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Mort de Victorine : «En portant la victime, le meurtrier a pu laisser des traces»

François Daoust, ancien patron des experts de l’Institut de recherche criminelle de la gendarmerie nationale, explique le déroulement d’une enquête comme celle sur le décès de la jeune fille de Villefontaine (Isère).

 Les équipes de gendarmerie en Isère le 28 septembre lors des recherches pour retrouver Victorine, dont le corps a été découvert dans un cours d’eau.
Les équipes de gendarmerie en Isère le 28 septembre lors des recherches pour retrouver Victorine, dont le corps a été découvert dans un cours d’eau. AFP/Antoine Merlet

Général de gendarmerie à la retraite, François Daoust a été directeur de l'Institut de recherche criminelle de la gendarmerie nationale (IRCGN), « les experts » de la gendarmerie, entre 2009 et 2015. Il est aujourd'hui professeur de sciences criminelles à l'université de Cergy-Pontoise (Val-d'Oise). Après la mort de Victorine, une jeune fille de Villefontaine (Isère) dont le corps a été retrouvé lundi 28 septembre dans un cours d'eau, deux jours après sa disparition, il explique comment se déroule ce type d'enquête.

Comment les gendarmes travaillent-ils sur des affaires comme celle de la mort de Victorine ?

FRANÇOIS DAOUST. Ils procèdent d'abord en multipliant les auditions. Commerçants, chauffeur de bus, témoins, proches de la victime… Il faut ratisser le plus large possible dans une sorte de spirale qui part au plus près de la jeune femme. Il est impératif que cet axe d'enquête soit mené dans les premières heures, car le risque est sinon de récolter un témoignage vicié. Non pas que la personne soit insincère, mais celle-ci peut se créer de faux souvenirs en étant influencée par ce qu'elle a lu à droite ou à gauche ou dans les journaux. Dans les zones reculées, cette phase peut être plus intéressante et pertinente que dans les zones en ville, où l'on a une saturation de véhicules, de piétons et un tissu social varié. Il est alors plus difficile de se souvenir d'éléments marquants.

Et ensuite ?

Il y a la partie technique. La téléphonie entre autres : les enquêteurs vont étudier les bornages du téléphone de la victime jusqu'au moment où il a cessé d'émettre, faute de batterie, par exemple. Cela permet d'étudier son parcours sur la journée et déterminer où elle a été localisée pour la dernière fois : sur la route ? Près du ruisseau ? On va également regarder si un autre téléphone suit les déplacements de celui de la victime.

Quelles sont les autres constatations ?

Il y a toutes celles à effectuer sur le lieu de la découverte du corps. La jeune femme a-t-elle été tuée sur place ou a-t-on déposé son corps ? Dans les deux cas, le meurtrier a dû la porter et la jeter dans le ruisseau. Ces contacts font qu'il y a peut-être des traces qui se sont croisées : fibres textiles, voire ADN… Les traces de semelles, trop souvent négligées au profit de l'ADN, peuvent aussi être déterminantes comme les traces de pneumatiques. La scène de crime va être ratissée, tous les prélèvements possibles vont être effectués : cela peut être des traces génétiques sur des vêtements, des traces de pas… On peut également utiliser les drones pour disposer d'une vue aérienne de la scène, une vision en 3D. Le but est, par exemple, de déceler des chemins d'accès qui ne seraient pas visibles à l'œil nu. Cela ouvre la possibilité ensuite de les explorer, voir où ils mènent, repérer s'il y a des traces de véhicules à proximité. Les saisies vidéo autour de la gare vont aussi être épluchées.

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Les premiers éléments de l'enquête permettent-ils de déterminer une signature criminelle ?

Toutes les pistes restent ouvertes et il ne faut en négliger aucune. Peut-être Victorine a-t-elle eu la malchance d'avoir croisé un rôdeur, voire un prédateur d'opportunité. Une personne qui passe et pète un câble à la vue de la jeune fille. On va, bien sûr, interroger les fichiers pour savoir s'il y a des délinquants sexuels dans le secteur du crime mais aussi dans l'environnement des proches de la victime. Ne serait-ce que pour les exclure de la liste des suspects. Mais il faut aussi tenir compte des statistiques : 80 % des crimes sont commis par des familiers. Et ce n'est pas parce que la personne est très proche de la victime qu'on va déroger à son audition : l'affaire Daval, dans l'est de la France, a bien montré qu'un mari éploré pouvait se révéler être le meurtrier présumé. Il faut attendre les résultats de l'autopsie pour connaître le modus operandi et tracer un profil du meurtrier.

Quelles sont les difficultés dans ce type d'enquête ?

Recueillir des témoignages parcellaires, prélever des empreintes ADN ou papillaires, mais ne rien avoir dans les bases de données pour les comparer, c'est ce qui rend une affaire compliquée. On se souvient de l'affaire Chevaline, ce quadruple assassinat d'une famille britannique et d'un cycliste qui s'est déroulé en septembre 2012 sur le bord d'un chemin forestier en Haute-Savoie. On a de l'ADN mais qui ne correspond à aucune trace dans le fichier.