Mort du petit Tony : ce calvaire que tout le monde a passé sous silence

Grand-mère, voisins... Tout le monde a cru voir, mais aucun n’a dénoncé le bourreau de Tony. L’agonie du petit garçon de 3 ans et demi a pu se poursuivre à huis clos, jusqu’à la mort.

AbonnésCet article est réservé aux abonnés.
 La grand-mère du petit Tony, ici de dos au côté du père de l’enfant, a témoigné devant la cour d’assises, parfois de manière déconcertante.
La grand-mère du petit Tony, ici de dos au côté du père de l’enfant, a témoigné devant la cour d’assises, parfois de manière déconcertante. PHOTOPQR/L’UNION DE REIMS

« Si j'aurais su (sic), j'aurais fait quelque chose ». Il y a quelque chose de rageant à entendre la grand-mère de Tony, dont l'attachement à son petit-fils n'est pourtant pas en cause, répéter cette phrase. Cette façon quasi-désinvolte, et pourtant sincère, de dire qu'elle n'avait rien vu, rien perçu. Comme si une forme de fatalité devait suffire à expliquer le calvaire d'un enfant de trois et demi, et sa mort au bout d'une longue agonie.

Un sentiment qui a infusé toute la journée de mardi, alors que défilaient à la barre de la cour d'assises de la Marne les voisins et les proches de Caroline Letoile. La jeune femme de 23 ans y est jugée depuis lundi pour non-assistance à personne en danger, en taisant les violences de son compagnon, Loïc Vantal, sur son fils Tony, mort le 26 novembre 2016 à Reims. Accusé de coups mortels aggravés, ce dernier encourt trente ans de réclusion criminelle.

A la barre, Marie-Josée Jolly, la mère de l'accusée, explique en substance qu'en cet automne 2016, elle ne voyait guère plus sa fille ni son petit-fils. Elle décrit une « coupure », depuis l'emménagement en septembre de ce nouveau compagnon qu'elle n'appréciait pas. « Dès qu'il a été dans l'appartement, c'est devenu glacial. Mais elle l'aimait… »

Par SMS toutefois, la grand-mère, elle-même domiciliée à Reims, s'enquiert régulièrement du petit, sans comprendre que sa fille lui ment. Mi-octobre, elle constate pourtant, lors d'une visite, que le petit bureau de Tony, et l'ensemble de ses jouets, ont disparu. « Ce n'était plus une chambre d'enfant ». Etonnée, elle s'en ouvre à sa fille, d'ordinaire « maman cool ». « Elle m'a dit qu'il avait été puni. Loïc était plus sévère, je pensais juste qu'ils n'avaient pas encore rééquilibré à ce niveau ». Le lit de l'enfant est également dépourvu de drap. « Je pensais qu'ils tournaient dans la machine… »

«C'était un enfant très vivant, heureux»

Le samedi 19 novembre 2016, une semaine avant la mort de Tony, Marie-Josée Jolly reçoit chez elle le couple et son petit-fils. Celui-ci est transfiguré. « D'habitude il bougeait, il courait. C'était un enfant très vivant, heureux ». Mais ce jour-là, Tony a les yeux cernés et l'air craintif, n'osant se mouvoir sans chercher du regard Loïc Vantal. Il y a aussi cet hématome au front, dont sa fille raconte qu'il provient d'une chute à l'école. « C'était un bleu d'enfant qui joue », répond la grand-mère, qui répète n'avoir « pas vu le danger ».

« Mais ça ne vous a pas alertée ?, questionne la présidente. Vous ne vous êtes pas posé la question de la maltraitance ? » « Du tout », répète-t-elle de manière déconcertante. Son autre fille avait alors remarqué un autre bleu, au dos – « moi je ne l'ai pas vu », se défend la grand-mère - disant aux policiers qu'elles n'avaient pas cru aux explications de Caroline, qu'elles étaient inquiètes. A la barre, Marie-Josée ne se « souvient pas » de cette discussion. Et regrette simplement « que Caroline n'ait pas parlé ».

Combien d'occasions manquées pour sauver Tony ? Une amie d'enfance de Caroline Letoile raconte ainsi ses doutes précoces, ces insultes – « bâtard », « crasseux » « pédale » -, ces gestes brusques de Loïc Vantal, cet « œuf de pigeon » sur la joue de Tony, qui avait fini par lui confier : « C'est tonton, il me tape ». « J'en ai parlé à Caroline, elle m'a assuré que non. Je n'avais pas de raison de douter d'elle », dit-elle, s'énervant alors que les questions s'éternisent et tournent à l'inquisition. Elle-même victime de maltraitance dans son enfance, elle lâche, hors d'elle : « le bleu que j'ai vu, tout le monde a pu le voir. Alors c'est tout le monde qui n'a rien fait ! »

«Le doute doit toujours bénéficier à l'enfant»

Cloué au pilori après ses déclarations dans la presse, et lui-même poursuivi pour « non-dénonciation de mauvais traitements » - il a été relaxé deux fois -, Jonathan L., voisin habitant de l'étage du dessous, est lui aussi poussé dans ses retranchements. Le bailleur, qu'il dit avoir alerté d'un « climat malsain » pour l'enfant, affirme n'avoir été saisi que de tapage nocturne. « Mais pour moi, c'était plus de peur que de mal. Ce n'est qu'après qu'on a réalisé. Je ne vois pas au travers des murs ! », s'agace-t-il, avant de concéder : « Je ne me sentais pas d'accuser à tort… »

Newsletter L'essentiel du matin
Un tour de l'actualité pour commencer la journée
Toutes les newsletters

Un argument que Me Rodolphe Costantino, avocat d'Enfance et Partage et habitué de ces dossiers difficiles, n'a que trop entendu. Sans agressivité, le pénaliste rebondit, et cite un sondage commandé par l'association, qui en dit long sur les progrès à accomplir : « 62 % pensent comme vous, monsieur, que l'on ne peut accuser sans certitude absolue. C'est une erreur. Le doute doit toujours bénéficier à l'enfant. » Et de rappeler ce chiffre édifiant, « la même proportion, soit 62 % des Français, ignorent encore l'existence du 119 », le numéro d'appel gratuit et anonyme pour l'enfance en danger.