Le procès de Nicolas Sarkozy s’ouvre lundi : ce qu’il faut savoir sur l’affaire des écoutes

L’ancien président de la République doit comparaître à partir de lundi devant le tribunal correctionnel de Paris pour corruption active et trafic d’influence actif. Son avocat Me Thierry Herzog et l’ancien haut magistrat Gilbert Azibert sont jugés à ses côtés.

 Nicolas Sarkozy sera le second ancien président de la République à comparaître dans une enceinte judiciaire après Jacques Chirac en 2011.
Nicolas Sarkozy sera le second ancien président de la République à comparaître dans une enceinte judiciaire après Jacques Chirac en 2011. AFP/Franck Fife

Après Jacques Chirac, condamné à deux ans de prison avec sursis en 2011 dans l'affaire des emplois fictifs de la mairie de Paris, Nicolas Sarkozy sera le second ancien président de la République jugé et premier à comparaître physiquement dans une enceinte judiciaire. Son procès pour corruption active et trafic d'influence actif s'ouvre ce lundi 23 novembre devant la 32e chambre du tribunal judiciaire de Paris. L'ancien chef de l'Etat sera accompagné sur le banc des prévenus par Me Thierry Herzog, son avocat, et par l'ancien haut magistrat Gilbert Azibert. Tous trois contestent les charges qui pèsent sur eux dans cette affaire dite « des écoutes ».

L'entame de ce procès en correctionnelle très attendu pourrait néanmoins être retardée : arguant de l'état de santé du prévenu, la défense de Gilbert Azibert a déposé une demande de renvoi.

Les téléphones de « Paul Bismuth »

Au commencement de ce dossier, il y a la mise sur écoute des lignes de Nicolas Sarkozy, en septembre 2013, dans le cadre de l'affaire du supposé financement libyen de sa campagne présidentielle de 2007. Le 10 janvier, les juges prolongent la mesure. Or, dès le lendemain, les enquêteurs découvrent que deux lignes alimentées par des puces prépayées ont été mises en service et qu'elles servent quasi exclusivement aux échanges entre Nicolas Sarkozy et son avocat Me Thierry Herzog. Elles ont été prises sous le nom « Paul Bismuth », un ancien camarade de classe de l'avocat dont le nom lui a été rappelé par un mail reçu du site trombi.com!

Interrogé, Thierry Herzog a justifié cette acquisition par la nécessité d'échapper à des écoutes sauvages faites par des « officines » après le départ de son illustre client de l'Elysée. Il a ajouté qu'ils utilisaient des téléphones spécifiques depuis 2012. Les juges sont, au contraire, persuadés que ce stratagème a été mis en place après qu'ils ont été informés du placement sur écoute de la ligne officielle : dans leurs échanges, il est fait état des « juges qui écoutent » ou de « ces messieurs qui nous écoutent », mais jamais d'officines.

« La proximité entre ce renouvellement d'écoutes et l'achat de ces deux lignes Bismuth permettait de penser qu'une fuite avait eu lieu au moment de ce renouvellement d'écoutes », soulignent dans leur ordonnance de renvoi les juges d'instruction. Les investigations n'ont jamais permis d'identifier l'origine de cette fuite présumée : Nicolas Sarkozy et Thierry Herzog ont bénéficié d'un non-lieu sur ce volet « recel de violation du secret professionnel ». Il n'empêche, la défense Nicolas Sarkozy s'indigne que cette affaire repose sur des écoutes entre un avocat et son client. De nouvelles conclusions de nullité ne sont pas à exclure.

Un magistrat au cœur de l'enquête

La découverte de la ligne Bismuth, à son tour mise sur écoute, va réserver des surprises aux policiers. Thierry Herzog et Nicolas Sarkozy parlent à de nombreuses reprises d'un certain Gilbert, qui n'est autre que Gilbert Azibert, haut magistrat à la Cour de cassation et proche de Me Herzog.

A l'époque, fin 2013, Nicolas Sarkozy vient de se sortir de l'épineuse affaire Bettencourt après avoir obtenu un non-lieu. Mais une chose le chiffonne : les juges bordelais qui ont instruit l'affaire ont saisi ses agendas. L'ancien chef d'Etat a saisi la Cour de cassation afin qu'elle annule cette décision. Gilbert Azibert est suspecté d'avoir servi d'agent traitant pour percer les secrets de la vénérable institution.

Le trio de prévenus du procès des « écoutes » : Me Thierry Herzog, Nicolas Sarkozy et l’ancien magistrat Gilbert Azibert./AFP
Le trio de prévenus du procès des « écoutes » : Me Thierry Herzog, Nicolas Sarkozy et l’ancien magistrat Gilbert Azibert./AFP  

Dans une conversation interceptée du 29 janvier 2014, Thierry Herzog explique à Nicolas Sarkozy qu'il a joint son ami magistrat dans la matinée (la téléphonie confirme que les deux hommes se sont parlé) et qu'il a glané de bonnes nouvelles. « Il m'a confirmé les deux trucs. Un que le rapporteur était euh… pour l'annulation de la saisie des agendas ; deux, que les réquisitions seront données, euh… le plus tard possible […] et qui concluent à l'annulation de la saisie des agendas présidentiels », se félicite l'avocat.

Aux yeux des juges d'instruction, Gilbert Azibert a vraisemblablement pris connaissance du contenu des réquisitions de l'avocat général grâce à l'un de ses collègues. Quant à l'avis du rapporteur, même si l'enquête n'a pas permis de savoir s'il avait effectivement eu accès à ce document confidentiel, les juges rappellent que l'existence, réelle ou supposée, des démarches suffit à caractériser la corruption. A noter qu'au final, la Cour de cassation ne donnera pas gain de cause à Nicolas Sarkozy, son pourvoi étant jugé sans objet.

Monaco comme cadeau ?

Pour asseoir des poursuites pour corruption ou trafic d'influence, encore faut-il mettre à jour une promesse en échange. Une nouvelle fois, ce sont les lignes « Paul Bismuth » qui vont aiguiller les enquêteurs. « Il m'a parlé d'un truc sur Monaco », confie Thierry Herzog à Nicolas Sarkozy, le 5 février 2014, en évoquant le souhait de Gilbert Azibert d'obtenir un poste dans la principauté. Son ami mérite ce coup de pouce : « Je lui ai dit : tu rigoles, avec ce que tu as fait ». Nicolas Sarkozy abonde : « Appelle-le aujourd'hui en disant que je m'en occuperai, parce que, moi, je vais à Monaco et je verrai le Prince ». De fait, l'ex-pensionnaire de l'Elysée y effectue un séjour privé entre le 23 et le 28 février. Et l'affaire semble suivre son cours. « Je vais faire la démarche auprès du ministre d'Etat demain ou après-demain », précise Nicolas Sarkozy le 24 février.

Mais brusquement, les enquêteurs constatent un changement de ton dans les conversations entre l'ancien président et son avocat, à partir du 26 février sur leurs lignes officielles. Ainsi, l'ex-chef de l'Etat assure qu'il n'a rien fait pour Gilbert Azibert à Monaco. Une semaine plus tard, pourtant, ne sachant pas que la ligne du magistrat est sur écoute, Thierry Herzog explique à son interlocuteur que « la démarche à Monaco a été faite ». « On a été obligés de… dire certaines choses au téléphone […]. Parce qu'on a appris certaines choses », lui précise-t-il.

Pour les juges, il ne fait aucun doute que les deux hommes ont été informés que les lignes Paul Bismuth avaient été découvertes. La chasse à la taupe présumée, lancée dans une enquête préliminaire, s'est soldée par un classement. Pour la défense de l'ancien président, l'échec du parquet national financier (PNF) à matérialiser la fuite détruit l'accusation.

Sur le fond, Nicolas Sarkozy assure qu'il n'a effectué aucune démarche pour « Gilbert » et souligne que ce dernier n'a d'ailleurs jamais obtenu de poste à Monaco. La défense de l'ancien président soutient que le lien de causalité nécessaire pour caractériser les infractions n'existe pas.