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«Le Canadair est l’arme fatale contre le feu» : un pilote raconte sa lutte contre les incendies

LE PARISIEN WEEK-END. Alors que l’incendie qui a ravagé 300 hectares de forêt à Istres, près de Marseille, a été maîtrisé mardi, un pompier du ciel nous décrit son métier et les sensations liées aux batailles contre le feu.

 Ancien pilote de chasse, Pierre Chicha, 56 ans, est chef du secteur Canadair à Nîmes (Gard).
Ancien pilote de chasse, Pierre Chicha, 56 ans, est chef du secteur Canadair à Nîmes (Gard). Diane Villion

Cet été ne fait pas exception. Dans le sud de la France, des incendies ont ravagé la forêt : 167 hectares dans les Pyrénées-Atlantiques fin juillet, 130 hectares dans le Vaucluse à la mi-août, 300 hectares dans les Bouches-du-Rhône mardi 25. Pour éteindre ces incendies, les soldats du feu se mobilisent. Et ils peuvent compter sur la flotte aérienne de la sécurité civile, basée à Nîmes (Gard). Quatre-vingts pilotes s'y relaient sans temps mort, prêts à faire décoller leurs bombardiers d'eau pour intervenir dans tout le pays. Au risque de leur vie. Ancien pilote de chasse, passé par la Patrouille de France, Pierre Chicha, 56 ans, est aujourd'hui chef du secteur Canadair à Nîmes. Il raconte son métier, aussi passionnant que dangereux.

« Le Canadair est l'arme fatale contre le feu de forêt. Il est capable de récupérer de l'eau au plus près de l'incendie : sur la mer, un lac, un fleuve, un étang… Mais écoper est un geste technique. Quand il y a de gros feux, il y a souvent du vent et la mer est mauvaise. L'écopage dure une douzaine de secondes. C'est court mais vous pouvez, à tout moment, vous faire sortir par une vague. Il peut aussi y avoir quelque chose à la surface ou vous pouvez mal vous débrouiller, mettre une aile dans l'eau et casser l'avion.

«On a parfois la sensation d'être tout petit»

» Lors du largage, je vole alors à 30 mètres du sol, aux alentours de 200 kilomètres/heure, ce qui est très lent pour un avion. Il y a moyen de se faire peur. Mais, si je vais plus vite, je ne fais que pulvériser l'eau, alors que je veux que la charge arrive en masse. Je dois donc me positionner au bon endroit, à la bonne hauteur, à la bonne vitesse, sachant qu'il y a de la fumée, le feu, que je peux me faire piéger par une ligne à haute tension ou des arbres plus hauts que les autres. Dans l'habitacle, je ne perçois pas la chaleur de l'incendie mais je sens l'odeur du pin ou de l'eucalyptus qui brûlent. Surtout, le feu crée des turbulences, des courants qui me poussent vers le haut, parfois vers le bas.

» Je dois aussi me coordonner en permanence avec les collègues pompiers qui, au sol, élaborent une stratégie et me disent où intervenir. Si le feu est très virulent, on n'attaque pas sa tête. L'eau s'évaporerait tout de suite. Il vaut mieux le prendre par les flancs et le grignoter peu à peu. Un Canadair emporte six tonnes d'eau, que je largue en pressant un bouton sur le manche. D'un coup, l'avion perd un quart de sa masse. Si je ne fais rien, il se cabre violemment. Suivant les situations, je peux me servir de cet effet ou le contrer, en poussant fort sur le manche. Il arrive des drames, comme l'an dernier, l'accident du Tracker (NDLR : un autre type de bombardier d'eau), dont le pilote est mort. La sécurité est notre première préoccupation mais le risque zéro n'existe pas. Forcément, notre métier inquiète nos proches. Mais il faut bien quelqu'un pour faire le travail.

Un Canadair emporte 6 tonnes d’eau, qu’il doit déverser à 30 mètres du sol./Franck Pico
Un Canadair emporte 6 tonnes d’eau, qu’il doit déverser à 30 mètres du sol./Franck Pico  

» En vingt et un ans passés à la sécurité civile, je suis intervenu sur beaucoup d'incendies mais certains m'ont marqué davantage. Comme ces feux énormes dans le Var en 2003, ou en Corse il y a une dizaine d'années. Au Portugal aussi. J'avais été envoyé en assistance européenne en 2013 ou 2014. Je me souviens de feux gigantesques qui remplissaient l'hori­zon, comme on n'en a jamais vu chez nous. Quand ça touche des zones habitées, que des maisons brûlent, que les habitants sont évacués, c'est impressionnant à voir d'en haut. On a parfois la sensation d'être tout petit par rapport au feu. Mais il faut continuer, être opiniâtre.

«Avec le réchauffement climatique, on intervient de plus en plus au nord»

» La grande période d'incendies s'étend de mai à octobre, mais ça brûle toute l'année. En janvier et février, il fait très sec et, avec le mistral, ça prend dans les montagnes, dans les Alpes-de-Haute-Provence, les Pyrénées-Orientales, en Corse. De mars à mai, ce sont surtout les Landes et la Gironde. Et l'été, c'est partout. On ne s'arrête jamais. L'hiver, il faut se former, s'entraîner et entretenir les avions. Aujourd'hui, on a moins de gros feux que dans les années 1990, grâce aux campagnes de prévention et aux actions pour protéger les massifs. En revanche, avec le réchauffement climatique, on intervient de plus en plus au nord, au-dessus de Lyon ou de Saint-Etienne.

» Pendant les jours d'astreinte, je reste en tenue de vol dans les locaux. L'alerte donnée, je décolle dans les vingt minutes. Jusqu'à mi-octobre, les membres d'équipage enchaînent deux jours d'astreinte pour un jour de repos, sans congés. J'ai des enfants, qui sont grands maintenant, avec lesquels je ne suis jamais parti en vacances d'été. Ce métier demande beaucoup de sacrifices. On est nombreux à avoir divorcé. Mais on est passionnés. On se sent utiles. Et puis, piloter dans des conditions aussi particulières, c'est motivant. Je ne suis pas casse-cou, mais j'aime l'action. Il y a aussi des moments de grâce, quand je reviens à la base, avec pour décor un magnifique coucher de soleil. Je me dis alors que j'ai de la chance d'être là. »