Drogue : en Polynésie française, la déferlante de l’ice met la jeunesse en danger

Cette drogue synthétique aux effets plus dévastateurs que le crack fait des ravages parmi toutes les couches sociales et surtout dans la jeunesse. Paris et les autorités locales lancent un vaste plan de lutte.

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 Depuis trois ans, les affaires de trafic d’ice sont le quotidien des magistrats et enquêteurs de l’île. (Illustration)
Depuis trois ans, les affaires de trafic d’ice sont le quotidien des magistrats et enquêteurs de l’île. (Illustration) AFP/US Drug Enforcement Administration

« Avec mes problèmes familiaux, j'ai commencé à faire la fête et goûter à l'ice. Pendant un an, j'ai consommé un gramme par jour puis j'ai augmenté et j'ai voulu importer. Je suis parti à Los Angeles acheter. » Ce père de famille, à l'allure soignée et aux cheveux courts, comparaissait jeudi dernier devant le tribunal correctionnel de Papeete pour avoir coorganisé un trafic d'ice entre les États-Unis et la Polynésie française. Cet employé de snack a été arrêté par les gendarmes à l'aéroport lors de son quatrième voyage : il transportait près de 900 g d'ice, soit une valeur marchande de 670 000 euros sur le marché local.

Depuis trois ans, ce genre d'affaires est le quotidien des magistrats et enquêteurs de l'île. Ces six derniers mois, une quarantaine d'interpellations liées à ce trafic ont été menées. Les procès se multiplient et les saisies battent des records : plus de 23 kg en 2017, 12 kg en 2019. Les autorités reconnaissent que ces chiffres sont bien en deçà de la quantité réelle qui circule sur ce territoire d'Outre Mer.

Arrivée des Etats-Unis dans les années 2000, cette drogue dévastatrice cause depuis 20 ans des dégâts irréversibles dans la population. Elle génère une nouvelle forme de délinquance et déstabilise profondément les structures sociales. C'est aujourd'hui un véritable enjeu de santé et de sécurité publiques. En octobre, le président de la Polynésie a rencontré le ministre de l'Intérieur Gérald Darmanin à Paris et une antenne OFAST (office anti-stupéfiant) à été créée à Tahiti. Et mercredi 3 février, le Haut-commissaire (représentant de l'Etat sur place), le président de la Polynésie et le procureur de la République annonceront un plan de lutte, axé sur la répression et la prévention.

« Dès 14 ans, voire moins »

« On est dépassé. Il y a en partout, constate Hiti Mennesson, président de l'association Luttons contre l'ice. Les jeunes s'en procurent très facilement, on voit même des dealers aux abords des lycées. Et la consommation débute de plus en plus tôt, dès 14 ans, voire moins ». Les chiffres officiels font état de 10 000 consommateurs, mais là encore la réalité est sans doute pire.

Assis sur un tronc d'arbre au bord du lagon, Niuhi, trentenaire au physique imposant, a réussi à sortir du gouffre depuis deux ans. « J'ai commencé à 15 ans, j'étais connu dans le surf local et je côtoyais des riders étrangers. Ils m'ont fait découvrir cette drogue, ça m'a tout de suite plu car tu peux faire la fête sans dormir. Ça m'est arrivé de triper pendant 5 jours d'affilée. » Sous l'emprise de l'ice, Niuhi, qui avait pris 90 kg, a essayé de se suicider plusieurs fois. « Quand tu es accro, tu deviens un esclave, c'est dévastateur. »

Cette drogue aux effets plus puissants que le crack et la cocaïne, arrive par avion essentiellement des États-Unis. Achetée pour quelques dollars, elle est revendue à prix d'or en Polynésie où le gramme coûte entre 1000 et 1500 euros. Les milieux aisés ont été les premiers touchés, mais rapidement l'ice s'est propagée dans toutes les couches sociales, jusqu'aux SDF.

Niuhi a grandi auprès de parents fonctionnaires de l'Education nationale. Rongé par son addiction, il s'est éloigné de ses proches et s'est mis à voler pour assurer sa consommation puis dealer. Le petit revendeur s'est vite retrouvé au cœur d'un réseau de trafic entre le Mexique et la Polynésie. « J'ai fait la mule. J'allais sur place, j'attendais dans un hôtel. Un copain d'enfance travaillait avec le cartel de Sinaloa à Tijuana (NDLR : fondé par Joaquim Guzman alias « El Chapo ») et me ramenait l'ice, puis je la transportais jusqu'à Tahiti. » Condamné à deux ans de prison avec possibilité d'aménagement de peine, Niuhi a évité la détention grâce à son travail et échappé à l'escalade carcérale.

Prêts à tout pour se payer une dose

C'est en effet depuis la prison que s'effectue une partie du recrutement des trafiquants. « Il y a beaucoup de têtes de réseau en taule. Du coup, les mecs s'organisent », explique un ex-détenu, ancien gros consommateur d'ice. Employé de la fonction publique, Moana (le prénom a été modifié) est tombé lui aussi dans l'engrenage dont il connaît tous les rouages. « Quand tu sors de prison, on te donne un numéro de téléphone, on vient te chercher chez toi et dans les heures qui suivent tu es aux États-Unis pour faire la mule. Si tu n'as pas de chance, tu es celui qu'on sacrifie en te faisant arrêter, pendant que d'autres mules passent avec des kilos. »

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Il faut 700 euros pour acheter un demi-gramme. Une fois la drogue « coupée », elle est revendue par « ten », soit 10 000 francs Pacifique, 80 euros. Alors qu'il n'était pas consommateur d'ice, cet ancien trafiquant a commencé à dealer lorsqu'il était au chômage. « Avec 8 gr, je pouvais me faire jusqu'à 600 000 francs Pacifique (NDLR : 5500 euros) par mois. » Ce père de famille qui a fini par se faire prendre avait pour clients des fonctionnaires métropolitains, mais aussi de jeunes Polynésiens.

Beaucoup de ces derniers sont prêts à tout pour pouvoir se payer leur dose, parfois jusqu'à vendre leur corps. « De plus en plus de filles se font payer des voyages ou offrir une nouvelle poitrine, payées par de gros dealers », poursuit Hiti Mennesson. En échange, elles font les mules, finissent par consommer et certaines basculent dans la prostitution. « Certaines mineures sont invitées à des soirées organisées pour hommes fortunés en échange de doses », précise-t-il. Le responsable associatif tire la sonnette d'alarme : « On doit sauver notre jeunesse sinon on ne sauvera pas notre pays ».

Qu’est-ce que l’ice ?

Les surnoms pour désigner cette poudre blanche cristalline sont multiples : pervitine en République tchèque, yaa baa en Asie du Sud-Est, crystal meth, crystal glass, crack mexicain… Dérivée de la méthamphétamine, l’ice est un produit aussi addictif que dangereux, qui peut être fumé, sniffé ou injecté. Ses effets sont extrêmement puissants, sa dépendance quasi immédiate et ses ravages physiques importants. C’est en Asie, que l’ice apparaît pour la première fois, notamment au Japon, où les premiers laboratoires clandestins se montent avec l’éphédrine, une molécule produite en Chine. Apparue dans les années 1990 aux Etats-Unis, l’ice s’impose très vite sur le marché des stupéfiants. Elle est produite sur place ou fournie par les cartels mexicains, devenus les maîtres de ce trafic. Aujourd’hui, elle a littéralement submergé l’Amérique et la région du Pacifique.

 
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