«Je dois aussi mourir, je suis un monstre» : le féminicide de Kim ne sera jamais jugé

Le tueur de Kim C., qu’il a étranglée le 14 novembre, s’est suicidé en détention près de Montpellier. La famille de la jeune femme se désole qu’il n’ait pas été plus étroitement surveillé.

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 Kim a été tuée par un ami qu’elle accueillait quelques jours chez elle à Montpellier.
Kim a été tuée par un ami qu’elle accueillait quelques jours chez elle à Montpellier. DR

« Quand tu liras ces lignes, je serai déjà mort depuis quelques heures. J'ai mis fin à mes jours après avoir laissé sortir le monstre en moi ». Mi-novembre, Geslain R., 24 ans, tente de mettre fin à ses jours après avoir tué son amie Kim C., 31 ans, dans son appartement de Montpellier (Hérault). Après plusieurs semaines d'hospitalisation, Geslain R. est incarcéré le 5 janvier à la maison d'arrêt de Villeneuve-lès-Maguelone, où il se suicide dix jours plus tard. Le geste du jeune homme laisse la famille de Kim dans l'incompréhension, la douleur et avec des questions sans réponse. Pourquoi Geslain R. s'en est-il pris à Kim ? Que s'est-il passé ce soir-là ?

« Discrète », « introvertie », « casanière », Kim se sent bien chez elle. Après des années passées à travailler dans un Macdonald's du centre-ville de Montpellier et à subir le harcèlement de rue, l'ancienne étudiante aux Beaux-Arts préfère le confort de son appartement à une soirée en ville. La jeune femme qui, un temps voulait devenir tatoueuse, cumule les petits boulots pour s'adonner à sa passion, le dessin. « Dentelle, Crânes, Fleurs et Thiefaine », écrit la jeune femme sur la page Facebook dédiée à son activité de tatoueuse. Féministe, elle suit avec intérêt le travail des militantes de NousToutes ou de Féminicides par compagnon ou ex. « L'ironie, c'est que les violences faites aux femmes la dégoûtaient », pointe amèrement son Lauren, 29 ans, son amie depuis dix ans.

« Il la surprotégeait »

Ces derniers temps, l'artiste gagnait sa vie dans un supermarché. Mais cette jolie trentenaire pose aussi parfois pour l'objectif de Lauren, qui, comme tous les membres de son entourage, est bouleversée depuis son décès.

Kim est en couple depuis plusieurs années, mais la relation se détériore. Ce qui expliquerait peut-être ses nombreuses heures à jouer en ligne. Autour de la jeune femme « rayonnante », « enjouée », un groupe d'amis virtuels se forme. Parmi eux, Geslain R., un jeune homme fragile, manutentionnaire en intérim et originaire de la région de Lyon (Rhône). Avec ses traits fins et ses yeux en amande, Kim tape dans l'œil de ce « gamer » un peu perdu. « Tous les trois, on s'était rapprochés, on se parlait tous les jours. Je me suis rendu compte qu'il était clairement amoureux d'elle, rembobine Jérémy, un des membres du groupe d'amis virtuels. Il la surprotégeait, il voulait que tout passe par lui, comme un manager ». Leur amie Marie analyse : « Il voulait s'immiscer dans sa vie, qu'elle ait besoin de lui. Il lui posait beaucoup de questions… »

« Je la voulais que pour moi et ça m'a rendu dingue »

Geslain et Kim se rencontrent pour la première fois en août dernier, devant la maison des parents de la jeune femme, près de Saint-Vallier (Drôme). « Il n'y avait pas d'ambiguïté pour Kim. Pour elle, il s'agissait de rencontrer un camarade de jeu », reprend Lauren. Ce jour-là, le jeune homme aurait même tenté de l'embrasser. Mais Kim le repousse. « Elle a posé des limites gentiment », croit savoir Marie. Celle que tout le monde décrit comme « d'une gentillesse absolue » ne coupe pour autant pas les ponts avec Geslain.

La jeune artiste avait rencontré son tueur sur une plate-forme de jeux en ligne. DR
La jeune artiste avait rencontré son tueur sur une plate-forme de jeux en ligne. DR  

A l'automne, Kim se sépare de son compagnon qui quitte l'appartement. La jeune femme discute toujours avec Geslain R. qui n'insiste plus. Elle accepte quand il lui propose de venir l'aider pour quelques petits travaux dans son logement. Son billet retour est réservé pour le 15 novembre. « Il devait l'aider avec des travaux de rénovation et avait apporté son matelas, se rappelle Lauren. Ce n'est qu'après sa mort qu'on a appris qu'il avait fait pression sur elle pour dormir dans le même lit… »

Le soir du drame, le 14 novembre, le groupe d'amis a rendez-vous pour un apéro en visio-conférence. « Elle était magnifique, elle était apprêtée, super-bien coiffée. Elle avait même maquillé Geslain, on a bien rigolé », décrit Marie. Geslain boit plusieurs bières et verres de rhum. La conversation prend fin peu après minuit : « On s'est tous dit à demain ». Mais dans la nuit, Geslain envoie des messages et appelle Jérémy : « C'était confus, il pleurait. J'ai essayé de joindre Kim, elle ne répondait pas ». A 8 heures, Geslain envoie un dernier message. « J'ai tué Kim de mes propres mains alors que j'en étais terriblement amoureux… Je la voulais que pour moi et ça m'a rendu dingue, écrit-il à Jérémy dans ce long SMS que nous avons consulté. Je l'aimais vraiment de tout mon cœur et je suis désolé de te l'arracher d'une manière aussi horrible […] C'est pour ça que je dois aussi mourir. Je suis un monstre et je ne mérite pas de respirer. »

« On ne connaîtra jamais la vérité »

Alertés, les secours découvrent Kim, sans vie. Elle a été étranglée « à l'aide d'un lien souple et large », dira l'autopsie. « Vers 1 heure du matin, au retour de la douche et alors qu'elle est endormie, il a voulu l'étrangler. Elle s'est réveillée avant qu'il ne l'étrangle et l'a griffé », précise une source judiciaire. Couché aux côtés de sa victime, Geslain est inconscient. Il a avalé une grande quantité de médicaments prescrits pour sa dépression et serre un couteau dans sa main. Le jeune homme est hospitalisé pendant de longues semaines en psychiatrie.

Finalement entendu par un juge d'instruction, il reconnaît les faits. Selon ses aveux, sa relation avec Kim s'était tendue après qu'elle l'a repoussé mais la jeune femme demeurait « ambiguë ».

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Geslain est mis en examen le 5 janvier et incarcéré à la maison d'arrêt de Villeneuve-lès-Maguelone. Selon nos informations, le jeune homme était considéré comme un détenu à risque et particulièrement surveillé. Il avait été placé en cellule avec un autre détenu pour éviter de le laisser seul. Mais samedi dernier, à la faveur d'une sortie en promenade de son codétenu, Geslain R. se pend avec des draps. Il laisse une lettre derrière lui. Le parquet de Montpellier a ouvert une enquête pour rechercher les causes de la mort.

Florian C., le frère cadet de Kim, est amer : « On ne connaîtra jamais la vérité ». Il déplore que le meurtrier de sa sœur ait pu passer à l'acte en détention. Pour Me Jean-Marc Darrigade, qui représente les proches de Kim, « il est clair que la famille éprouve une grande frustration dans sa quête de vérité et s'étonne que cet homme n'ait pas fait l'objet d'une surveillance étroite, voire très étroite, compte tenu de sa précédente tentative. »