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L’étrange licenciement de Jérôme Salomon de l’institut Pasteur en 2012

Avant de devenir le très influent directeur général de la santé, Jérôme Salomon a connu quelques déboires professionnels à l’institut Pasteur sur fond de lettre anonyme et dénonciations calomnieuses. «Mais personne ne l’a jamais mis en cause», assure de son côté son avocat.

 En octobre 2012, Jérôme Salomon a été licencié dans des conditions troubles par l’institut Pasteur.
En octobre 2012, Jérôme Salomon a été licencié dans des conditions troubles par l’institut Pasteur. AFP/Joël Saget

C'est une affaire sensible, longtemps restée secrète, qui resurgit. Avant d'être mis en cause par la commission d'enquête du Sénat sur la gestion du Covid-19, en décembre dernier, le directeur général de la Santé Jérôme Salomon avait déjà connu d'autres déboires professionnels. Nous sommes en mesure de révéler qu'en octobre 2012, cette figure scientifique et médiatique de la pandémie a été licenciée dans des conditions troubles par l'institut Pasteur alors qu'il y occupait le poste de responsable de la division internationale.

A l'époque, Jérôme Salomon est officiellement licencié pour « cause réelle et sérieuse » – un motif non lié à une faute ou à une insuffisance professionnelle – en raison d'un cumul de fonctions après la récente nomination de celui-ci comme professeur au Conservatoire national des arts et métiers (CNAM). Le célèbre organisme a estimé qu'il existait entre ces deux postes une incompatibilité juridique en termes de durée de travail, de temps de repos et d'investissement nécessaire à ses fonctions chez Pasteur.

Convoqué le 11 octobre 2012 par la direction générale du prestigieux institut, le responsable de la division internationale est immédiatement placé en situation de dispense d'activité rémunérée, le temps que sa situation administrative se règle. Une petite heure de réflexion est laissée en tout et pour tout au professeur pour décider de son sort. Jérôme Salomon opte finalement pour le licenciement et se voit contraint de faire séance tenante ses affaires et restituer badge, clés de bureau, chéquier et cartes de paiement… Puis il est reconduit manu militari par un agent de la sécurité de la fondation privée. Un management d'une violence aussi inhabituelle que disproportionnée au regard de ce qui est officiellement reproché à l'intéressé. Au final, Jérôme Salomon sera licencié avec des indemnités de rupture négociées lors de l'audience de conciliation prud'homale.

Une lettre anonyme

En réalité, selon nos informations, le départ brutal du futur directeur général de la Santé est lié à une raison plus officieuse, et moins avouable : l'envoi supposé d'une lettre anonyme dactylographiée. A cette même époque, deux chercheuses de Pasteur dont l'une est membre du comité d'entreprise reçoivent un courrier alarmant mettant nommément en cause un haut responsable de l'institut. Le courrier que nous avons pu consulter, posté le 22 septembre 2012, apparaît comme un cri de désespoir lancé par un salarié qui serait en fonction aux « services support » de Pasteur. La victime supposée se dit victime de harcèlement sexuel, de corruption et de menace de mort de la part du dirigeant. L'auteur de la lettre dénonce des faits de pédophilie, de zoophilie et de sadomasochisme, et menace de se suicider. « Je veux que ce cauchemar cesse ! ! ! Je crois que je vais vraiment finir par craquer et sauter bientôt d'une terrasse du BIME (NDLR : la biologie intégrative des maladies émergentes). Cela fera peut-être ouvrir les yeux des pasteuriens ? » lit-on.

Alice Dautry, la directrice générale de l'institut Pasteur en déplacement professionnel en Corée, est aussitôt prévenue et effectue un signalement auprès du parquet de Paris, via les avocats de la fondation privée. Une enquête préliminaire est ouverte et les investigations confiées à la Brigade de répression de la délinquance contre les personnes (BRDP). Une semaine plus tard, le Comité des directeurs (Codir) se réunit. « Alice Dautry était très mystérieuse, elle n'a pas voulu nous dévoiler la nature des accusations, se souvient-on. Elle nous a demandé de faire preuve de la plus grande confidentialité pour garantir l'efficacité de l'enquête. »

Mais en petit comité, les accusations anonymes à l'encontre du haut responsable, restées secrètes, sont vite perçues comme infondées et abjectes. Avec l'autorisation de la police, l'intéressé est finalement informé du contenu du courrier, la lettre lui est montrée. L'accusé croit y reconnaître le possible corbeau en la personne de Jérôme Salomon. Un autre salarié, travaillant auprès de la directrice générale, dresse un constat identique. Les deux hommes qui semblent connaître intimement le futur directeur général de la Santé confirment leurs soupçons aux enquêteurs de la BRDP. Pour eux, la graphie des lettres, le lignage et la mise en page du courrier dactylographié ainsi que l'utilisation de certaines formules de politesse et d'accusation désignent Jérôme Salomon.

Une «conviction», mais pas de preuve matérielle

L'accusé de la lettre anonyme dépose plainte contre x pour dénonciation calomnieuse tandis que l'institut Pasteur décide de se séparer de Jérôme Salomon. « On a eu la conviction qu'il était l'auteur de cette lettre, sans en avoir la preuve matérielle, et il était important qu'il ne fasse plus partie des effectifs. On a trouvé un artifice : le cumul des fonctions. Ceci a servi de prétexte », se souvient une source proche du dossier. « On ne pouvait pas licencier Salomon sur la seule base de nos soupçons, c'était trop risqué devant les prud'hommes en cas de classement de l'enquête par la justice. »

A l'époque, Jérôme Salomon ne semble pas vraiment dupe du subterfuge. Dans un courrier daté du 30 octobre 2012 que nous avons pu consulter, celui-ci informe Alice Dautry de son audition, la veille, à la BRDP, et des « dépositions à charge » du haut responsable et du cadre. « Je suis par ailleurs très surpris du fait que les auditions ont eu lieu juste avant le lancement d'une procédure de licenciement à mon égard au cours de laquelle des mesures d'allure disciplinaire ont été prises de façon inexpliquée et particulièrement brutale », écrit-il. « J'ose espérer qu'il ne s'agit que d'une coïncidence », conclut-il, « niant catégoriquement être l'auteur de cette lettre » et se disant « profondément choqué et indigné d'être ainsi directement et seul mis en cause ».

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A l'époque William Dab, directeur général de la santé de 2003 à 2005, va s'émouvoir de l'éviction de Jérôme Salomon. « Je ne peux pas rester sans réagir à la manière dont vos collaborateurs ont chassé le professeur Jérôme Salomon comme s'il s'agissait d'un délinquant », écrit-il à Alice Dautry dans un courriel véhément du 13 octobre 2012. Le professeur, à l'époque directeur de l'école du Cnam ayant recruté Jérôme Salomon poursuit : « Je vous conjure dans l'intérêt de l'institut, de Jérôme et du vôtre d'arrêter immédiatement ce processus malfaisant. » Contactée par le Parisien-Aujourd'hui en France Alice Dautry, n'a pas souhaité faire de commentaire. Mais à, l'époque voilà ce que la directrice générale répondait à son interlocuteur : « Permettez-moi d'attirer votre attention sur le fait que vous n'avez, à ce stade, entendu qu'une seule version de l'histoire qui en comporte d'autres ».

Les enquêtes classées sans suite

Selon le parquet de Paris, l'enquête préliminaire relative aux accusations proférées dans la lettre anonyme a été classée sans suite en novembre 2012. Tout comme, plus tard, la seconde, ouverte pour dénonciation calomnieuse. Selon nos informations, ce dernier classement pourrait être lié au désistement du plaignant. Contactés, ni le haut responsable mis en cause ni le cadre auditionné n'ont souhaité nous répondre. A l'époque la BRDP n'a pas effectué de perquisition au domicile de Jérôme Salomon, ni saisi son imprimante personnelle, ce qui aurait permis ou pas de déterminer la traçabilité du courrier.

En 2014, Jérôme Salomon intégrera le cabinet du ministre de la Santé Marisol Touraine, en charge de la sécurité sanitaire, et sera nommé dans une Unité mixte de recherche CNAM-institut Pasteur, un laboratoire au fin fond des bâtiments. Entre-temps la direction générale de la fondation privée a changé même si le haut responsable accusé à tort est toujours là…