AbonnésFaits divers

Les lucratives dérives sectaires d’Antonino Mercuri, l’osthéopathe gourou des stars

Célébrités, politiques et notables sont passés entre ses mains. Mais derrière sa clientèle VIP, Antonino Mercuri est soupçonné d’être un gourou ayant mis au point un incroyable système de dérive sectaire très lucratif.

 Le mode opératoire d’Antonino Mercuri illustre ces nouvelles formes de dérive très lucratives, tournées vers le bien-être et le développement personnel.
Le mode opératoire d’Antonino Mercuri illustre ces nouvelles formes de dérive très lucratives, tournées vers le bien-être et le développement personnel. Elene Usdin

Il a soigné un dirigeant de grandes chaînes de télévision, l'épouse du PDG d'une marque mondiale de cosmétiques, une présentatrice célèbre d'émissions populaires et même… François Mitterrand. Ostéopathe réputé de 59 ans, Antonino Mercuri s'était d'ailleurs forgé une légende autour de sa rencontre présidentielle auprès de sa patientèle : grâce à son « don énergétique », il prétendait avoir « prolongé » la vie de l'ancien chef de l'Etat, atteint d'un cancer de la prostate, en le soignant pendant « dix ans ».

Mais derrière cette clientèle VIP qui lui assurait une respectabilité, la justice le soupçonne d'être un gourou impitoyable. Après avoir enquêté trois ans sur ce personnage mégalomane, les policiers de l'Office central pour la répression des violences aux personnes (OCRVP) viennent de rendre au juge d'instruction un rapport accablant de 36 pages dans lequel ils détaillent comment Antonino Mercuri aurait mis sous emprise une cinquantaine de patients. Une incroyable bascule des soins ostéopathiques vers des méditations ésotériques et du coaching professionnel dévoyé qui lui aurait rapporté, selon les enquêteurs, au moins 12,5 millions d'euros sur plusieurs années.

Son mode opératoire illustre ces nouvelles formes de dérive très lucratives, tournées vers le bien-être et le développement personnel, dont le gouvernement a fait une lutte prioritaire. Mis en examen à Paris pour « abus de faiblesse », « escroquerie », « blanchiment » et « exercice illégal de la médecine » depuis juin 2018, Antonino Mercuri, qui a passé quatre mois en prison, clame quant à lui son innocence. Et maintient qu'il est un « guérisseur » dont la clientèle renommée atteste de l'efficacité.

Sa relation avec François Mitterrand... très exagérée

Au commencement de l'affaire, il y a un personnage balzacien. Issu d'une famille pauvre et nombreuse d'immigrés italiens, Antonino Mercuri est animé par une soif de « revanche et de reconnaissance sociale », relèvent les enquêteurs dans leur rapport. Convaincu d'avoir un « don qui soigne », il s'initie aux médecines alternatives et monte son cabinet d'ostéopathie dans la capitale.

Mis en examen pour «abus de faiblesse», «escroquerie», «blanchiment» et «exercice illégal de la médecine», Antonino Mercuri, a passé quatre mois en prison./DR
Mis en examen pour «abus de faiblesse», «escroquerie», «blanchiment» et «exercice illégal de la médecine», Antonino Mercuri, a passé quatre mois en prison./DR  

Mercuri revendique une patientèle de 5000 personnes dont des magistrats, des policiers, des artistes, des politiques – notamment une parlementaire socialiste de premier plan. Son nom circule dans le Tout-Paris grâce à ses exploits supposés : sa lignée avec un maître indien à la sagesse exemplaire, sa relation avec François Mitterrand… Les policiers ont découvert que celle-ci était en réalité très exagérée : il n'a rencontré l'ancien président qu'à trois reprises en 1994, deux fois pour des « soins énergétiques » une fois sur son insistance en tant que « passeur d'âmes ». Il avait alors été introduit par l'ancienne cheffe de la communication de l'Elysée, une ex-patiente. Cette femme, qui s'est éloignée de lui il y a des années, se souvient aujourd'hui d'un praticien au comportement immature et désolant devant le président…

Même ses SMS seraient rédempteurs

Si Antonino Mercuri se livre à des soins ostéopathiques traditionnels avec une partie de ses clients, l'enquête révèle qu'il emmène d'autres, plus réceptifs à ses enseignements, sur des terrains spirituels qui constitueront le terreau de la dérive sectaire. « Auprès d'eux, il se positionnait comme l'être suprême, l'être essentiel », résument les policiers de l'OCRVP dans leur rapport, décrivant un homme « habile à détecter les failles et fragilités psychologiques chez ses clients grâce à un sens aiguisé de l'humain ».

Le concept d'Antonino Mercuri consiste à dire que toute personne sur cette planète est à l'origine impure, sans qualité ni humanité, jusqu'à « son éveil ». Mais grâce à son don « d'être incarné » et à sa capacité de « lecture immédiate de l'esprit », lui seul serait capable d'élever ces personnes au rang d'humains en leur transmettant une énergie appelée « l'essence existentielle ». Ainsi ses méditations et sa seule présence libéreraient le patient et le conduiraient à la purification et la guérison. Même un SMS de Mercuri serait rédempteur ! Ce discours messianique va trouver un écho particulier chez des patients en proie à des fragilités psychologiques ou pathologiques : dépression, état suicidaire, enfance chaotique, problèmes respiratoires, maladies chroniques… Mais également chez d'autres personnes plus simplement en pleine crise existentielle.

C'est le cas de Lucile, Léa, Sylvie et Eva (les prénoms ont été changés), quatre anciennes patientes d'Antonino Mercuri, rencontrées le 28 septembre dans le bureau de leurs avocats parisiens Mes Olivier Morice et Marion Lissot. Âgées de 48 à 66 ans, elles sont cadre, infirmière ou employée dans le social et ont décidé de déposer plainte contre leur ancien praticien. « Quand je l'ai rencontré en 2005, je souffrais d'un grand manque de confiance en moi [...]. Ce n'était pas difficile à voir. J'étais l'appât idéal et il m'apparaissait comme un guide pouvant m'apporter un mode d'emploi sur la vie », se souvient Eva. Toutes ont été présentées à l'ostéopathe par le biais de leur psychothérapeute, Brigitte L. Mise en examen, mais décédée au cours de l'enquête, cette dernière fut à la fois considérée comme une rabatteuse, mais aussi une victime, elle-même sous emprise, au point d'envisager de faire de Mercuri son légataire universel au moment où sa santé déclinait. Avant de se raviser à l'arrestation de son mentor.

Maîtres Marion Lissot et Olivier Morice  face à quatre des victimes d’Antonino Mercuri. Elles ont toutes porté plainte contre lui./LP/Philippe Lavieille
Maîtres Marion Lissot et Olivier Morice face à quatre des victimes d’Antonino Mercuri. Elles ont toutes porté plainte contre lui./LP/Philippe Lavieille  

Les victimes présumées de l'ostéopathe décrivent un homme qui a su développer autour de lui un culte de la personnalité. « Une fois convaincus de la chance inestimable d'être au contact de ce sauveur, les clients voulaient à tout prix y rester, pour bénéficier de son savoir et de son énergie », décryptent les enquêteurs. « Il se dit être exceptionnel, capable de nous éveiller nous qui ne sommes encore que des êtres morts à l'intérieur, des personnages mécaniques, d'où nos soucis. Par sa transmission de vie, nous pouvons devenir des êtres humains vivants et devenir réellement acteurs de notre vie. C'est là le piège. […] L'emprise est progressive. On ne voit pas la spirale qui se met en place », analyse Léa.

Stages au Portugal façon rock star et groupies

Cette dérive apparaît particulièrement prégnante lors des stages payants qu'il organise pour son groupe d'adeptes au Portugal. « Il ne délivre pas toutes les informations sur le déroulé des journées. Les patients, pour prouver qu'ils sont connectés avec lui, doivent savoir le trouver.», témoigne Léa.

Une patiente a décrit aux policiers de l'OCRVP un comportement digne de « groupies face à une rock star » avec des scènes de courses-poursuites en voiture pour être au plus près de lui. « Il fallait le sentir, deviner où il était. Sinon on était considéré dans le négatif. Dit comme cela, ça paraît totalement délirant, mais c'était l'ambiance », ajoute Lucile. Des patients étaient même prêts à payer un forfait « à distance » de ces séminaires au Portugal. La liaison avec le groupe se fait alors entre l'adepte, resté en France, et le groupe lors de méditations collectives.

Selon les policiers, Antonino Mercuri parvient à créer une « emprise psychologique » sur ses patients qui se traduit en premier lieu par « un oubli de soi » à son profit. « C'est comme s'il ne fallait plus ressentir aucune émotion personnelle, confirme Lucile. Tout devait se passer par lui, avec lui et en lui. La moindre question était une résistance. » Un adepte l'a décrit ainsi à l'OCRVP : « Pour chaque décision, Antonino Mercuri était leur gourou, leur psychothérapeute, leur conseiller ANPE, leur conseiller familial ». Cette emprise a évidemment des conséquences sur la vie privée des patients et provoque « des ruptures sentimentales, familiales, amicales », égrène le rapport des enquêteurs.

Rituel de la pesée devant tout le monde et mise aux enchères… d'une frite

La déstabilisation psychologique de ses adeptes passe par plusieurs procédés que les policiers détaillent : «la culpabilisation et les pressions constantes», «la victimation», « les reproches » et enfin « les humiliations ». Une ancienne patiente leur a par exemple déclaré avoir dû attendre Antonino Mercuri des heures sur son paillasson, après avoir fait des malaises en raison du régime qu'il lui imposait pour son surpoids. Elle explique même avoir été contrainte de subir le rituel de la pesée devant tout le monde. « On voyait des gens s'effondrer en pleurs, s'excuser de ce qu'ils étaient. C'était de la torture psychologique », a relaté aux enquêteurs une jeune femme qui a vu sa propre mère se faire humilier.

Une autre ancienne adepte s'est remémoré son côté « sadique » et de ses multiples commentaires méprisants. Cette dimension se révèle notamment autour des repas partagés lors des stages ou aux domiciles de ses patients : « C'est Antonino Mercuri qui décidait lesquels des invités pouvaient dîner en sa présence, les autres s'entassant ailleurs, pour y dîner dans leur coin, l'organisateur pouvant lui-même être rejeté », relève le rapport des enquêteurs. Selon les témoignages, Mercuri exigeait aussi qu'on lui prépare une nourriture dédiée, avec des couverts juste pour lui. Il pouvait jeter avec dédain des plats dont il estimait qu'ils étaient porteurs d'énergie négative…

Cette dérive aurait été accentuée par « l'effet de groupe » qu'Antonino Mercuri avait réussi à fédérer autour de lui. L'ostéopathe est ainsi soupçonné d'avoir instauré une concurrence malsaine entre ses adeptes. Aux policiers, une femme a raconté l'ahurissante anecdote suivante : un jour, il avait mis aux enchères… une frite unique, qu'un des patients avait acquis pour 4000 euros. « Le groupe avait un vrai rôle de maintien d'Antonino en tant qu'être supérieur. Il suffisait [qu'il] ait un avis sur le sujet, tout le monde avait le même avis », a témoigné un ancien fidèle entendu par la police.

Des séances toujours plus chères

Mais aux yeux des enquêteurs, les agissements d'Antonino Mercuri lui auraient également permis d'en tirer un bénéfice financier colossal et un empire immobilier. Ses patients étaient encouragés à suivre toujours davantage de séances de plus en plus chères pour se maintenir auprès de lui. Certains payaient même des abonnements « full constance » : des sommes mensuelles exorbitantes pour être « connecté » en permanence avec l'ostéopathe.

« Lorsqu'on était en difficulté financière, il disait que c'était de notre faute parce qu'on ne mettait pas en œuvre ses enseignements. Il savait combien on gagnait. La participation de chacun était différente, mais très élevée par rapport à nos revenus. […] Pendant une période, j'en avais pour plus de 10000 euros par mois », décrit Sylvie, alors que l'ostéopathe délivre aussi des séances de coaching professionnel. Léa explique avoir vu des patients vendre leur maison pour le payer ou bien multiplier les emplois pour assumer le coût des thérapies. Des cadres se seraient ainsi retrouvés à faire les marchés ou le ménage tôt le matin avant de prendre leur poste en entreprise.

Plus de 5000 chèques saisis chez lui

Antonino Mercuri avait mis en place un système de chèques de caution en guise de paiement anticipé garanti. 5727 chèques seront ainsi saisis chez lui en perquisition. Une cliente avait par exemple émis 877 chèques pour un montant total de 677 000 euros. Grâce à un registre saisi en perquisition, les policiers de l'Office central pour la répression de la grande délinquance financière (OCRGDF) ont établi que de nombreux patients avaient payé entre 2012 et 2018 des centaines de milliers d'euros de soins, même 1 million d'euros pour l'un d'entre eux.

Mercuri se faisait également financer des montres de luxe achetées dans la même enseigne parisienne – il en dispose une dizaine pour un montant de près de 2 millions d'euros, et même des biens immobiliers par ses patients. Avec l'aide d'un ami notaire, lui aussi mis en examen, il avait convaincu Sylvie de lui céder deux biens acquis en viager en guise de reconnaissance de dettes. « Je me suis dit que quelque chose n'allait pas, mais j'étais complètement perdue », analyse-t-elle après coup. A son arrestation, l'ostéopathe, assujetti à l'impôt sur la fortune, détenait une quarantaine de biens en viager et une dizaine en nom propre. Et ses comptes n'affichent curieusement que très peu de mouvements…

Les personnes interrogées par les enquêteurs ont détaillé combien s'extirper de ce système n'avait rien d'aisé. Une adepte a raconté son angoisse de la dépression si elle arrêtait les séances : « J'aurais eu l'impression de mourir, c'est comme des bouteilles d'oxygène. C'est fort quand même. » Les femmes que nous avons rencontrées évoquent une sortie progressive. Léa raconte avoir eu un déclic lorsque, même en cumulant son salaire et la vente d'une petite résidence secondaire, elle n'a plus été mesure de financer les soins. « Je n'ai pas voulu vendre mon appartement parisien et j'ai décidé de couper net, dit-elle. Je n'ai pas réalisé tout de suite que j'avais été victime d'une dérive sectaire. […] Je me suis vraiment considérée comme victime quand j'ai appris son interpellation dans la presse. On se sent honteuse, humiliée, coupable. »

«Il est dans la toute-puissance, sans aucune limite»

Familier des dossiers de dérives sectaires, Me Olivier Morice estime que celui-ci est l'un des plus lourds qu'il ait eu à gérer. « Antonino Mercuri a un égo surdimensionné et une personnalité totalement mégalomane. Il est dans la toute-puissance, sans aucune limite, et c'est ainsi qu'il a travesti fondamentalement ce pour quoi les patientes étaient venues le voir, dénonce l'avocat des plaignantes. Ces patientes étaient venues pour se faire prodiguer des soins ou un recours sur le plan psychologique. En réalité, ce qu'elles ont vécu c'est un assujettissement total de leur personnalité au bon vouloir du gourou, par une perversion de la relation avec un but : la captation de leur patrimoine et de leur fortune. »

A ce jour, six personnes se sont constituées parties civiles, mais les enquêteurs ont recensé au moins une cinquantaine de victimes présumées. Le groupe de méditation formé par Mercuri est difficile à quantifier précisément tant il aurait prospéré depuis la fin des années 1990 et évolué au fil du temps. Certains patients refuseraient aujourd'hui de déposer plainte par sentiment de honte ou parce qu'ils seraient toujours sous influence.

Pour Me Olivier Pardo, l'avocat d'Antonino Mercuri, le nombre limité de plaignants traduirait au contraire la faiblesse du dossier. « Dans les affaires de secte, il y a d'ordinaire pléthore de parties civiles. C'est n'est pas le cas ici et cela démontre qu'il n'y a aucune emprise, insiste le pénaliste. M. Mercuri dispose d'une patientèle de 5000 personnes composée de militaires, avocats, et politiques qui ont l'habitude d'exercer un esprit critique. Nous avons produit des centaines de témoignages de patients qui disent l'inverse des plaignants. Ils expliquent que mon client est extrêmement précautionneux, qu'ils n'ont vu aucune emprise et qu'il a un don réel pour soigner. C'est d'ailleurs pour cela qu'ils reviennent. »