AbonnésFaits divers

Phoques décapités : 5000 euros d’amende requis contre les deux marins-pêcheurs

Les deux prévenus, dont un s’était fabriqué un bibelot avec le crâne d’un des mammifères remonté dans leurs filets, ont comparu ce lundi devant le tribunal correctionnel de Quimper (Finistère).

 Le sympathique phoque gris est fréquemment pris pour cible, en Bretagne mais aussi en Normandie et dans les Hauts-de-France.
Le sympathique phoque gris est fréquemment pris pour cible, en Bretagne mais aussi en Normandie et dans les Hauts-de-France.  Picture Alliance/Hinrich Bäsem

« Je suis ni un décapiteur de phoque ni un psychopathe. Je savais pas qu'on ne devait pas toucher à un animal déjà mort. » Ce lundi, à l'audience correctionnelle du tribunal judiciaire de Quimper (Finistère), David et son coprévenu, deux marins-pêcheurs, n'en menaient pas large. D'autant que les parties civiles, avec comme dénominateur commun la défense des animaux, étaient nombreuses : de Sea Shepherd à la fondation Brigitte Bardot en passant par la SPA, Bretagne Vivante, la LPO, l'association Stéphane Lamart ou encore 30 Millions d'Amis, pour ne pas toutes les citer.

Le dossier examiné avait défrayé la chronique l'an passé : le 23 février et le 8 mars 2019, deux corps sans tête de phoque gris, espèce protégée que l'on retrouve dans l'ouest breton, avaient été découverts sur des plages de Concarneau et Trégunc, présentant des caractéristiques de décapitation. Une tête avait également été retrouvée le 23 février, tranchée net, immergée et attachée à un bout (cordage), au bout de la digue du port de Concarneau.

«J'ai voulu garder un souvenir»

L'enquête de gendarmerie n'avait malheureusement rien donné. Il aura fallu que l'association Sea Sheperd s'empare de l'affaire et offre une récompense de 10 000 euros à toute personne permettant l'identification des responsables pour que les langues se délient.

« Un témoin qui pêchait avec son ami le soir du 22 février, près du port, a vu un dénommé David leur montrer la tête de phoque et l'immerger devant eux », résume le président en s'adressant au principal prévenu. « Et vous avez reconnu les faits. Mais pourquoi donc avoir fait cela ? » A la barre du tribunal, le matelot en question, 37 ans, originaire d'Ile-de-France et marin dans le Finistère depuis 2017, ne se débine pas.

« Pour qu'elle se décompose naturellement. C'était la première fois que je bossais sur un fileyeur. Au bout de la neuvième pêche accidentelle de phoques, j'ai demandé l'autorisation de garder la tête pour la naturaliser, comme au Muséum national d'histoire naturelle. J'ai voulu garder un souvenir qui rappelle la réalité du monde de la pêche », développe David avant de revenir sur son métier. « Vous savez, je suis pêcheur, j'étripe des lottes et des vieilles toute la journée, je suis couvert de sang tous les jours. Voilà la réalité. »

La présidente de l’association Sea Shepherd, Lamya Essemlali, et l’avocat Me Tamalet. Nora Moreau
La présidente de l’association Sea Shepherd, Lamya Essemlali, et l’avocat Me Tamalet. Nora Moreau  

Le tribunal note que le prévenu avait tout de même déjà fait bouillir dans une marmite l'une des deux têtes pour récupérer le crâne et en faire une décoration d'étagère.

A ses côtés, un autre grand gaillard de 47 ans, son patron pêcheur au moment des faits, grince des dents. Si son matelot est prévenu de destruction, transport et naturalisation d'une espèce animale protégée, lui est poursuivi pour complicité. « J'étais pas au courant, se défend-il. Je ne l'ai pas vu faire. Mais les captures accidentelles, c'est toujours pareil, on coupe le filet ou on rejette l'animal mort à l'eau. »

Il est également reproché à ce patron pêcheur, connu de la justice notamment après nombre d'infractions liées à la pêche, de ne pas avoir déclaré officiellement, soit par fiche papier ou électronique, avoir rejeté en mer le corps des mammifères. « Ces obligations déclaratives datent du 1er janvier 2019 », plaide son avocat, Me Birrien. « Même les comités départementaux des pêches se sont sentis obligés de dispenser des formations quelques mois plus tard », ajoute-t-il pour souligner que c'était alors loin d'être entré dans les esprits.

Les parties civiles, portées par l'intervention de Me Jean Tamalet pour Sea Shepherd, venu avec la présidente de l'association Lamya Essemlali, ont demandé la condamnation des deux prévenus et souhaité que la peine « soit exemplaire ». Le parquet a requis la même peine pour les deux prévenus : 5000 euros d'amende (la peine maximale encourue pour ces faits est de 150000 euros d'amende et de deux ans d'emprisonnement).

«Il faut bien réguler», plaide leur avocate

Avocat de David, Me Isma Hammarlebiod a insisté sur l'acte « sans doute stupide et naïf » de son client, « sûrement pas l'ogre des mers qu'on l'accuse d'être ». Il a conclu par un argument qui a fait bondir les associations de défense des animaux : « On parle d'une espèce protégée et sauvage, qu'il faut bien réguler. Les phoques gris sont tellement nombreux qu'ils viennent jusque dans les ports et déclenchent forcément une guerre avec les pêcheurs. »

« Une espèce protégée, c'est justement qu'elle est en danger : la réguler serait d'une absurdité scientifique », a déclaré Me Tamalet au sortir de l'audience. « Ce ne sont pas les ennemis des pêcheurs, bien au contraire », a souligné l'avocat. Pour rappel, les colonies bretonnes de phoques gris, ne comptent, en moyenne et au total, que quelque 300 individus.

Le jugement a été mis en délibéré au 26 novembre.