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Fourniret, XDDL... pourquoi les crimes nous captivent ?

LE PARISIEN WEEK-END. Les affaires criminelles ont toujours captivé le public, l’intriguant autant qu’elles le rebutent. Elles nourrissent journaux, livres, films, séries et réseaux sociaux, et satisfont notre besoin de sonder les recoins les plus sombres de l’âme humaine.

 « Si les grands faits divers nous intriguent, c’est parce que, comme les enfants, nous avons besoin d’exorciser les choses », analyse Jean-Luc Ployé, psychologue auprès des tribunaux (Illustration).
« Si les grands faits divers nous intriguent, c’est parce que, comme les enfants, nous avons besoin d’exorciser les choses », analyse Jean-Luc Ployé, psychologue auprès des tribunaux (Illustration). LP/Olivier Corsan

Un murmure d'effroi parcourt la salle parisienne de La Bellevilloise (20e), où quelque 250 personnes se sont entassées, masque sur le nez, pour écouter Marjorie Sueur énumérer, d'un ton détaché, des actes glaçants : « A la demande de son futur mari Paul Bernardo, Karla Homolka organise, le 23 décembre 1990, le viol de sa petite sœur Tammy, alors âgée de 15 ans. » Ce mardi 1er septembre, la criminologue se penche sur les cas de deux couples de meurtriers dans une conférence intitulée « Les Secrets des serial killers ». Une fois éteints les murmures dans l'auditoire, Marjorie Sueur reprend de sa voix neutre : « Durant la nuit, Paul viole et sodomise Tammy, droguée à son insu par sa sœur. La jeune fille est retrouvée morte le lendemain, étouffée dans son vomi. » Nouveau frisson d'horreur dans l'assemblée.

Il y en aura d'autres à l'évocation des récidives de « Barbie et Ken » – le surnom que leur donnaient alors les médias –, ou des crimes tout aussi abjects de Gerald et Charlene Gallego. Entre 1978 et 1980, ce couple d'Américains a kidnappé dix victimes, en majorité des adolescentes, pour les réduire à l'état d'esclaves sexuelles, avant de les exécuter. Infâme, impensable, révoltant. Mais captivant : vendues de 10 à 15 euros, les places se sont vite écoulées, et l'événement fait salle comble.

Les tueurs en série américains Charlene et Gerald Gallego ont été mentionnés lors d’une conférence « Fever Talks ». Zuma Press/Maxppp
Les tueurs en série américains Charlene et Gerald Gallego ont été mentionnés lors d’une conférence « Fever Talks ». Zuma Press/Maxppp  

« Toutes les sessions sur les tueurs en série affichent complet jusqu'à la fin de l'année ! s'exclame Panthéa Arjmandi, qui en a la charge. De tous nos Fever Talks, des séminaires portant sur des sujets aussi divers que la physique quantique, l'amour ou la biologie, c'est celui qui remporte le plus de succès. Et de loin ! » Les faits divers fascinent les foules. Editeurs, médias et conférenciers l'ont bien compris.

«La version adulte des contes de Grimm»

En témoigne la sortie, le 21 septembre, sur France 2, d'une série documentaire sur l'affaire Laëtitia Perrais, sauvagement assassinée en 2011, à 18 ans, par le criminel déjà condamné pour viols et violences Tony Meilhon. En atteste aussi le succès estival des deux numéros du magazine Society sur l'énigme Xavier Dupont de Ligonnès, banal père de famille soupçonné d'avoir tué par balles sa femme et ses quatre enfants à Nantes, en 2011, et qui s'est volatilisé depuis. Les Français se sont rués sur cette enquête fouillée de 77 pages, dont les deux volets ont déjà été réimprimés plusieurs fois, portant leur tirage de 47000 exemplaires à 130000 pour le premier, et à 150000 pour le second.

Le magazine Society, qui a publié cet été une enquête en deux volets sur Xavier Dupont de Ligonnès, a dû réimprimer ces numéros, au vu de leur succès. DR
Le magazine Society, qui a publié cet été une enquête en deux volets sur Xavier Dupont de Ligonnès, a dû réimprimer ces numéros, au vu de leur succès. DR  

Julie Lamie les a lus avec avidité. Mais pour cette chargée d'affaires dans la banque, sa fascination pour les faits divers est née il y a une bonne dizaine d'années avec l'émission « Faites entrer l'accusé », diffusée sur France 2. « C'est celle qui va le plus loin dans la précision. On comprend en détail le déroulé de l'enquête et le profil des criminels. » Depuis ce premier amour, Julie a tout lu, tout vu, de « Enquêtes criminelles » à « Crimes & faits divers », à la télévision, en passant par le film « L'Affaire SK1 », sur la traque du tueur en série Guy Georges. « Ce qui m'intéresse le plus dans le fait divers, c'est la psychologie des criminels, précise Julie. J'ai envie de comprendre pourquoi les gens en arrivent là, savoir ce qui les a poussés à de telles atrocités. Ont-ils la notion du bien et du mal ? »

PODCAST. Michel Fourniret : sur les traces d'un monstre qui n'a pas livré tous ses secrets

Etablir le profil d'un criminel, Jean-Luc Ployé en a fait son métier. Ce psychologue auprès des tribunaux a plus de 13000 expertises au compteur, dont la moitié de criminels. Les plus marquantes sont détaillées dans son livre « L'Approche du mal » (Grasset), paru fin 2019. La fascination du public, il la connaît bien : des curieux ont parcouru plus de 300 km pour l'entendre, lors du procès de Michel Fourniret, donner ses conclusions sur le cas de l'Ogre des Ardennes, que le psychiatre Daniel Zagury a décrit, quant à lui, comme « le tueur en série français le plus abouti ».

« Les grands faits divers sont la version adulte des contes de Grimm, explique Jean-Luc Ployé. S'ils nous intriguent, c'est parce que, comme les enfants, nous avons besoin d'exorciser les choses, de nous faire peur avec ces histoires ahurissantes pour pouvoir nous rassurer ensuite, en nous disant que rien de tout ça ne nous est arrivé et, surtout, que ça ne nous arrivera pas. »

L'intérêt que suscitent les criminels nourrit celui pour l'expert, que le public et les médias sollicitent souvent. « Les gens veulent me parler parce qu'ils sont dans un mécanisme de projection. A travers moi, ils se rapprochent, mais pas trop, de ce qui les captive et les révulse à la fois. Comme lorsqu'ils regardent un documentaire ou lisent un article. D'une certaine façon, pour le public, je suis le bras armé de la rencontre, celui qui permet de démystifier l'incarnation du mal sans avoir à s'y frotter directement. »

S'il réfute le terme de fascination, Jean-Luc Ployé se décrit lui-même comme un addict : « Approcher des gens qui déstabilisent à ce point nos valeurs est une drogue dure. Et moi qui rentre dans leur fonctionnement psychique, affectif et familial pour tenter de les comprendre, je suis un peu toxicomane. »

S'improviser détective est aussi un attrait puissant

Sur YouTube, les chaînes d'amateurs narrant des faits divers se multiplient, popularisant le genre auprès des jeunes, que la télévision n'attire plus. L'une des plus célèbres est celle de Victoria Charlton, une Québécoise de 28 ans au visage poupin, qui cumule près de 500000 abonnés et dont le livre, « Gardez l'œil ouvert » (Les Editions de l'homme), paru en janvier, a fait un tabac auprès des ados en France. « J'ai toujours aimé les histoires glauques, s'amuse la jeune femme, mais la psychologie du criminel m'intéresse moins que les meurtres irrésolus, parce qu'alors tout est possible, et je garde l'espoir que la personne soit toujours en vie ! Rien que dans la province canadienne de l'Ontario, il y a 20 disparitions par jour que les enquêteurs ne peuvent pas traiter de façon approfondie. Il est donc possible qu'ils aient manqué des indices. »

S'improviser détective le temps d'une plongée dans une affaire classée, c'est là un autre attrait puissant du fait divers. Sur Internet, les enquêteurs amateurs ont même un nom : les « Websleuths », littéralement les « limiers du Web ». L'année dernière, Netflix a dédié la série documentaire Dont F*ck With Cats à un groupe d'entre eux, leurs incessantes fouilles en ligne ayant aidé à retrouver Luka Rocco Magnotta, « Le Dépeceur de Montréal ». Après avoir posté plusieurs vidéos où il torturait et tuait des chats pour se faire remarquer, ce jeune Canadien d'un narcissisme extrême avait exécuté son amant en 2012, avant de le démembrer et d'envoyer par la poste des morceaux de son corps.

«Il nous permet d'aller voir derrière le miroir»

La journaliste Patricia Tourancheau, qui a couvert pendant près de trente ans vols, viols et meurtres pour Libération, préfère le terme de « faits diversière » à celui de rubricarde police-justice. « Cela correspond davantage à l'ensemble de ce que je traite : des affaires criminelles, de banditisme, d'escroquerie, de terrorisme… Alors qu'il a été longtemps méprisé, considéré comme la rubrique des chiens écrasés, le fait divers englobe beaucoup de choses. Il nous passionne parce qu'il nous montre la face noire de nous-mêmes, il nous permet d'aller voir derrière le miroir. C'est là qu'est sa noblesse. »

Aujourd'hui indépendante, Patricia Tourancheau continue de creuser ce sillon. Elle a écrit plusieurs ouvrages, entre autres sur les anecdotes croustillantes du 36, quai des Orfèvres, le siège historique de la police judiciaire, et sur la traque du tueur en série Guy Georges. Son livre « Grégory – La Machination familiale » (Seuil), paru en 2018, lui a valu d'être ensuite engagée par Netflix pour coréaliser une série en cinq épisodes sur le sujet.

Diffusée depuis novembre et sobrement intitulée « Grégory », elle a été le deuxième documentaire original le plus visionné en France en 2019, ravivant les discussions fiévreuses sur une affaire vieille de plus de 35 ans que rien ne semble pouvoir clore. Qui est ce corbeau qui se vante d'avoir noyé dans la Vologne le petit Grégory Villemin, 4 ans, après lui avoir lié les pieds et les mains ? Et d'où lui vient cette hargne jalouse qui le pousse à passer quelque 800 appels vindicatifs aux parents Villemin en un an et demi ?

« Bien sûr, l'affaire du petit Grégory séduit le public parce qu'elle est l'énigme par excellence, explique Patricia Tourancheau. Mais je crois que ce qui intrigue le plus est cet engrenage de haine, de jalousie et de fiel, qui enflent pendant des années pour enfin éclater, et mener à la mort de cet enfant innocent. Cette tragédie familiale, entachée ensuite par les fiascos judiciaire et médiatique, recèle tous les ingrédients de l'humanité. » De quoi fasciner les foules des années encore.