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«Garde des Sceaux, garde des siens ?» : Eric Dupond-Moretti visé par la colère des magistrats

Un peu plus d’un millier de magistrats se sont réunis devant les tribunaux ce jeudi pour critiquer l’attitude du ministre de la Justice Eric Dupond-Moretti à leur égard. Sans appeler pour le moment à sa démission.

 Eric Dupond-Moretti est accusé par les manifestants, réuni à l’appel des deux syndicats majoritaires de magistrats, de « menacer l’indépendance de la Justice ».
Eric Dupond-Moretti est accusé par les manifestants, réuni à l’appel des deux syndicats majoritaires de magistrats, de « menacer l’indépendance de la Justice ». AFP/Alain Jocard

Environ deux cents robes noires et quelques robes aux manches rouges, apanages des conseillers de la cour d'appel, se sont réunies ce jeudi pendant une heure sur le parvis du tribunal judiciaire de Paris à l'appel des deux syndicats majoritaires de magistrats. Un mégaphone et des slogans pour l'ambiance sonore, un fumigène craqué par un avocat pour la couleur et une personne dans le viseur : le garde des Sceaux, Eric Dupond-Moretti, 59 ans, accusé par les manifestants de « menacer l'indépendance de la Justice ».

Certains messages écrits, mentionnés sur des affiches, plutôt consensuels, rappellent l'idée que les magistrats se font de leurs métiers. « Assis.es, debout mais jamais couché.es » ou encore : « Notre premier devoir : l'indépendance! » D'autres se révèlent plus mordants. « Garde des Sceaux, garde des siens? », pointe l'un d'eux, référence aux soupçons de « conflit d'intérêts » qui pèsent sur le nouveau ministre. « Défendre des principes comme avocat, les bafouer comme ministre », grince un autre. Au total, entre 1000 et 1500 magistrats auraient participé à ces manifestations organisées un peu partout en France. Soit entre 10 et 20 % de l'ensemble des 8000 magistrats en juridiction.

« C'est un fait précis qui nous pousse à manifester, cadre Katia Dubreuil, présidente du syndicat de la magistrature, l'un des deux syndicats majoritaires. Il s'agit d'un problème démocratique majeur. Le ministre de la Justice se retrouve en position de conflit d'intérêts. Il a déposé plainte contre des magistrats du parquet national financier (PNF) parce qu'il était visé par une enquête sur des fadettes (NDLR : factures détaillées de téléphone) en qualifiant les méthodes du PNF de barbouzeries ».

«Il donne le sentiment de régler ses comptes»

Katia Dubreuil rappelle qu'à l'époque Eric Dupond-Moretti était avocat et donc complètement libre de sa parole, libre même de se montrer outrancier. « Le problème, c'est qu'aujourd'hui, il est ministre de la Justice (NDLR : depuis le 6 juillet), développe-t-elle. Or, il donne le sentiment de régler ses comptes. Il se permet de façon inédite de livrer publiquement les noms des trois magistrats qui vont faire l'objet d'une enquête administrative. Pour quelqu'un comme lui qui se dit très attaché à la présomption d'innocence, c'est très étonnant. »

Ces magistrats ou ex-magistrats du PNF ont autorisé la surveillance de communications téléphoniques d'avocats et de magistrats en lien avec l'affaire des écoutes de Nicolas Sarkozy. Rien d'illégal selon un rapport rendu le 15 septembre par l'inspection générale de la justice qui relève toutefois des dysfonctionnements dans la manière dont cette enquête a été menée.

Du côté de Céline Parisot, présidente de l'union syndicale de la magistrature (USM), le son de cloche est analogue mais l'explication de la manifestation du jour sensiblement différente. « Le déclencheur, ce n'est pas la nomination d'une avocate à la présidence de l'école nationale de la magistrature ( NDLR : Eric Dupond-Moretti a proposé au président de la République le nom de Nathalie Roret ). C'est le discours tenu à cette occasion. Un discours absolument détestable dans lequel il dénigre les magistrats et la qualité de notre formation. Il a des a priori sur les magistrats depuis de longues années et il n'est jamais revenu dessus. En fait, le ministre semble engagé dans une bataille contre sa propre administration… »

«Il n'est plus un interlocuteur crédible»

Dans le groupe compact et masqué de magistrats réunis devant le Tribunal, certains ont la dent encore plus dure. « Depuis son arrivée au ministère, début juillet, Eric Dupond-Moretti se met au service de son ami Thierry Herzog, l'avocat de Nicolas Sarkozy, et au service de l'ex-président de la République, tance Jacques Raynaud, magistrat à la cour d'appel et membre du syndicat USM. Il ne défend pas l'intérêt général mais ses intérêts personnels et la défense de ses amis. »

Au bout du compte, pour Katia Dubreuil, Eric Dupond-Moretti « n'est plus un interlocuteur crédible ». A ce stade, aucune organisation syndicale n'a encore publiquement appelé à la démission du garde des Sceaux. En coulisse, un rendez-vous entre plusieurs syndicats et la conseillère Justice d'Emmanuel Macron est à l'ordre du jour.