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Délinquance : des statistiques publiées chaque mois, une bonne idée ?

Ministre de l’Intérieur depuis juillet, Gérald Darmanin met en œuvre une nouvelle version de la politique du chiffre en matière de lutte contre l’insécurité. Une démarche qui divise.

 Gérald Darmanin (ici à Ivry-sur-Seine, le 19 août, lors d’une opération anti-stupéfiants), donnera chaque mois des chiffres sur la délinquance.
Gérald Darmanin (ici à Ivry-sur-Seine, le 19 août, lors d’une opération anti-stupéfiants), donnera chaque mois des chiffres sur la délinquance. LP/Philippe de Poulpiquet

A partir de la mi-octobre, le ministre de l'Intérieur Gérald Darmanin a prévu de communiquer, chaque mois, un bilan chiffré de l'action de la police et de la gendarmerie, comme il l'a annoncé au Parisien - Aujourd'hui en France, le 6 septembre. Mais la liste des indicateurs retenus, en cours de finalisation, ne couvrira qu'une partie du spectre de la délinquance.

Quatre thèmes ont été érigés en priorité par le ministère : les trafics de stupéfiants (quantité de drogues et avoirs criminels saisis, amendes forfaitaires adressées aux consommateurs), les violences conjugales, intrafamiliales et sexuelles, les dérives sectaires et l'immigration. En revanche, les nombres d'heures de patrouilles pédestres sur la voie publique et dans les transports en commun, évoqués dans un premier temps, sont en passe d'être abandonnés. « Nous souhaitons mettre l'accent sur des actions concrètes et mesurables », explique la place Beauvau.

Cette nouvelle version de la politique du chiffre séduit, interroge ou inquiète. Ainsi, Christophe Soullez, de l'Observatoire national de la délinquance, se dit « plutôt favorable » à cette démarche de « transparence », même s'il met en garde contre le risque de se limiter à des indicateurs purement quantitatifs. William Maury, du syndicat de police Option Nuit, dénonce, lui, l'impasse faite sur certains indicateurs, comme le nombre de cambriolages ou les violences aux personnes, craignant que les statistiques choisies ne reflètent pas « ce qui fait l'essentiel de l'insécurité dans notre pays ».

« Mieux analyser la criminalité n'a jamais été un luxe »

Christophe Soullez, chef de l'Observatoire national de la délinquance et des réponses pénales

« La transparence est toujours une démarche positive et parfois vertueuse. Diversifier les informations disponibles pour mesurer les phénomènes de délinquance ou mieux apprécier l'activité des forces de sécurité est utile. Mieux analyser la criminalité, en vue de définir et d'adapter les politiques publiques, n'a jamais été un luxe, même si cela n'a jamais été considéré comme une priorité en France, contrairement aux pays anglo-saxons. Dans ce sens-là, je suis plutôt favorable au principe de publication de nouvelles statistiques par le ministère de l'Intérieur.

Cet objectif doit être poursuivi en prenant enfin conscience de la complexité de la délinquance, et que la publication de données n'est ni une fin en soi, ni un outil de management. Elle ne doit pas se limiter à des indicateurs quantitatifs, dont on ne connaît parfois même pas le mode de collecte et qui peuvent, parfois, faire l'objet d'interprétations simplistes.

Il faut, notamment, sortir de l'idée qu'une police et une gendarmerie efficaces doivent nécessairement faire baisser le nombre de crimes et délits enregistrés. La hausse des faits constatés d'une année (ou d'un mois) sur l'autre peut être due à la propension des victimes à les déclarer et ce, à faits commis constants. Il en est, par exemple, ainsi des violences sexuelles, conjugales, intrafamiliales. De même, les données sur les stupéfiants ne reflètent pas le niveau du trafic, mais l'activité judiciaire des services.

Confondre l'activité d'enregistrement des faits par les forces de sécurité avec la délinquance commise est, pour les décideurs politiques ayant des objectifs de court terme, une tentation d'autant plus grande qu'elle peut leur donner le sentiment que leur action est efficace. Or, seule une connaissance plus fine de certains faits de délinquance, au-delà du simple nombre de plaintes déposées, peut permettre de dépasser les limites d'interprétation des statistiques sur les faits constatés.

Savoir quelle est la nature détaillée des faits qui sont commis est une nécessité. Le risque, sinon, serait de légiférer sur l'idée qu'on se fait des évolutions en cours et non sur leurs caractéristiques. Faut-il encore s'en donner les moyens et ne pas rester sur des postures aveuglement et exclusivement quantitatives. »

« Une image très édulcorée de la délinquance réelle »

William Maury, secrétaire général du syndicat de policiers Option Nuit, qui revendique 13 000 adhérents

« Le ministère de l'Intérieur a choisi d'axer sa communication sur des délits dont les auteurs sont immédiatement identifiables. C'est le cas des violences conjugales et intrafamiliales, des consommateurs ou des vendeurs de stupéfiants. C'est aussi le cas des étrangers en situation irrégulière. Ces chiffres, assez stables en général, ont l'avantage d'être faciles à infléchir grâce à quelques opérations ciblées.

En revanche, le ministère fait l'impasse sur les cambriolages qui constituent un vrai fléau, les vols, les vols en réunion et les violences aux personnes qui gangrènent la France et forment l'essentiel de l'insécurité dans notre pays, de jour comme de nuit. Il s'agit de la violence visible, celle qui peut toucher n'importe qui, à n'importe quel moment, sur l'ensemble du territoire national, dans les villes comme dans les campagnes.

PODCAST. Gérald Darmanin, portrait d'un homme pressé

Pourquoi ne pas en parler ? Peut-être parce que ces statistiques, à la hausse ces dernières années, feraient peur et seraient de nature à développer le sentiment d'insécurité si elles étaient publiées chaque mois. Elles donneraient aussi, c'est le risque, l'image d'une police et d'une gendarmerie qui ne parviendraient pas à juguler un phénomène compliqué.

De la même manière, Gérald Darmanin avait d'abord annoncé sa volonté de communiquer sur le thème des heures de patrouille pédestres et dans les transports en commun. Une façon de montrer son intention de remettre plus d'agents sur le terrain. Mais il semble avoir rétropédalé en comprenant que ces chiffres, de toute façon, ne seraient pas bons. Tout simplement parce que les effectifs ne sont pas en nombre suffisant.

A l'inverse, je crains que les indicateurs choisis par le ministère ne donnent une image très édulcorée de la délinquance réelle. Il sera toujours possible de se gargariser de bons chiffres sur les saisies de stupéfiants ou sur les amendes visant les consommateurs en organisant quelques opérations ciblées. Même chose dans le domaine de l'immigration. Il suffira de mener des vagues d'interpellations auprès de travailleurs en situation irrégulière. Là encore, les chiffres gonfleront très facilement. Mais quelle valeur faudra-t-il leur accorder ? »