«Ma fille, ce fantôme qui me hante» : Lila, enlevée à 3 ans par son père parti faire le djihad en Syrie

Depuis cinq ans, Magali Laurent attend désespérément des nouvelles de sa fille, enlevée par son père parti faire le djihad en Syrie. Elle a écrit un livre «Lila, Reviens» (éditions Grasset) qui paraît ce mercredi.

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 Magali Laurent, la maman de Lila, enlevée à l’âge de 3 ans et demi par son père, parti faire le djihad en Syrie.
Magali Laurent, la maman de Lila, enlevée à l’âge de 3 ans et demi par son père, parti faire le djihad en Syrie.  LP/Arnaud Dumontier

Ce mercredi, Lila devrait souffler ses neuf bougies… En octobre 2015, alors qu'elle n'avait que 3 ans et demi, elle a été enlevée par son père, Anis, parti avec elle faire le djihad en Syrie. Depuis, Magali Laurent, sa mère, ne l'a jamais revue. La fillette est introuvable. « Lila est un fantôme qui me hante. Un vide, que je n'arrive pas à combler. Je suis en deuil sans pouvoir faire mon deuil », résume Magali, 40 ans, figée dans son fauteuil, chez elle, à Puteaux (Hauts-de-Seine).

Dans son salon impeccable, à la décoration minimaliste, il faut avoir l'œil pour remarquer la petite photo de Lila, qui vous observe discrètement en souriant, à une extrémité du bar. Tous les autres clichés de la fillette sont rangés dans une sorte de coffre-fort. Verrouillé. « J'ai peur que ça m'explose au visage. Les souvenirs de ma fille sont des grenades, je ne sais jamais si je vais réussir à les désamorcer ou pas », écrit-elle dans « Lila, Reviens » (éditions Grasset), qui sort ce mercredi en librairie.

Photo non datée de Lila, avant son enlèvement par son père./DR
Photo non datée de Lila, avant son enlèvement par son père./DR  

Toute en retenue, Magali Laurent évoque le poids de sa culpabilité de n'avoir « ni pu, ni su, empêcher » le drame. « Certaines erreurs sont fatales ». Elle ne s'était pas méfiée lorsque son ex-mari, après un licenciement pour faute grave et leur divorce, s'était mis à fréquenter avec assiduité une mosquée à Argenteuil (Val-d'Oise). « Il était démonstratif, aimant avec Lila. Avec le recul, je ne pense pas qu'un père qui aime sa fille puisse faire ça », reconnaît-elle.

L'art de la dissimulation

Elle s'en veut de ne pas avoir vu le piège se refermer sur elle, lorsque Anis a rasé sa barbe, remisé sa djellaba au placard et promis de retrouver rapidement du travail. En réalité, il appliquait la taqiyya, l'art de la dissimulation prôné par les djihadistes : il préparait son départ pour la Syrie. « Si j'avais compris, j'aurais donné l'alerte. Mais c'était avant les attentats du 13 novembre. À l'époque, notre société n'était pas aussi avertie qu'aujourd'hui ».

Ce maudit mois d'octobre 2015, Anis avait la garde de sa fille pour les vacances de la Toussaint. Il était censé l'emmener en Tunisie, chez ses parents. En réalité, ils ont pris un vol pour la Turquie. Rapidement, ils sont localisés à Iskenderun, à une quarantaine de kilomètres de la frontière syrienne. Le 20 décembre, premier appel téléphonique d'Anis. « Tu sais très bien où je suis ». Il lui passe quelques secondes leur fille, qui « pleure et dit qu'elle m'aime », raconte Magali. La fillette lui parle des « bombes » qui font « boum » quand elle va se coucher.

«Je vois ma fille voilée, je vous laisse imaginer le choc, à quatre ans»

Les semaines suivantes, « on passe de la torture de pas avoir de nouvelle à la torture des échanges ». De temps en temps, Anis appelle, à toute heure de la nuit et du jour. On ne sait jamais quand ça va tomber. « Je vois ma fille voilée. Je vous laisse imaginer le choc, à quatre ans ». Lila, qui parlait si bien le français, se met à buter sur les mots.

Photo non datée de Lila, avant son enlèvement par son père./DR
Photo non datée de Lila, avant son enlèvement par son père./DR  

Anis, accoutré en soldat, affirme qu'ils sont à Raqqa, la « capitale » de Daech en Syrie. Qu'il va bientôt partir au combat. Qu'il risque de mourir et qu'elle ne reverra pas sa fille. La fillette est désormais voilée en noir. Quand sa maman peut lui parler, elle doit éviter de pleurer, pour avoir une chance de pouvoir lui parler de nouveau.

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Alors Magali « joue un rôle », essaie d'« amadouer » Anis. « Je joue la montre. Je n'ai qu'un objectif : aider les policiers de l'antiterrorisme à les localiser ». Elle n'éteint jamais son téléphone, même la nuit. Elle se sent constamment en mode « veille », à l'affût de la moindre nouvelle. Plus les mois passent moins Lila dit « maman ». « Elle m'appelait Magali. J'avais l'impression de recevoir une gifle en pleine figure ».

Anis exhorte Magali à les rejoindre. « Tu auras une vie de mère. À élever ta fille, à apprendre le Coran. » Il la menace de ne plus appeler si elle ne vient pas. Il fait croire à Lila que sa maman ne veut pas venir la voir. Les policiers, à qui Magali en parle, lui déconseillent fortement d'aller à Raqqa, d'où personne ne revient. « Je n'ai pas eu le courage de partir. J'ai dû faire un choix entre moi et ma fille. Y aller et risquer ma vie, ou rester ici, avec ce poids, c'est le dilemme d'une vie », lâche Magali, la gorge serrée.

En huit mois de temps, Lila ne parle plus un mot de français. Elle répond en arabe, son père traduit. Elle est couverte des pieds à la tête et répond au nom de Fatima. Un jour, à l'été 2016, Magali lui parle de la France, de la tour Eiffel, d'un rond-point à Puteaux qu'elles connaissaient bien. « Ça lui ravive des choses, elle me parle de son papy et de sa mamie ». Après cet échange, Magali ne reverra plus jamais sa fille.

Lila est «une victime absolue»

Un dernier message d'Anis, en mars 2017, lui parvient : « À bientôt, Inch'Allah, je pars, c'est tendu ici ». « Depuis, c'est le néant », souffle la quadragénaire. Magali en est sûre : Anis est mort aujourd'hui. La petite orpheline a-t-elle survécu dans les ruines de Raqqa, complètement détruite dans l'offensive des Forces démocratiques syriennes avec la coalition internationale fin 2017 ? Si, par miracle, elle est encore en vie, est-elle enfermée dans un camp de réfugiés ? « Je l'imagine dans la crasse, la chaleur, la faim… Alors qu'elle a une maman qui aurait pu tout faire pour la rendre heureuse ».

Les recherches de la Croix-Rouge dans les camps n'ont jamais rien donné. Magali ne rate aucun reportage sur la Syrie, espérant reconnaître Lila, et son petit grain de beauté sous le sourcil, au détour d'une image. Si elle est en vie, la reverra-t-elle un jour ? « Quel que soit le scénario, il y a de la souffrance au bout. Si ma fille est morte, je devrais entamer un deuil. Si elle est encore en vie, elle sera lourdement traumatisée par la guerre, les privations voire les tortures. Elle sera brisée par toute la haine et la violence que Daech implante dans le cerveau des enfants ».

Lila, confie Magali, est une « victime absolue ». « Sa vie a été anéantie par un père fanatisé ». Et les dommages collatéraux sont immenses. « Mes parents sont dévastés : ils ont perdu leur petite fille, et leur propre fille est fracassée ». Régulièrement, la mère de famille a des nouvelles de son avocat et des autorités. Ils la tiennent informée de leurs démarches. « Tu vois, ma Lila, on continue d'enquêter, de faire circuler ta photo, y compris en Syrie. Personne ne t'oublie, ma chérie », écrit-elle dans son livre. « Je continue de rêver que plus tard, quand tu seras grande, tu m'appelleras pour me raconter ta journée et me demander mon avis sur tout et rien ».

Reviens Lila chez Grasset, 224 pages, 18 euros