Gilets jaunes : le maintien de l’ordre à l’épreuve des blessés graves

Le nombre des blessés graves depuis le début du mouvement le 17 novembre dernier ouvre le débat sur la stratégie de maintien de l’ordre, et notamment l’usage du lanceur de balles (LBD) et des grenades GLI-F4 par les forces de l’ordre.

 Depuis le début du mouvement des Gilets jaunes, 2 000 blessés ont été comptés chez les manifestants, et 1 000 parmi les forces de l’ordre, selon le ministère de l’Intérieur.
Depuis le début du mouvement des Gilets jaunes, 2 000 blessés ont été comptés chez les manifestants, et 1 000 parmi les forces de l’ordre, selon le ministère de l’Intérieur. LP/Yann Foreix

Chaque samedi depuis l' Acte I des Gilets jaunes le 17 novembre, qui a engendré une fronde inédite et de grandes violences, le nombre de blessés ne cesse de s'amplifier. Deux mille chez les manifestants, 1 000 parmi les forces de l'ordre selon le ministère de l'Intérieur. A l'IGPN, la « police des polices » saisie des enquêtes les plus graves, on dénombrait 81 procédures judiciaires au 15 janvier, dont 31 concernant des blessures graves. Parmi elles, 13 à la suite de tirs de lanceurs de balles de défense (LBD), 18 provoquées par des grenades GLI ou GMD ou par la force physique.

Cette réalité judiciaire pourrait être en dessous de la réalité. La recension sur le réseau social Twitter par David Dufresn e, un journaliste spécialiste du maintien de l'ordre, compte 308 signalements documentés par images, dont une centaine de blessés atteints à la tête. Parmi eux, une quinzaine de personnes ont perdu un œil. Il a également comptabilisé quatre mains arrachées. Les blessures mutilantes, quelle que soit l'issue judiciaire des enquêtes en cours, sont essentiellement causées par deux armes : d'une part le lanceur de balles de défense (LBD), qui tire des projectiles de caoutchouc de 40 mm de diamètre d'une portée de 10 à 40 mètres à la puissance de 160 joules, soit 10 fois la puissance d'un paintball, et d'autre part la grenade GLIF4, qui contient 25 g de TNT.

Ces deux armes sont aujourd'hui en ligne de mire. Jeudi, Jacques Toubon, le Défenseur des Droits, a réitéré sa demande au gouvernement d'interdiction du LBD, un an après avoir remis un rapport à l'Assemblée nationale la préconisant déjà. Un rapport resté sans effet. « Le LBD est susceptible de blesser grièvement un manifestant, d'engager la responsabilité du tireur », écrivait-il. Quant à la grenade GLI-F4, un collectif d'avocats – dont Mes Raphaël Kempf, Aïnoha Pascual et Arié Alimi – tous défenseurs de blessés par cette grenade dite « assourdissante », a écrit en novembre au ministre de l'Intérieur pour exiger son retrait à cause des blessures irréversibles qu'elle peut engendrer.

Vendredi matin, le ministre de l'Intérieur Christophe Castaner a défendu l'utilisation du LBD : « Nous avons besoin des outils […] comme le LBD » pour « continuer à protéger l'ordre public », a-t-il déclaré sur Europe 1. L'Intérieur a d'ailleurs lancé en dépit de la polémique un appel d'offres pour 1 280 LBD. « Il faut avoir conscience que nous avons été confrontés à une violence inégalée avec des modes de rassemblement totalement inédits, rappelle un haut fonctionnaire au ministère de l'Intérieur. On a retrouvé sur les barricades des groupuscules de l'ultra droite, de l'ultra gauche qui ont entraîné avec eux des Gilets jaunes. »

«Trop de blessés pour accepter cette réalité»

La discussion est cependant ouverte. « Il y a pour le moins un grave souci, note Sebastian Roché, chercheur au CNRS, on compte trop de blessés pour accepter moralement cette réalité, et ce, même si l'usage de ces armes est légal. » Le criminologue rappelle qu'une étude comparative faite par le Parlement allemand a mis en évidence que de nombreux pays européens n'utilisent pas ou plus ce type d'armes en maintien de l'ordre (pays nordiques et Royaume-Uni), ou seulement de manière partielle (Espagne et 2 Länder (régions) allemands sur 16). La France se classe, aux côtés de la Pologne, la Hongrie, la Turquie, la Grèce, le Portugal et les pays baltes parmi ceux qui en font usage.

« Quand le ministre de l'Intérieur Castaner parle, on a l'impression d'entendre le ministre des policiers, et non celui des citoyens. Il y a un défaut d'équilibre. Nous parlons de « maintien de l'ordre », alors que les Anglo-Saxons emploient le terme de « gestion de foule », ce qui n'engendre pas le même type de doctrine », poursuit Sébastian Roché.

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Selon lui, contrairement au Royaume-Uni où en 1981 une large discussion a été ouverte, la France « a raté après les émeutes de 2005 en banlieue l'opportunité d'ouvrir un débat national sur le maintien de l'ordre ». Cet épisode avait abouti à la disparition du Flashball, jugé trop imprécis, remplacé par 4 000 LBD en 2008, pour parer au fait que des émeutiers avaient sorti des armes à feu.

La plupart des manifestants blessés sont pacifiques

« Le débat est désormais rendu incontournable par les vidéos qui sont en train de tout changer, renchérit David Dufresne, car on y voit que la plupart des manifestants blessés sont pacifiques. Les deux tiers des unités déployées les samedis ne sont pas des spécialistes du maintien de l'ordre, ce sont des policiers des BAC ou des BRI. Et on arrive à ces images où l'on voit des policiers viser la foule des manifestants. »

Samedi dernier lors de l'Acte IX, la vidéo devenue virale sur Internet d'un Gilet jaune tombé à terre à Bordeaux après une balle reçue dans le dos, a agi comme un électrochoc. Envoyer à l'hôpital un manifestant, pompier père de trois enfants, a suscité la même incompréhension que devant les images, virales également, de policiers frappant à terre à Paris des manifestants dans un Burger King quelques semaines plus tôt.

Du côté du syndicat des commissaires de la police nationale, on met en avant le fait que les manifestations dégénèrent en émeute, et que les BAC sont rompues aux violences urbaines. Cependant, la note adressée mardi dernier par le directeur général de la police nationale à ses troupes, rappelant la doctrine d'usage du LBD, sonne comme un rappel à l'ordre. En utilisant le LBD, les forces de l'ordre ont-elles privilégié l'efficacité au détriment de la doctrine, notamment la traçabilité des balles tirées? Le nombre de tirs, qui doit normalement faire l'objet, après chaque manifestation, d'un recensement dans un logiciel nommé Tsua, afin de vérifier si l'armement est adapté ou s'il faut revoir la doctrine d'emploi, semble compromis.

« Il y aura un chiffre gris, si ce n'est noir, sur les caractéristiques des tirs, notamment leurs conséquences, témoigne un responsable de l'IGPN. Dans des situations de grande confusion, vous ne savez pas toujours les dégâts que cela a pu causer ». Une des raisons pour lesquelles le syndicat des commissaires de la Police nationale (SCPN) propose que les LBD soient désormais équipés de caméra.

Le débat sur le maintien de l'ordre et l'utilisation, ou non, de certaines armes, ouvert par la persistance du mouvement des Gilets jaunes et l'existence de blessés mutilés, est plus que jamais indispensable.

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