«Je lèche son sang» : révélations sur le lynchage barbare de Yuriy

L’enquête sur l’agression ultra-violente dont a été victime l’adolescent de 14 ans dans le XVe arrondissement de Paris a abouti à la mise en examen de onze suspects. Elle met au jour la rivalité entre deux bandes aux membres aussi discrets devant les policiers que prolixes sur les réseaux sociaux.

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 Yuriy, 14 ans, a été passé à tabac le 15 janvier sur la dalle de Beaugrenelle dans le XVe arrondissement de Paris.
Yuriy, 14 ans, a été passé à tabac le 15 janvier sur la dalle de Beaugrenelle dans le XVe arrondissement de Paris. DR

La nuit fond sur le centre commercial Beaugrenelle, bloc tout en vitres situé à quelques mètres de la Seine. Il est 18 heures passées ce 15 janvier, veille de la mise en place du couvre-feu avancé, quand deux clients en train de fumer une cigarette aperçoivent un adolescent se faire passer à tabac par une dizaine d'agresseurs sur la dalle, le toit-terrasse de la galerie. La violence est insoutenable : une pluie de coups de poing, de pieds et de marteau déferlent sur le garçon, surtout à la tête. Les bourreaux s'acharnent sur son corps inerte puis s'enfuient.

Sur cette esplanade du XVe arrondissement de Paris, entourée d'immeubles, les deux témoins se précipitent vers la victime pour lui porter secours. « Les fils de p**** de Vanves », murmure le collégien dans un râle. Il leur demande de retirer un tournevis de sa poche et de le cacher. Ce que les deux amis font en le jetant dans un bac à fleurs. Quelques minutes plus tard, l'adolescent est conduit à l'hôpital Necker et placé sous sédation profonde. Il s'appelle Yuriy, il a 14 ans.

Moins d'un mois après cette agression barbare, condamnée par des personnalités et la classe politique jusqu'à l'Elysée, l'enquête des policiers du 3e district de la police judiciaire parisienne a permis d'identifier onze suspects âgés de 15 à 18 ans. Ils ont été mis en examen le 30 janvier et le 4 février, notamment pour « tentative d'assassinat ». Cinq ont été écroués.

Un «match aller» cinq jours plus tôt

Les investigations, dont nous avons pris connaissance, ont mis en évidence un contexte de vengeance entre bandes rivales du sud de Paris : « RD4 » ou « 4FP » (pour rue des Quatre-Frères- Peignot, dans le XVe), à laquelle appartiendrait Yuriy, contre « 2BS » ou « Bambes », la bande du plateau de Vanves (Hauts-de-Seine), celle des agresseurs présumés.

L'exploitation des caméras de surveillance montre d'ailleurs ces derniers prendre la fuite en métro et en tram jusqu'à Brancion, arrêt en périphérie de Vanves, où ils disparaissent. « Des recherches effectuées auprès des services de la préfecture de police […] permettaient de montrer que contrairement à RD4, la bande du plateau de Vanves, n'était pas enregistrée, laissant supposer qu'il s'agissait d'un phénomène récent au niveau local, notent les enquêteurs dans leur rapport de synthèse. L'origine de leur rivalité reste à ce jour inconnue. »

Guerre de territoires entre des quartiers pourtant réputés faciles à vivre ? Provocations sur les réseaux sociaux ? Les policiers ont en tout cas découvert que le passage à tabac choquant de Yuriy, collégien inconnu de la justice né à Uzhgorod (Ukraine), trouve son origine dans un « match aller ». Une précédente agression survenue cinq jours plus tôt au port de Javel dans le XVe. Le 10 janvier, G.-M., un garçon de Vanves, aurait ainsi été molesté et humilié par des jeunes de RD4. Sur une vidéo postée sur les réseaux sociaux, on le voit recevoir des coups violents avant d'être contraint de déclarer qu'il ne reviendra pas sur « la dalle » et prononcer le nom de la bande rivale en guise de défaite.

«La bande de Yuriy»

Interrogé par les enquêteurs, G.-M. s'est montré très peu prolixe sur cet épisode fondateur qui serait parti d'une brouille sur Internet. Le collégien affirme avoir été frappé ce jour-là par « une quinzaine d'individus masqués et cagoulés », dont faisait « sûrement » partie Yuriy. En tout cas, dit-il, c'était « la bande de Yuriy ». Il aurait été question à l'origine de discuter sans se bagarrer, mais les choses auraient dérapé, tournant au guet-apens.

Les investigations n'ont pas permis pour l'heure de confirmer la participation du collégien supplicié à ce tabassage, même s'il ne fait guère de doute pour les policiers qu'il évoluait dans la bande des Quatre-Frères-Peignot. Son pseudonyme n'était-il pas « yr.4fp » sur Instagram ? « Avoir des amis au sein d'une bande ne signifie pas en être membre, défend Nataliya, la mère de l'adolescent. Son tournevis sur lui, c'était simplement pour un cours d'art plastique et il n'a pas frappé ce jeune. »

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Un autre témoin a affirmé que Yuriy aurait filmé l'agression de G.-M., sans que cela ait pu être vérifié. Les policiers n'ont pas pu entendre encore l'adolescent en raison de son état de santé. Aujourd'hui en rééducation, Yuriy a échappé de peu à la mort. Il pourrait garder de lourdes séquelles. La violence des coups reçus au crâne était telle que les médecins l'ont retrouvé avec les yeux sortant des globes oculaires. L'inventaire de l'arsenal de ses bourreaux, retrouvé caché sous un escalier près de la dalle de Beaugrenelle, donne une idée du calvaire subi : deux barres de fer, une massette, un cendrier en métal, une béquille, une barre de penderie, une équerre, un club de golf…

«RD4 nous arrivera jamais à la hauteur»

Dans leur traque des agresseurs de Yuriy, les enquêteurs ont été confrontés à une certaine omerta, tant du côté des amis du mineur présents lors de l'attaque sauvage, qui ont nié leur appartenance à RD4, que celui des adolescents de Vanves. Signe de cette tension, la direction d'un lycée des Hauts-de-Seine a signalé qu'un élève, ami des agresseurs présumés, venait en cours avec un marteau depuis la rixe par peur des représailles…

Mais les policiers ont découvert que les auteurs se montraient bien plus diserts sur les réseaux sociaux sur le tabassage de Yuriy, qui aurait été diffusé en direct sur Facetime. Sur une vidéo Snapchat, on voit ainsi un lycéen avec une dent en métal, tout sourire, en train de brandir un téléphone blanc ensanglanté − vraisemblablement celui de Yuriy − avec en légende : « Je lèche son sang » et « le sang des ennemis ».

Une autre vidéo montre la main entaillée d'un agresseur dont on entend la voix fanfaronner : « C'est réel popopopo, ah lalala les vengeances mon gars ». Sans compter cette séquence où l'ensemble des suspects vêtus de noirs et masqués posent fièrement sur la dalle de Beaugrenelle. L'un exhibe un pistolet. « C'est vide […] A 10, on a retourné leurs tieks (NDLR : quartiers). Fini, on retourne à la cité avec les petits frères là bien. » « RD4 nous arrivera jamais à la hauteur », lit-on aussi en commentaire d'une autre vidéo.

VIDÉO. Yuriy, 15 ans, tabassé par une bande de jeunes à Paris

Par recoupements entre des renseignements, les images de vidéosurveillance et les bornages des téléphones présents sur les lieux de la rixe, les policiers sont parvenus à identifier plusieurs jeunes domiciliés à Vanves, Boulogne-Billancourt et Malakoff. Parmi eux : K. et Y., 16 et 18 ans, le demi-frère et le cousin de G.-M., la victime du « match-aller ». Le second est soupçonné d'avoir asséné huit coups de pied à Yuriy. Figure aussi W., l'auteur de plusieurs vidéos Snapchat, reconnu par un membre de sa famille.

«Dix contre un, c'est un peu abusé»

En garde à vue, la plupart des suspects ont soit nié leur participation au lynchage, soit reconnu leur présence sur les lieux mais pas d'avoir frappé Yuriy. Un lycéen de Vanves a même prétendu qu'il faisait les courses à Beaugrenelle ce jour-là et que sa proximité avec la rixe n'était due qu'au hasard. Seul A., 16 ans, a avoué avoir porté l'ultime coup de pied violent au niveau du cou du collégien. « J'avais pas de place pour lui mettre des coups car mes potes prenaient toute la place, du coup j'ai fait le tour […] et là un grand coup de pied à la tête qui a permis de déstabiliser sa garde », a-t-il déclaré aux enquêteurs.

Si certains agresseurs présumés ont reconnu une expédition punitive « pour régler un problème de quartier », ils affirment qu'ils ne connaissaient pas Yuriy et que leur intention n'était pas de « l'assassiner ». Ils auraient profité d'une chute du collégien dans la fuite de son groupe, pris par surprise. « Dix contre un, c'est un peu abusé », a admis J., 17 ans, indiquant que la bande n'était qu'à « moitié satisfaite », car elle souhaitait un affrontement équitable. « S'ils sont capables de faire ça à Yuriy, ils sont capables de faire ça à moi et ma famille. Ils n'ont pas de pitié », s'est désolidarisé le benjamin de la bande.

VIDÉO. Rixes à Paris et réseaux sociaux : «C'est à la cité qui fera le plus peur !»

Durant les auditions, l'exploitation d'une conversation sur la messagerie chiffrée Signal entre quatorze jeunes de Vanves, exhumée du téléphone d'un suspect, s'est révélée bien plus instructive pour les policiers. Les participants s'inquiètent ainsi car d'autres jeunes « savent que c'est [eux] et qui exactement », se conseillent de changer leur pseudonyme, se réjouissent d'avoir fait parler d'eux dans l'émission « Touche pas à mon poste », insultent la mère de Yuriy lors de ses apparitions médiatiques et évoquent leur future ligne de défense en cas d'interpellations. Après ce premier coup de filet, les enquêteurs sont convaincus que d'autres acteurs du lynchage sont encore dans la nature.