Places de spectacle et cryptomonnaie : pendant le Covid, la boutique Dieudonné reste ouverte

L’humoriste, condamné de multiples fois pour ses propos racistes et antisémites, sera jugé en mars pour fraude fiscale. Annoncé dans «100 villes en France en 2020», il n’assure pourtant pas toujours le show.

AbonnésCet article est réservé aux abonnés.
 Dieudonné (ici, au théâtre de la Main d’or à Paris, lors d’une conférence de presse en 2014) n’a assuré aucune des 21 représentations promises, entre le 23 octobre et le 23 décembre 2020.
Dieudonné (ici, au théâtre de la Main d’or à Paris, lors d’une conférence de presse en 2014) n’a assuré aucune des 21 représentations promises, entre le 23 octobre et le 23 décembre 2020. LP/Delphine Goldsztejn

Ce 7 janvier à Angers (Maine-et-Loire), le SMS tombe à 20h15. « URGENT : suite aux mesures Covid-19 votre séance est REPORTÉE à une date ultérieure. Plus d'infos prochainement. Merci de votre compréhension. » Le spectacle de Dieudonné M'bala M'Bala aurait dû commencer depuis un quart d'heure déjà. Et le rendez-vous est « non remboursable », lit-on en petits caractères sur les conditions générales de vente du billet. On apprendra, une semaine plus tard et toujours par SMS, qu'il est décalé au 22 avril. Les spectateurs avaient pourtant reçu, la veille du show, un e-mail de confirmation. Mais le jour J, plus de nouvelles, avant cette annulation tardive.

Bordeaux, Rennes, Nice, Metz, Chartres… En deux mois, entre le 23 octobre et le 23 décembre, aucune des 21 représentations annoncées par Dieudonné n'a eu lieu, d'après nos vérifications. Et pour cause. Dans le contexte d'un confinement ou du couvre-feu, le comédien aurait risqué une garde à vue pour un rassemblement, indique une source policière. La peur du gendarme l'aurait-elle incité à suspendre provisoirement ses « lives » ? En tout cas, le comédien se garde bien d'en informer ses fans… et de rembourser les naïfs qui achètent ses billets, toujours en vente actuellement, à des prix allant de 9,90 euros (le « tarif moumoute vente flash ») à 34 euros.

À ses fidèles, qui le suivent sur une messagerie cryptée depuis que YouTube, Facebook, Instagram et TikTok l'ont banni de leurs plates-formes cet été, Dieudonné a expliqué, lundi 25 janvier : « Je suis obligé de me cacher »; « Je suis hors de portée de nos ennemis ». Émoi chez les fans! Il faut dire que ses followers ne sont guère habitués à voir leur idole se mettre au vert…

Des spectacles sauvages organisés cet automne

Alors que le monde du spectacle est à l'arrêt depuis le début de la crise du Covid-19, l'autoproclamé « gilet jaune canal historique » n'a pas stoppé en 2020 sa tournée, fièrement annoncée « dans 100 villes en France ». Ou plutôt, dans les périphéries lointaines de ces communes, sur des parkings ou dans des hangars discrètement loués à des particuliers. Car cela fait longtemps que les théâtres n'accueillent plus le repris de justice, treize fois condamné depuis 2006 pour injures publiques, apologie du terrorisme ou encore pour propos antisémites. En 2009, il avait fait monter sur la scène du Zénith à Paris le négationniste Robert Faurisson, accueilli par un figurant déguisé en déporté.

Le 18 octobre dernier, 150 spectateurs l'acclament sur un parking de la zone commerciale de Plan de Campagne, près de Marseille (Bouches-du-Rhône). Le 16, le voilà dans la cour de ferme d'un agriculteur installé à Bona (Nièvre), 25 km à l'est de Nevers. Un terrain connu : en avril 2019, l'exploitant lui avait déjà ouvert sa propriété, au grand dam du maire, Marc Gauthier. Sur les coups de 20h30 ce vendredi soir d'automne, l'élu voit défiler sur l'étroit chemin communal des voitures arrivant de centaines de kilomètres à la ronde : de la Nièvre, de l'Allier, de l'Aube, du Loiret. Derrière les volants, environ 150 spectateurs, « des gens comme vous et moi… des jeunes, d'autres dans les 60 ans », relate l'élu, encore ébahi. Les gendarmes, arrivés sur place, ont convaincu l'organisateur de jouer en plein air, plutôt qu'à l'intérieur où les règles sanitaires de distanciation n'auraient pas été respectées.

Une semaine avant, le 10, le show s'est tenu dans des locaux d'une entreprise à Geispolsheim, dans la banlieue de Strasbourg. Et le 9, dans une scierie désaffectée à Favières (Meurthe-et-Moselle). Prière, dans ces conditions spartiates, d'apporter son fauteuil! Ainsi, les habitants de Favières interloqués ont vu débarquer dans les rues des dizaines d'inconnus « avec une chaise sous le bras », raconte une riveraine. Dans la salle, selon les déclarations faites le soir même par la maire de la commune, « moins de la moitié » des « 300 à 400 spectateurs » portaient un masque. « C'est quand même curieux que des manifestations comme celles-ci ne puissent pas être interdites ou réglementées : on n'y comprend rien! », peste le maire de Bona.

Souvent, les forces de l'ordre sont mises devant le fait accompli : le lieu du spectacle n'est transmis aux fans que quelques heures à l'avance, « comme dans les free parties », compare un policier. L'humoriste profite aussi d'une faille juridique : le fait que les règles sanitaires soient foulées aux pieds n'est pas suffisant pour poursuivre les organisateurs pour mise en danger de la vie d'autrui. « Il faudrait, selon certains juristes, établir que dans le public il y avait effectivement une personne contaminée pour rendre certain le danger », explique le procureur de Nancy, François Perain.

En vente, vidéos, cryptomonnaie et peaux de lapins

Combien d'adeptes ou de curieux se sont-ils laissés prendre par les vrais-faux spectacles ? Ni le comédien ni son « service client » ne répondent. La billetterie n'est en tout cas pas le seul commerce toujours ouvert de la « dieudosphère ». Presque chaque jour, le polémiste publie une vidéo, sorte de prêche complotiste agrémenté d'imitations répétitives, accessible sur abonnement – 15 euros par trimestre. La boutique propose aussi des t-shirts, des masques en tissu barrés de l'inscription « Ferme la ! Physiquement ! » ou – spécialité maison – des peaux de lapin dédicacées par l'artiste. Au début du premier confinement, il s'est aussi lancé dans la promotion de masques chirurgicaux, alors que leur vente était à l'époque interdite. Le prix de la protection en papier peut faire tousser : 1,20 euro l'unité.

Newsletter L'essentiel du matin
Un tour de l'actualité pour commencer la journée
Toutes les newsletters

Mais la grande affaire du moment s'appelle le Sestrel. Pas un jour ou presque sans que Dieudonné ne promette monts et merveilles à ceux qui investiraient dans cette cryptomonnaie « politico-spéculative » qu'il soutient, un an après son lancement. « C'est le moment! Ça bouge! Après il sera trop tard! » répète-t-il, façon camelot dans ses vidéos.

Surfant sur la vague du Bitcoin ou de l'Ether, ces devises virtuelles encore peu contrôlées, Dieudonné vante ces jetons, présentés comme « le Franc 2.0 », « la phase 2 des Gilets jaunes », « le glaive de notre liberté d'expression ». C'est-à-dire? On ne sait pas. L'affaire reste nébuleuse, concernant tant son fonctionnement que l'identité de ceux qui l'ont initiée.

« C'est un projet de façade : le Sestrel n'a pas d'intérêt technologique ni économique, estime Simon Polrot, le président de l'association Adan, qui réunit les acteurs économiques français des cryptomonnaies. L'outil a été créé en quelques heures, et n'apporte rien. C'est donc un danger pour ceux qui choisissent d'investir dedans. » Pourtant, certains ont visiblement pris le risque : d'après une enquête du magazine Capital, la levée de fonds du Sestrel aurait atteint 40 000 euros cet été.

L'ancien vendeur de voitures, monté sur les planches après sa rencontre avec Élie Semoun dans les années 1990, n'en est pas à sa première tentative, pour faire fructifier des produits… très dérivés. En 2016, il promettait de bousculer les banques, en lançant son « ananassurance » et un « ananacrédit ». La structure qui chapeautait le tout, en liquidation judiciaire, a été radiée le 6 janvier.

Perte d'audience sur les plates-formes et risque judiciaire

« Dieudonné a généré des centaines de milliers d'euros sur le fondement de la haine », estime l'avocat David Olivier Kaminsky, président de la Ligue contre le racisme et l'antisémitisme (Licra) de Paris, qui a plaidé dans de nombreuses affaires contre l'ex-humoriste, et a déposé contre lui la première plainte pour insolvabilité organisée. « On dit qu'il gagne plein d'argent, mais ça ne doit pas être de la tarte pour lui en ce moment, comme pour tous les artistes », défend de son côté son avocate Isabelle Coutant-Peyre qui, ces dernières semaines, négociait pour son client la reprise d'une salle parisienne en déroute, La Comédie italienne. Le projet semble sur le point de capoter et Dieudonné, expulsé de son fief de la Main d'or en 2017, n'a toujours que son « dieudobus » pour tourner.

Son éviction cet été des plates-formes grand public, comme Facebook et YouTube, a aussi été un coup dur pour sa publicité. Il s'est coupé, en six mois, des trois quarts de son audience sur les réseaux sociaux. Son site de vidéos, en décembre, n'affichait en effet plus que 60 000 vues, contre 240 000 en juillet.

Enfin, son procès en appel pour fraude fiscale, abus de biens sociaux, blanchiment et insolvabilité organisée, prévu du 1er au 9 février, pourrait lui faire perdre des plumes. En première instance, il avait été condamné à trois ans de prison, dont deux ferme, et 200 000 euros d'amende. L'audience, initialement programmée ce lundi, a été reportée au 26 mars. Sa défense a évoqué des « raisons de santé ».

Contacté à plusieurs reprises, depuis le 25 janvier, Dieudonné n'a pas donné suite à nos demandes d'interviews. Son avocat dans le procès pour fraude fiscale, David de Stefano, n'a pas davantage répondu à nos sollicitations.