Le Scouarnec, «un monstre dans toutes ses perversions» : la nièce du chirurgien pédophile témoigne

Elle est la nièce, et une des victimes, de Joël Le Scouarnec, ancien chirurgien soupçonné d’être l’un des plus inquiétants pédocriminels français. Elle témoigne pour la première fois et appelle à briser l’omerta qui prévaut trop souvent dans les familles.

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 « Je me suis rappelée des attouchements. Et puis d’une nuit, où j’avais senti une présence, des flashs d’appareil photo », confie celle qui est l’une des plus anciennes victimes de Joël Le Scouarnec.
« Je me suis rappelée des attouchements. Et puis d’une nuit, où j’avais senti une présence, des flashs d’appareil photo », confie celle qui est l’une des plus anciennes victimes de Joël Le Scouarnec. LP/Delphine Goldsztejn

Elle compte, avec sa petite sœur, parmi les plus anciennes victimes de Joël Le Scouarnec, cet oncle dont elle a découvert avec horreur qu'il aurait fait par la suite plus de 312 victimes dans le cadre de son activité de chirurgien, faits pour lesquels il a été mis en examen en octobre dernier. Jugé pour une première série de faits commis dans son entourage, il a été condamné le 3 décembre dernier à Saintes (Charente-Maritime) à quinze ans de prison. Verdict dont il a fait appel. Aujourd'hui âgée de 35 ans, la nièce de Joël Le Scouarnec appelle à une prise de conscience générale pour changer les lois et briser l'omerta qui prévaut trop souvent dans les familles.

Qu'est-ce qui vous pousse à vous exprimer aujourd'hui ?

Avec notre affaire, et toutes celles qui sortent aujourd'hui, je prends conscience que tout ce qu'on a vécu, c'est là au quotidien. C'est-à-dire que nos enfants sont en danger partout, tout le temps. Et que c'est un vrai combat sociétal, qu'on doit mener, victimes et parents, pour libérer cette parole. Et pour que les lois changent.

Comment la parole a-t-elle circulé dans votre famille justement, où tout semblait être su ?

Quand ma sœur, à l'âge de 9 ans, nous a dit ce qui lui était arrivé, ma mère l'a tout de suite crue. Elle en a parlé à mon oncle, qui a promis de se soigner, puis à sa femme, qui semblait déjà être au courant. En fait, ce n'était pas tabou dans la famille. Comme c'est souvent le cas, on a été entendues, mais pas forcément écoutées. Parce qu'il ne fallait pas déranger, pas bousculer toute cette image familiale. Mon grand-père, par exemple, a dit : « ce n'est pas un crime non plus »… On a compris bien plus tard que c'était de génération en génération et qu'il était comme son fils.

Joël Le Scouarnec a été condamné, en décembre dernier, à 15 ans de prison. Verdict dont il a fait appel. /DR
Joël Le Scouarnec a été condamné, en décembre dernier, à 15 ans de prison. Verdict dont il a fait appel. /DR  

Pourquoi n'avoir pas déposé plainte ?

Ma mère a proposé à ma sœur. Mais à cet âge-là, on ne sait pas ce que ça signifie. Par essence, un enfant ne fera jamais de mal à un adulte, donc elle n'a pas voulu. On ne peut pas demander à un enfant de prendre une telle décision, ce sont aux parents de le faire. En 2017, quand on a su qu'il y avait une autre victime (NDLR : sur sa petite voisine à Jonzac), ma première réaction, ça a été : « merci, il y a des parents qui ont réagi comme il le fallait ».

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Vous avez vous-même été victime… Quand en avez-vous pris conscience ?

Quand ma sœur a parlé, j'ai su immédiatement qu'elle disait la vérité. Mais pour moi, je n'avais quasiment aucun souvenir. Jusqu'à ce que les gendarmes appellent en 2017, car il avait cité mon nom… Je me suis alors rappelée des attouchements. Et puis d'une nuit, où j'avais senti une présence, des flashs d'appareil photo, sans pouvoir me réveiller. Ce n'est que plus tard que j'ai tout appris…

Joël Le Scouarnec a reconnu des viols à votre encontre durant le procès, mais n'a été reconnu coupable que d'agressions sexuelles. Comment le vivez-vous ?

C'est injuste. Quand nous avons pris une avocate avec ma sœur pour nous constituer parties civiles en 2019, j'ai découvert le dossier, les photos et les écrits me concernant… La juge avait les preuves sous les yeux ! Mais l'instruction était déjà clôturée, sans qu'on ait été reçues, et que je puisse modifier ma plainte. La requalification pour viol n'a pas été acceptée au procès. La loi fait qu'on ne peut plus revenir dessus. C'est très dur. Quand on n'est pas entendu au niveau familial, on se dit qu'on le sera par la justice. Malgré les écrits, les photos, les aveux, le viol n'est pas reconnu. Parce que je dormais, parce que j'ai oublié…

Comment avez-vous vécu ce procès ?

On n'en sort pas indemne… C'était extrêmement violent, on a vu et entendu des horreurs. C'est un pédocriminel, un monstre dans toutes ses perversions, urophile, scatophile, zoophile… Après, ses aveux ont compté pour moi. Qu'il ait dit que sa femme savait, ça aussi c'était important. Elle, elle a menti effrontément, elle a tout nié, prétendue être sous médicaments. Elle a même lancé à une des victimes, une de ses nièces (NDLR : les filles de sa propre sœur) : « tu n'as eu que ce que tu méritais ». Elle a toujours protégé cet homme, pour préserver sa situation, son image, pour des raisons financières aussi.

Comment cela s'est-il traduit à l'époque ?

Après ma sœur, je me suis dit : « il recommencera ». Alors quand on a appris la naissance de la fille de mon cousin (NDLR : la petite fille de Joël Le Scouarnec, dont les écrits à son sujet posent question), on s'est dit qu'il fallait absolument la protéger. J'ai voulu parler à mon cousin mais ma tante a répondu « ce n'est pas ton rôle, je m'en occupe ». Elle nous a assuré l'avoir fait. Aujourd'hui, elle continue à mentir et la loi la protège puisque les faits sont prescrits pour la non-dénonciation. Pour moi, elle devrait être dans le box avec lui. Elle aurait pu protéger beaucoup, beaucoup d'enfants.

Comment expliquez-vous qu'il ait pu passer sous les radars pendant plus de trente ans ?

Dans notre famille, c'était celui qui avait le mieux réussi, il était mis sur un piédestal, un peu intouchable. A l'extérieur, c'est un peu comme ces affaires qui concernent des personnes avec beaucoup de notoriété : c'était un chirurgien, avec une image mondaine… C'est un système. La directrice de l'hôpital de Jonzac savait (NDLR : qu'il avait été condamné en 2005 pour détention d'images pédopornographiques). Même la justice n'était pas allée chercher plus loin, alors qu'il y avait déjà toutes les preuves.

Pensez-vous que cette affaire peut faire bouger les lignes ?

J'attends de voir si cela va au-delà du boom médiatique. Dans les changements de loi proposés, je ne vois que peu de prise de conscience sur l'imprescriptibilité, l'âge du consentement… si la société ne prend pas des mesures plus radicales, on en sera au même point dans dix ans.