Pompiers accusés de viols : Julie en appelle à la Cour de cassation

La plus haute instance pénale doit se pencher ce mercredi sur ce dossier délicat où une jeune femme, mineure à l’époque, accuse des pompiers de l’avoir violé. Des faits qui avaient été requalifiés en atteinte sexuelle par la cour d’appel de Versailles.

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 Une vingtaine de femmes du Collectif l’Amazone ont manifesté ce mardi devant le palais de justice de Paris. La mère de Julie (à droite) était présente.
Une vingtaine de femmes du Collectif l’Amazone ont manifesté ce mardi devant le palais de justice de Paris. La mère de Julie (à droite) était présente. LP/Marion Ducrocq

« Justice pour Julie! Cassation totale! » Le poing levé, une vingtaine de jeunes femmes du Collectif l'Amazone dansent en criant ces slogans face au palais de justice de Paris ce mardi. « Rage », « Justice », disent en lettres noires les foulards blancs qu'elles ont ceints sur leurs visages. Depuis trois jours, à Paris, Versailles ou Strasbourg, les rassemblements en faveur de Julie (nom d'emprunt) se sont multipliés. Et notamment aux abords de la Cour de cassation, qui doit examiner le dossier ce mercredi, pour déterminer si les faits peuvent être requalifiés en viol. Elle devrait rendre sa décision dans les semaines à venir.

Au soutien à la jeune femme, qui a formé un pourvoi pour voir requalifier en « viols sur mineure » les violences sexuelles commises par trois pompiers lorsqu'elle avait entre 13 et 15 ans, s'ajoute la revendication de la mise en cause des 17 autres militaires dont elle a dénoncé les agissements il y a près de onze ans.

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Au milieu des danseuses, une femme plus âgée que les manifestantes brandit un morceau de carton où est écrit : « 20 pompiers violeurs/Justice pour Julie ». Corinne Leriche, la mère de Julie, exprime son épuisement après dix ans de bataille judiciaire. « On se sent complètement acculées, parce qu'on a eu le temps de perdre confiance en la justice, avance-t-elle. Julie est très angoissée. Mais on ne lâchera pas le combat ! Même des pompiers, même des militaires, doivent répondre de leurs actes ! Nous irons jusqu'à la Cour européenne des droits de l'Homme s'il le faut. »

Julie elle-même, handicapée depuis une tentative de suicide et d'ordinaire protégée des médias, s'est rendue à l'une de ces mobilisations dimanche 7 février. « J'ai un message pour mes agresseurs : vous pensiez que vous m'aviez tuée, maintenant c'est à vous de trembler », a-t-elle clamé, emmitouflée dans sa capuche.

À l'époque des faits, Julie était une collégienne fragile, victime de crises de tétanie et de spasmophilie à répétition. C'est d'ailleurs à l'occasion d'une intervention pour la secourir qu'elle rencontrera P., l'un des pompiers mis en cause. Agé de 20 ans - elle en avait 13 - celui-ci la recontacte, après avoir récupéré son numéro sur la fiche d'intervention. Elle croit à une amitié, mais un jour que sa mère s'est absentée du domicile familial, elle décrit un premier viol. « À partir de là, ma vie a basculé pour devenir un enfer… », témoignait-elle auprès du « Parisien », en 2018.

Seuls 3 des 20 pompiers qu'elle dénonce sont poursuivis

Julie raconte qu'elle est ensuite violée par P. et de deux de ses collègues, tous membres de Brigade des sapeurs-pompiers (BSPP), prestigieuse institution au commandement militaire. Son numéro passe ensuite de main en main, de casernes en casernes, où la jeune fille est « fichée nympho » selon l'aveu même de ces pompiers, qui reconnaissent les rapports. Mais tous assurent qu'elle était consentante et avait l'air « normale ». Julie est alors pourtant un « légume », dit-elle, gavée aux antidépresseurs, aux neuroleptiques et aux anxiolytiques. Son mal-être empire : plus de 130 interventions de pompiers sont dénombrées entre 2008 et 2010.

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Les rapports s'enchaînent pourtant, à plusieurs, dans des parcs, des parkings, sur des capots de voitures et même dans les toilettes de l'hôpital pédopsychiatrique où elle séjourne… Mais parmi la vingtaine de pompiers qu'elle dénonce, seuls trois d'entre eux sont aujourd'hui poursuivis. « Nous demandons un renvoi à l'instruction pour ces 17 autres pompiers, qui ont été insuffisamment, voire pour certains jamais entendus ! », s'émeut Maître Lorraine Questiaux qui, aux côtés de Maître Marjolaine Vignola, défend les intérêts de Julie.

La prégnance de la culture du viol

Les avocates contestent également le raisonnement même qui a conduit le juge d'instruction, puis la cour d'appel à qualifier ces faits d'atteintes sexuelles - un délit, passible, en ce cas, de dix ans de prison, moitié moins que la peine encourue aux assises. Et une « erreur de droit » selon Lorraine Questiaux.

« Le défaut de consentement […] apparaît insuffisamment caractérisé », écrit ainsi le magistrat instructeur. Traduction : Julie ne s'étant pas opposée, elle était donc d'accord. Dans la droite ligne, la cour d'appel a ainsi estimé que les pompiers « avaient pu la croire consentante », notamment en raison de leur « succès habituel auprès de la gent féminine… » Un poncif qui dénote, pour l'avocate, la prégnance de la culture du viol.

« C'est le mode de pensée lui-même qui est en cause : le consentement n'existe pas dans les textes, dénonce encore Lorraine Questiaux. Le concept, éminemment subjectif, est régulièrement dévoyé pour inverser la charge de la culpabilité de l'agresseur vers la victime… et finalement créer des dénis de justice ».

« Les défaillances du système judiciaire sont flagrantes »

Pour la juriste, le Code pénal est pourtant clair, pour peu qu'on veuille s'y tenir : « La question que pose le texte, la seule, est de savoir s'il y a eu un abus de rapport de force, par contrainte, menace, violence, surprise », décrypte l'avocate. Et dans le cas de Julie, la réponse est vite trouvée. « Il y a la différence d'âge, rappelons qu'elle avait 14 ans, leur statut de pompiers, sa vulnérabilité en raison des médicaments qu'elle prenait… », cite-t-elle, pêle-mêle.

Présentes devant les grilles du palais, alors que les policiers verbalisent une à une les danseuses, deux élues parisiennes, ceintes de leurs écharpes tricolores, abondent. « Les défaillances du système judiciaire dans l'affaire de Julie sont flagrantes, estime Hélène Bidard, adjointe (PCF) à la maire de Paris chargée de l'égalité femmes-hommes. Entre 13 et 15 ans, nos enfants ne sont pas protégés. Il faut que le législateur établisse un seuil de non-consentement à 15 ans. » Maire adjointe du XVIIIe et porte-parole du PS, Gabrielle Siry-Houari renchérit : « Au-delà du combat courageux de Julie et de sa maman, la loi doit évoluer pour ne plus être autant en décalage avec la réalité. Ces mobilisations sont nécessaires pour mettre la pression, comme l'étaient celles du début des années 1970 pour les droits des femmes et le droit à l'avortement. »