédité », aurait-elle dit à une victime. « Si ce n'est pas se faire passer pour une banquière… », ironise le président du tribunal.

D'autres « petites mains » ont été identifiées par les enquêteurs. Mais, prévient la procureur, l'état de santé, la précarité psychologique et financière des individus ou le manque de preuves n'ont pas permis de les poursuivre.

Pourtant, Kevin Gosse n'en démord pas : les voix de femme entendues par les prêtres au téléphone, c'est lui qui les a imitées, assure-t-il. Il jure qu'il a « impliqué » tout ce petit monde « à son insu » : « Je ne voyais que l'argent ». « Je ne me rendais pas compte des sommes », ajoute-t-il, au sujet des butins qu'il semble avoir dépensés en partie pour des jeux à gratter ou en ligne.

« J'ai grandi dans ça »

C'est qu'il a tout appris auprès d'un vétéran de l'escroquerie aux prêtres. Entre 1979 et 2014, Michel Gosse, le père des jumeaux, s'illustre dans le même domaine : rouler des prêtres dans la farine. Au fil de ses 21 apparitions devant la justice, le sexagénaire expliquera avoir été victime d'abus sexuels de la part d'hommes d'Eglise lorsqu'il avait été recueilli par les Orphelins d'Auteuil. Le multirécidiviste aurait donc transmis sa rancœur à son fils?

« C'est mon père qui faisait ça. J'ai grandi dans ça… J'aurais bien aimé avoir un père qui nous montrait l'école, le travail… », soupire Kevin Gosse, dont le casier judiciaire cumule vingt condamnations et qui fait toujours l'objet d'une instruction pour des escroqueries similaires commises entre 2010 et 2015.

Alors que le ministère public réclamait dix ans de prison pour Kevin Gosse pour « éviter une nouvelle vague d'escroquerie », le tribunal du Havre l'a condamné à cinq ans de prison ferme. James, son jumeau, écope de deux ans. Six mois ferme avec aménagement de peine sont décidés pour les quatre femmes « petites mains ».