«Je crois qu’il aimerait être l’homme invisible» : Olivier Duhamel, sa vie de reclus dans le Quartier latin

Contraint au silence depuis la parution du livre de Camille Kouchner «la Familia grande» et l’ouverture d’une enquête pour viols sur mineur, le célèbre politologue se fait très discret dans son quartier.

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 Dans le Quartier latin, dans le Ve arrondissement de Paris, Olivier Duhamel ne sort que très rarement de son refuge, un petit studio qui lui appartient.
Dans le Quartier latin, dans le Ve arrondissement de Paris, Olivier Duhamel ne sort que très rarement de son refuge, un petit studio qui lui appartient. LP/ Lavieille / Lejeune / Arandel

Coincée entre son masque chirurgical et sa casquette foncée, on ne distingue que la ligne de ses sourcils broussailleux. Une veste en cuir et un jean délavé un brin trop ample : ce vendredi en fin d'après-midi, Olivier Duhamel, 70 ans, le regard rivé sur ses baskets, apparaît avec son Cavalier King Charles. Il remonte la rue de Bièvre (Paris, Ve), longe l'ancienne demeure de François Mitterrand, rejoint le boulevard Saint-Germain avant de rebrousser chemin. Il relève parfois brièvement la tête, jette un coup d'œil à droite, à gauche, derrière lui.

Dans cette ruelle qu'il arpente depuis toujours, il ne s'éternise pas, ne salue personne. La sortie, dictée par les besoins du petit chien, n'a duré que quelques minutes. Le temps d'une promenade furtive avant de retourner chez lui au chaud, et pas seulement parce que le mercure dégringole encore sous le zéro. « Je crois qu'il aimerait être l'homme invisible », souffle une riveraine.

Depuis sa chute à la suite du livre choc de Camille Kouchner, l'intellectuel, accusé d'inceste sur son beau-fils, n'a jamais quitté très longtemps son antre du quartier latin, à quelques foulées de la cathédrale Notre-Dame. Il n'a pas fait suivre son courrier.Il lui est tout de même arrivé de s'absenter, comme cette semaine, pour une éclipse mystérieuse de 48 heures, sans son Cavalier aux longues oreilles. Mardi, une dame est venue chercher l'épagneul nain avant de le ramener chez son maître jeudi à 17 heures. Une heure plus tôt, Olivier Duhamel revenait rue de Bièvre, tirant derrière lui une valise verte à roulettes. Nous avons tenté de l'interroger sur le pas-de-porte de son immeuble. Il n'a pas donné suite. « Non, rien! » a-t-il tonné, balayant son propos d'un revers de main avant de tourner les talons.

Son ancien studio d'étudiant devenu un refuge

Le célèbre constitutionnaliste, figure du tout-Paris politico-médiatique, a donc repris ses quartiers dans cette belle bâtisse de 4 étages. « L'accès est strictement interdit à tout démarcheur, colporteur et quêteur », rappelle un message qui ne date pas d'hier. Sur l'interphone, dans le hall d'entrée aux poutres apparentes, apparaît le nom d'Olivier Duhamel. Depuis la disparition de son épouse Évelyne Pisier, en 2017, il a élu domicile au rez-de-chaussée. C'est dans ce studio qu'il se terre désormais. « C'est minuscule, il y a à peine la place d'y mettre un lit double », décrit, surpris, un ancien proche, invité par le passé.

Ici, le nom des Duhamel est gravé dans le marbre… ou plutôt dans le métal, comme l'indique, au coin de la rue de Bièvre, de la rue Maître-Albert et du quai de la Tournelle, une plaque en mémoire de son père : « Jacques Duhamel, 1924-1977, résistant, député du Jura, ministre des affaires culturelles », détaille l'écriteau planté au cœur de la placette. Le lieu a été inauguré le 22 octobre 2016, en présence, notamment, des frères Duhamel et du président du MoDem, François Bayrou, qui fut « un jeune admirateur » de l'élu centriste ainsi honoré.

Et ses relations avec Olivier Duhamel ? « Je n'ai pas de proximité personnelle avec lui, je ne suis jamais allé chez lui », répète l'ex-prétendant à l'Elysée, lui reconnaissant des « qualités de réflexion sur les institutions ». La maire du Ve arrondissement, Florence Berthout, était également de la cérémonie. « Jacques Duhamel a été un très bon ministre de la Culture et il a résidé tout près de là », justifie l'élue divers droite.

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PODCAST. L'affaire Olivier Duhamel : le livre choc de Camille Kouchner qui brise le tabou d'un inceste

Jacques et son épouse Colette avaient acquis l'immeuble de la rue de Bièvre, à quelques pas de là, au tout début des années 1970. Pendant ses études, leur fils Olivier y a occupé ce studio devenu un demi-siècle plus tard, son refuge.

Les voisins de l'ex-chroniqueur d'Europe 1 et de LCI ne se montrent guère bavards, soucieux d'abord de protéger leur tranquillité. « On ne se croise pas », coupe court une jeune résidente. « Je le connais, c'est tout. Il y a des sujets plus importants », bougonne un peintre dans son atelier. « Tout le monde, dans le quartier, connaît Duhamel mais personne n'en parle ouvertement. Il n'y a pas d'omerta, c'est juste qu'on respecte la vie privée des gens ici », avance un travailleur du coin, qui le juge dorénavant « infréquentable ». « Vu qu'il ne disait jamais bonjour, ça ne changera pas beaucoup », sourit-il.

Dans cet îlot à l'atmosphère feutrée, les riverains, bien que sur la réserve, n'en demeurent pas moins « accablés » par les révélations du best-seller « la Familia grande ». « On est tous choqués », témoigne un commerçant.

«Il avait l'air tristounet. Je ne vais pas l'emmerder»

Ces dernières semaines, personne n'a vu Olivier Duhamel accompagné… hormis de son animal de compagnie quand il lui fait prendre l'air. « Il est seul », résume un fidèle du « village » où se mêlent des vieux « titis » désargentés et l'élite de la bourgeoisie culturelle. « Il ne veut parler à personne », balaie une autre familière de l'allée, juchée sur de hauts souliers.

Ce sont les (nombreux) promeneurs de teckels, cockers et autres caniches qui croisent le plus souvent le septuagénaire. Mais ces derniers évitent désormais d'aborder le propriétaire du Cavalier. « Je l'ai vu récemment. Il n'est pas en Suisse comme a prétendu la rumeur. Il avait l'air tristounet. Je ne lui ai pas parlé depuis qu'il y a eu les choses. Je ne vais pas l'emmerder », lâche une retraitée. « Il vit sa vie, promène son chien, fait ses courses… C'est assez courageux vu le contexte », s'étonne une autre voisine. Marie, elle, l'a « vu la tête basse il y a quelques jours ». « S'il m'avait regardé, je ne lui aurais pas dit bonjour », assure cette femme de 48 ans. L'ancienne restauratrice du coin l'a accueilli à plusieurs reprises dans ses murs, mais n'en a pas gardé un bon souvenir. « Hautain, pas aimable, il se la racontait », dézingue-t-elle.

Ces dernières semaines, Olivier Duhamel n’a été vu accompagné de personne, hormis son petit chien./LP/  Lavieille / Lejeune / Arandel
Ces dernières semaines, Olivier Duhamel n’a été vu accompagné de personne, hormis son petit chien./LP/ Lavieille / Lejeune / Arandel  

Même au temps de sa splendeur, l'ex-eurodéputé du PS n'a jamais été une personnalité très investie dans la vie sociale et culturelle de l'arrondissement. « Dans le Ve, il est très discret, je l'ai aperçu une ou deux fois sur le marché », se souvient la maire Florence Berthout.

Avant d'être plongé dans la tourmente, avant aussi que les cafés et restaurants ne baissent le rideau pour cause de Covid, il était parfois aperçu dans un resto italien lisant le journal ou prenant son café sur le boulevard Saint-Germain. Entre les bouquinistes des quais de Seine et la montagne Sainte-Geneviève, Olivier Duhamel était chez lui, parmi les siens. Comme un poisson dans l'eau frayant avec le gratin de la rive gauche.

Un quartier riche en figures de la «mitterrandie» et en intellectuels

Dans la rue de Bièvre qui évoque le Paris du Moyen Âge (Dante Alighieri, l'auteur de «l'Enfer», y a habité au XIIIe siècle), rien de tape-à-l'œil. Depuis, l'intelligentsia a succombé à son charme. Elle s'est surtout fait un nom quand François Mitterrand, qui habitait au 22, est devenu chef de l'Etat. La rue est restée fermée à la circulation pendant ses deux septennats. Jean-Christophe a vendu le plus gros de l'appartement il y a deux ans. Seul Gilbert, ancien maire de Libourne (Gironde) y a conservé un pied-à-terre. S'il a connu Olivier enfant — leurs parents se fréquentaient — il n'a fait ensuite que « suivre sa carrière de loin ».

Au 28, « Tonton » avait son ministre et avocat Roland Dumas. À quelques numéros de là, l'historien Jean-Noël Jeanneney, qui fut deux fois secrétaire d'Etat sous le règne du socialiste et grand ordonnateur du bicentenaire de la Révolution, en 1989. On le croise, de retour de courses. Mais comme bien d'autres, il ne souhaite pas parler d'Olivier Duhamel avec qui il a écrit un livre en 2002. Il ne l'a « pas vu » depuis le scandale, susurre-t-il en nous congédiant d'un sourire.

«Ce qu'il a fait est grave... Mais il reste mon ami»

C'est aussi le cas de son très proche ami Jean Veil, que nous avons joint au téléphone. « Je ne l'ai pas vu depuis que l'affaire a éclaté. Mais le téléphone fonctionne… Et ce que nous nous disons ne regarde personne », élude le célèbre avocat de DSK ou de Jérôme Cahuzac. « Je n'excuse pas Olivier. Ce qu'il a fait est très grave et condamnable… c'est acquis. Mais il reste mon ami, et je ne peux tolérer l'idée qu'il mette fin à ses jours. Cela va au-delà de l'amitié d'ailleurs : la mort des autres m'est insupportable. Cette sordide affaire remonte à plus de trente ans maintenant. Doit-elle forcément se terminer par un nouveau drame? » soupire le septuagénaire avant d'asséner : « La famille n'a rien dit pendant toutes ces années, et soudain, déclenche un scandale? »

Le fils de Simone Veil, pris dans la tempête depuis qu'il a justifié son trop long silence par le secret professionnel, confie « n'en plus dormir ». « Tout cela est tellement difficile, bouleversant. Je ne sais pas comment dire des choses qui mériteraient tant de nuances. J'ai appris au cours de ma vie que rares sont les gens absolument parfaits ou absolument mauvais. Beaucoup d'amis l'ont lâché, mais pas tous. Il en reste heureusement qui lui envoient des messages, et je veux espérer qu'il n'est pas seul chez lui, dans son petit appartement. »