AbonnésFaits divers

Mort du braqueur du casino d’Uriage : une nouvelle enquête, dix ans après

La compagne de Karim Boudouda, tué peu après le braquage lors d’une fusillade avec la police à Grenoble le 16 juillet 2010, a déposé plainte pour meurtre.

 Grenoble (Isère), le 17 juillet 2010, dans le quartier de La Villeneuve où  la mort de Karim Boudouda, 27 ans, avait été suivie de violences urbaines.
Grenoble (Isère), le 17 juillet 2010, dans le quartier de La Villeneuve où la mort de Karim Boudouda, 27 ans, avait été suivie de violences urbaines. PHOTOPQR/Le Dauphiné/Lisa Marcelja

Pour la police, Karim Boudouda était un braqueur multirécidiviste. Pour Karine (le prénom a été modifié à sa demande), il était l'homme de sa vie, le père de son fils unique. Employé d'un tabac depuis sa sortie de prison en 2008, il est mort le 16 juillet 2010 à Grenoble (Isère), à l'issue d'un échange de tirs avec deux policiers de la brigade anticriminalité. « Je lui en ai d'abord beaucoup voulu de nous laisser comme ça, moi et mon bébé né quelques jours plus tôt, avoue sa veuve. Puis c'est vers la police que mes pensées se sont tournées. Si les choses s'étaient passées autrement, il aurait dû faire dix ans de prison, au lieu de finir dans un cercueil ».

Au départ, le décès de Karim Boudouda, 27 ans, n'est qu'un tragique fait divers. Il devient une affaire d'Etat les jours suivants. A La Villeneuve, cité sensible de l'agglomération grenobloise, les circonstances de sa mort déclenchent plusieurs nuits d'émeutes. Les forces de police sont prises pour cible, y compris par armes à feu. Le désir de vengeance est poussé à l'extrême. Brice Hortefeux, alors ministre de l'Intérieur, se déplace quelques jours plus tard, pour tenter de réaffirmer l'autorité de l'Etat. Le 30 juillet, le président de la République en personne se rend lui aussi à Grenoble. Nicolas Sarkozy prononce un discours incisif sur l'insécurité, au cours duquel il prend la défense appuyée des policiers de la BAC impliqués dans l'affaire. A peine deux mois plus tard, l'enquête de l'Inspection générale de la police nationale (IGPN) valide l'hypothèse de la légitime défense. Des conclusions suivies par le parquet de Grenoble qui classe l'affaire.

Karim Boudouda, en 2009. «Il aurait dû faire dix ans de prison, au lieu de finir dans un cercueil », dit sa compagne./DR
Karim Boudouda, en 2009. «Il aurait dû faire dix ans de prison, au lieu de finir dans un cercueil », dit sa compagne./DR  

Dix années ont passé et Karine n'a jamais tourné la page. « Je n'ai pas refait ma vie », souffle-t-elle au téléphone. Femme de ménage, elle vit seule avec son fils, Yvan (le prénom a été modifié), né six jours avant le décès de son père. « C'est pour lui que j'ai envie de me battre, pour qu'il ait droit un jour à la vérité sur la mort de son père. Et c'est aussi pour lui que j'ai déposé plainte pour meurtre et entraves à la manifestation de la vérité », dit-elle d'un trait. Une plainte déposée en février auprès du doyen des juges d'instruction de Grenoble qui a abouti à l'ouverture d'une information judiciaire pour meurtre.

«Je suis sûre qu'il a été balancé»

Karine est aidée et conseillée par Alain Devigne, un gardien de la paix grenoblois en rupture avec sa hiérarchie à la suite de la dénonciation de « plusieurs dysfonctionnements administratifs ». Avec lui, elle a trouvé la force de se plonger dans la procédure et d'éplucher les PV d'audition des policiers. Première constatation selon elle, l'enquête IGPN débute par une impasse sur l'origine de la course-poursuite qui s'est engagée entre la Peugeot 307 de Karim Boudouda, conduite par un complice, et les voitures de police. Boudouda vient en effet de commettre un braquage, le 16 juillet vers 1h30 du matin, au casino d'Uriage-les-Bains (Isère), à une quinzaine de kilomètres de Grenoble. Il a mis la main sur environ 20 000 euros, au nez et à la barbe d'un équipage de la BAC, en surveillance ce soir-là à 30 m de la porte d'entrée du casino.

Officiellement, cet équipage est présent pour protéger un joueur se disant menacé. Karine, elle, ne croit pas à cette coïncidence. « Les policiers avaient monté un dispositif ce soir-là (NDLR : impliquant un autre équipage de la BAC), parce qu'ils savaient que Karim allait réaliser un braquage, affirme-t-elle. Je suis sûre qu'il a été balancé ».

L'équipage de la BAC présent sur le parking du casino se rend ensuite directement dans le quartier de l'Arlequin, au sein du grand ensemble de La Villeneuve, où Boudouda a ses habitudes. Un hasard ? « Je pensais qu'ils (NDLR : Karim Boudouda et son complice) allaient en direction de l'Arlequin, car c'est une cité sensible, où il est très habituel que les poursuites s'arrêtent par l'abandon du véhicule », répond l'un des trois policiers lors de sa première audition par l'IGPN.

Touché à la tête alors qu'il «n'était pas de face»

Arrive ensuite le moment fatidique de la fusillade. Le trio de la BAC, resté à l'intérieur de son véhicule, est-il opposé à un ou deux hommes armés ? Les versions divergent. L'un des policiers pense avoir deux adversaires face à lui. Les deux autres affirment que le conducteur de la voiture n'est pas armé et qu'il prend aussitôt la fuite. En revanche, les trois policiers se rejoignent sur le fait que le braqueur, situé à une vingtaine de mètres d'eux, les met « en joue » avec « une arme de guerre » et oppose un feu « nourri et continu », comme s'il tirait en rafale.

« L'expertise balistique de la police scientifique a révélé que l'arme utilisée par Karim Boudouda, probablement à la hanche, est un fusil militaire Sig, modifié spécialement pour le marché civil suisse, qui ne peut tirer qu'au coup par coup, précise Alain Devigne. Lorsque le sélecteur de tir est en position rafale, cela a pour effet de neutraliser l'arme ».

Newsletter L'essentiel du matin
Un tour de l'actualité pour commencer la journée
Toutes les newsletters

Sur l'ensemble de la course-poursuite et du face-à-face final, le malfaiteur utilise son arme à sept reprises, selon l'IGPN. Mais combien de fois lors de cet ultime échange de tirs ? Deux impacts de balle sont retrouvés sur le capot de la Peugeot 308 des policiers. Lesquels ont répliqué avec un pistolet automatique, un fusil à pompe et un pistolet-mitrailleur Beretta, utilisé par erreur en mode rafale.

L'une des balles blesse Karim Boudouda au pied gauche. Une autre le touche mortellement à la tête. L'autopsie révèle qu'il a été atteint au niveau du lobe occipital gauche par un projectile qui s'est fiché dans le lobe occipital droit. Soit dans une région du cerveau située à l'arrière de la tête. « Les résultats de l'autopsie établissent que le braqueur a été touché alors qu'il n'était pas de face par rapport aux tireurs, pointe Alain Devigne. Cela se rajoute à plusieurs contradictions entre les déclarations des trois policiers. Dans ces conditions, on peut vraiment s'interroger sur la thèse de la légitime défense ». Sollicitée, l'IGPN a opposé son devoir de réserve lié au secret de l'instruction.