AbonnésFaits divers

«Discrète» et «obstinée», Sabine Kheris, la juge qui a confessé Michel Fourniret

Magistrate expérimentée, habituée aux dossiers sensibles, Sabine Kheris a obtenu les aveux de Michel Fourniret dans l’affaire Estelle Mouzin en tissant une relation apaisée avec le tueur et son ex-femme.

 La juge Sabine Kheris, ici en octobre 2018, lors de fouilles menées dans l’Yonne.
La juge Sabine Kheris, ici en octobre 2018, lors de fouilles menées dans l’Yonne. PHOTOPQR/L’YONNE REPUBLICAINE/Jérémie Fulleringer

Tel un moine soldat de l'instruction, elle fuit à tout prix la lumière qu'a récemment jetée sur elle Michel Fourniret. Sabine Kheris, doyenne des juges d'instruction de Paris, restera pourtant celle qui a sans doute mis fin à un mystère criminel vieux de 17 ans : l'affaire Estelle Mouzin. Fascinant, forcément, de penser au huis clos qui se joue dans ce bureau vitré du 13e étage du tribunal entre une juge au calme olympien et Michel Fourniret, condamné à la perpétuité pour les meurtres de huit femmes et fillettes. Intriguant, évidemment, d'imaginer cette mère de deux enfants à la voix douce assise face à l'Ogre des Ardennes, qu'elle a encore auditionné pendant deux jours cette semaine. Obsédante, cette question : quel est le secret de cette femme aux courts cheveux noirs qui a réussi à faire avouer trois meurtres au tueur en série?

Contactée par mail en mars dernier, quelques jours après que Michel Fourniret lui a avoué avoir « pris la vie » d'Estelle, elle avait poliment écarté l'idée d'un portrait, rappelant qu'un « juge d'instruction n'a pas le droit de s'exprimer dans la presse car on pourrait lui reprocher un jour d'avoir parlé et d'avoir violé le secret de l'instruction ». Fuir la lumière, un mantra. Dans sa réponse, elle avait simplement évoqué sa manière de voir son métier, loin des fantasmes d'un tête à tête brutal avec un monstre de perversité. « Comme vous avez des êtres humains face à vous, personne n'est tout noir ou tout blanc, écrivait-elle alors. Le travail d'un juge d'instruction consiste à rechercher la vérité judiciaire sans jamais oublier qu'on a en face de soi un être avec ses failles, ses forces et ses faiblesses et qu'il est respectable, qu'il soit victime ou auteur. » Une méthode expérimentée avec succès sur Michel Fourniret, mais dont « elle ne se vante jamais », assure un ami.

Une magistrate qui «ne fait pas de bruit mais ne lâche jamais»

« Elle essaye d'être la plus anonyme possible », confie un collègue juge d'instruction à Paris. « Mme Kheris refuse à tout point le star-système, souligne aussi Jean-Michel Hayat, haut magistrat qui a dirigé Sabine Kheris à Nanterre puis Paris. Elle aime travailler seule, discrètement. » Un enquêteur qui la côtoie fréquemment parle d'une juge « discrète, brillante et expérimentée. » Ancien chargé de TD à la fac de droit de Sceaux où elle était étudiante, Me Joseph Cohen-Sabban évoque une magistrate qui « ne fait pas de bruit mais ne lâche jamais. C'est une des meilleures, et depuis longtemps. » Sabine Kheris n'a en effet rien d'une débutante.

Sabine Kheris avait été chargée d’enquêter sur le bombardement de Bouaké (Côte d’Ivoire) en 2004 qui avait coûté la vie à neuf soldats français. / AFP)/AFP/Philippe Desmazes
Sabine Kheris avait été chargée d’enquêter sur le bombardement de Bouaké (Côte d’Ivoire) en 2004 qui avait coûté la vie à neuf soldats français. / AFP)/AFP/Philippe Desmazes  

Parquetière à ses débuts il y a près de 30 ans, à Béthune, puis Bobigny, la magistrate de 56 ans rejoint l'instruction en 2003. A Nanterre d'abord, puis à Paris depuis 2012, où elle hérite de dossiers sensibles. C'est elle qui renverra Françoise Martres, présidente du Syndicat de la magistrature, devant le tribunal dans l'affaire du « Mur des cons ». Elle bénéficiera, de son côté, de plus de mansuétude de la part de ses confrères, bénéficiant d'un non-lieu en 2019 après avoir antidaté un document dans une procédure. C'est aussi elle, en 2013, qui poursuit le sulfureux homme d'affaires Ziad Takieddine pour « faux témoignage » au cours de l'instruction sur l'attentat de Karachi (Pakistan). C'est encore elle qui est en charge des difficiles « affaires militaires », dossiers où se télescopent secret-défense et pressions politiques.

«Si quelqu'un était capable de faire avancer le dossier Fourniret, c'était elle»

Quatrième magistrate chargée d'enquêter sur le bombardement qui a coûté la vie à neuf soldats français en 2004 à Bouaké (Côte d'Ivoire), elle avait pointé les responsabilités de Michèle Alliot-Marie, Dominique de Villepin et Michel Barnier alors ministres de la Défense, de l'Intérieur et des Affaires étrangères. La cour de justice de la République ne l'a pas suivie. « C'est une juge d'une indépendance totale, qui va jusqu'au bout sans se soucier des pressions, flatte Jean Balan, avocat de parties civiles dans le dossier Bouaké. Lors de l'instruction, elle a dû batailler contre le procureur Molins, et elle n'a jamais lâché. Elle sait laisser de l'espace à ses interlocuteurs et n'attaque pas ses dossiers de manière dogmatique. » Une qualité précieuse quand il s'agit de ferrailler avec Michel Fourniret, qui a épuisé de nombreux juges par ses réponses ésotériques.

La route de Sabine Kheris croise celle de l'Ogre des Ardennes pour la première fois en 2016. Elle reprend alors deux cold cases insolubles depuis la fin des années 1980, les meurtres de Marie-Angèle Domèce et Joanna Parrish, et obtient les aveux du tueur. A l'été 2019, Jean-Michel Hayat lui confie l'affaire Mouzin : « C'était une évidence, souligne le président de la cour d'appel de Paris. Si quelqu'un était capable de faire avancer ce dossier, défi majeur pour la justice, c'était elle. Elle a la fibre pour les cold cases. » Pas effrayée par les milliers de PV du dossier, « la juge a pris le temps de tout lire, de vraiment s'imprégner », souligne Me Didier Seban.

PODCAST. Michel Fourniret : sur les traces d'un monstre

Comme beaucoup, le conseil d'Eric Mouzin met aussi en avant le rôle essentiel de Valérie, sa greffière, qui la suit depuis Nanterre et « connaît les dossiers par cœur. Elles forment une vraie équipe. Dans toutes nos affaires, elles se sont tout de suite montrées très positives avec les familles, à l'écoute des autres et de leurs idées. » Sabine Kheris est ainsi la première des huit juges du dossier Mouzin à avoir demandé, face à l'insistance de Me Corinne Herrmann, une nouvelle analyse du matelas saisi en 2003 chez Fourniret. Là même où l'ADN d'Estelle a été découvert.

Avec Fourniret, une relation apaisée

Un intérêt pour la science qui l'a aussi poussé à requérir la présence d'un archéologue lors de fouilles organisées en 2018 dans l'Yonne et en juin dernier dans les Ardennes. « Elle ne prétend pas tout savoir et estime que si des gens peuvent l'aider, il faut les écouter qu'importe d'où ils viennent », assure Dominique Garcia, le président de l'Inrap, avec qui elle a organisé un colloque en novembre dernier. Sous son impulsion, l'Inrap et l'Ecole nationale de la magistrature réfléchissent désormais à intégrer l'archéologie à la formation des magistrats, afin « de leur donner des outils pour résoudre des cold cases », explique Dominique Garcia. Par mail, en mars dernier, elle avait ainsi précisé « regretter qu'il n'y ait pas un pôle cold cases qui soit créé, car ces dossiers demandent un investissement et une technicité que l'on acquiert peu à peu et que l'on pourrait mettre à profit dans des dossiers de disparition de personnes. Ça permettrait, je pense, d'en élucider beaucoup plus. »

Sabine Kheris, à gauche, avait demandé la présence d’un archéologue lors de fouilles organisées en 2018./PHOTOPQR/L’YONNE REPUBLICAINE/
Sabine Kheris, à gauche, avait demandé la présence d’un archéologue lors de fouilles organisées en 2018./PHOTOPQR/L’YONNE REPUBLICAINE/  

A commencer par les crimes imputables à Fourniret. Avec le tueur en série, Sabine Kheris a tissé une relation apaisée, sans brutalité. Michel Fourniret semble apprécier de se confronter à elle : « Jouer avec un partenaire tel que vous, ça en vaut la peine », lui a-t-il glissé en novembre 2019. Pour entrer dans sa tête, Sabine Kheris a même relu tout Dostoïevski, auteur russe qui enthousiasme le tueur. « Elle lui parle gentiment, ne se met pas en colère, mais ne se laisse pas démonter », constate Me Seban. « Elle allie décontraction et fermeté raisonnée, souligne un autre acteur du dossier. En quelque sorte, elle l'humanise. » Pour obtenir ses aveux dans l'affaire Mouzin, la magistrate a ainsi su apaiser Fourniret en début d'audition – « Quel est ce souvenir que vous voulez chasser ? Un regard ? Une parole ? » - avant de se montrer plus ferme après quelques minutes : « Ce n'est pas possible, nous parlons de meurtre de jeunes filles, vous ne pouvez pas vous rappeler de rien du tout ! ». « Au fond, elle ne traite pas de dossiers, elle traite des humains », admire un enquêteur.

«Elle ne bosse que quand ça l'intéresse»

Une façon de travailler qui lui a permis de gagner la confiance de celle qui a toujours déverrouillé la parole de Fourniret : Monique Olivier. Très marquée par une gifle reçue par un magistrat français lors d'un interrogatoire en Belgique, l'ex-femme de l'Ogre des Ardennes a trouvé en Sabine Kheris une juge à l'écoute. « Elle a pris le temps de tisser une relation avec ma cliente, salue son avocat, Me Richard Delgenes. On a vite senti qu'il se passait quelque chose. En tout cas, je n'avais jamais senti Monique Olivier aussi à l'aise lors d'un interrogatoire en 16 ans. La juge ne lui parle pas comme à une idiote, ne montre pas d'hostilité à son égard. »

PODCAST. Disparition d'Estelle Mouzin : qui est Monique Olivier, l'ex-épouse de Fourniret ?

Une « douceur et une capacité d'écoute » qui ne sont pas feintes, assure un ami qui fréquente le couple qu'elle forme avec un magistrat depuis 30 ans. Vieille connaissance, le pénaliste Joseph Cohen-Sabban évoque une juge « qui n'est jamais dans la violence, mais est aussi très obstinée dans ses dossiers. »

Au Tribunal de Paris, elle renvoie l'image d'une « magistrate passionnée par l'instruction », explique Jean-Michel Hayat. « Elle est humble, tenace et c'est une véritable soutière de la vérité, estime un collègue juge d'instruction. Elle fait partie de ces rares magistrats dévoués entièrement à la cause de l'instruction, au point de sacrifier l'avancement de leur carrière. Un magistrat qui souhaite devenir reconnu par ses pairs et connaître une brillante évolution professionnelle doit normalement passer par d'autres postes que l'instruction. Elle, au contraire, assume pleinement sa vocation. » Un enquêteur qui la fréquente peine de toute manière « à l'imaginer sur un poste administratif tant elle aime le terrain, l'enquête. Elle peut envoyer un mail à tout moment juste pour un avis. On sent que ses dossiers comptent pour elle. » Une vision tempérée par certains avocats selon qui « elle ne bosse que quand ça l'intéresse ».

Fuir la lumière

En 2015, Sabine Kheris est ainsi chargée, avec deux autres juges, d'enquêter sur les accusations d'enfants centrafricains qui auraient été violés par des soldats français de la force Sangaris. « Il n'y avait pas de volonté d'aller au bout des investigations, critique Me Marie Grimaud, avocate de l'association Innocence en danger, alors partie civile. Dans cette affaire, le non-lieu était programmé dès le départ. » « Tout n'a pas été parfait, mais il y a eu un travail sérieux », tempère Me Emmanuel Daoud, lui aussi partie civile. « Beaucoup pensent qu'elle ne travaille pas, c'est juste qu'elle ne fait pas d'actes inutiles », défend Me Cohen-Sabban.

Les avocats Corinne Herrmann, Richard Delgenes et Didier Seban lors des fouilles dans l’ancienne maison de la sœur de Michel Fourniret./LP/Arnaud Journois
Les avocats Corinne Herrmann, Richard Delgenes et Didier Seban lors des fouilles dans l’ancienne maison de la sœur de Michel Fourniret./LP/Arnaud Journois  

Une manière de fonctionner qui avait fortement agacé Me Yassine Bouzrou. En 2012, Sabine Kheris enquête sur une nounou chinoise suspectée d'avoir tué et dépecé un couple et leur bébé. Si la nounou a été condamnée pour le meurtre des parents, elle ne l'a jamais été pour celui du bébé, dont le corps n'a pas été retrouvé. « Dommage que sa motivation n'était pas la même, tonne le pénaliste qui défendait la famille des victimes. J'avais dû insister lourdement afin que des investigations soient réalisées pour retrouver le corps, ce qui semblait pourtant élémentaire. Selon cette juge, en l'absence de corps, il ne peut y avoir d'homicide ce qui est une aberration juridique. » « Au regard de notre procédure, l'aveu est peu de chose sans la preuve », avait-elle, indirectement, confirmé à l'Inrap.

Une vision qui explique sans doute les moyens déployés par Sabine Kheris pour retrouver le corps d'Estelle Mouzin. Une mission qu'elle n'entend pas abandonner. Le 25 juin dernier, après quatre jours de jours de fouilles infructueuses menées sur les terres de Michel Fourniret, les mines sont défaites. Les enquêteurs doivent se rendre à l'évidence : malgré leur investissement, l'emploi de moyens techniques colossaux et novateurs, le corps reste introuvable. Dans une tente dressée dans le parc du château du Sautou, l'ancienne demeure de Fourniret, Sabine Kheris prend la parole quelques instants. « Elle nous a remerciés, nous a dit que ces fouilles avaient été utiles, que nous réussirions, raconte un enquêteur. C'était important d'entendre ça à ce moment-là. » Dans la foulée, assise à l'arrière d'une voiture banalisée de la gendarmerie, Sabine Kheris a quitté le Sautou, les mains sur le visage pour échapper aux caméras et aux photographes. Fuir la lumière, toujours.