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Coup de filet antipédophile : comment les policiers ont mené l’opération choc

Entre lundi et jeudi, la police judiciaire a interpellé 65 suspects dans 49 départements : des consommateurs de contenus pédopornographiques, mais aussi des auteurs présumés de viols sur mineur.

 L’opération « Police2Pédo » a été coordonnée par les enquêteurs de l’Office central de répression des violences aux personnes (OCRVP). Illustration.
L’opération « Police2Pédo » a été coordonnée par les enquêteurs de l’Office central de répression des violences aux personnes (OCRVP). Illustration. LP/FL

Côté pile, Fabien H. est un éducateur sans histoire. Un célibataire inconnu de la justice qui use de son temps libre en s'adonnant à du bénévolat auprès de deux clubs de football du nord de la Meurthe-et-Moselle. Sur son profil Facebook, ce trentenaire publie de nombreuses photos des enfants qu'il encadre le week-end autour des pelouses, ou de ses sorties dans un parc d'attractions de la région avec les ados de son club. Côté face, cet internaute consommateur de contenus pédopornographiques est aujourd'hui soupçonné d'avoir abusé sexuellement d'un garçon d'une dizaine d'années de son entourage.

Dans son ordinateur, les enquêteurs de l'Office central de répression des violences aux personnes (OCRVP) et de la police judiciaire de Metz (Moselle), qui l'ont interpellé mercredi 7 octobre au matin dans un village de l'est de la France, ont aussi découvert des vidéos des viols ainsi que des images filmées clandestinement dans les vestiaires de clubs sportifs. « C'est un choc terrible, souffle le président de l'un des clubs où Fabien H. était bénévole. Chez nous, il assistait des éducateurs qui s'occupaient des équipes de moins de 13 ans. J'ai juste été appelé hier par la PJ de Metz pour savoir s'il avait eu des gestes déplacés avec des enfants… Mais on n'a jamais rien suspecté ! »

Comme cet éducateur insoupçonnable, 65 personnes soupçonnées de télécharger et consulter des images et vidéos pédopornographiques ont été interpellées entre lundi et jeudi sur l'ensemble du territoire par la police judiciaire au cours d' une opération baptisée « Police2Pédo ». Un coup de filet antipédophile d'une rare ampleur et mené dans 49 départements, parmi lesquels l'Ile-de-France, les Bouches-du-Rhône, la Loire-Atlantique, le Pas-de-Calais, l'Isère ou encore le Bas-Rhin.

Un logiciel conçu par le FBI

Les investigations visent des internautes utilisateurs de réseaux pédophiles de téléchargement en pair-à-pair (P2P, peer to peer). Il s'agit d'un système d'échange de fichiers direct entre utilisateurs, sans recours à des serveurs comme intermédiaires, souvent employé à des fins illégales. Les enquêteurs de l'OCRVP, coordonnateurs de l'opération, ont tracé les connexions litigieuses des suspects et ont identifié leurs adresses IP à l'aide d'un logiciel de surveillance conçu par le FBI : Child Protection System (CPS).

Parmi les 65 pédophiles présumés, figurent des personnes ayant un métier dit « sensible », c'est-à-dire au contact d'enfants : éducateurs, professeurs, fonctionnaires de mairie… Au moins treize d'entre eux étaient déjà connus pour des infractions pédophiles ou inscrits au fichier des délinquants et criminels sexuels (Fijais). Les suspects sont âgés de 28 à 75 ans et sont quasi intégralement des hommes, même si l'on trouve également parmi eux un couple d'une quarantaine d'années du Havre (Seine-Maritime) qui consultait ensemble des photos mettant en scène des sévices sur des enfants. Chez tous ces internautes, les policiers ont saisi une quantité énorme de matériel informatique : plus de 70 ordinateurs, téléphones ou tablettes, 100 disques durs externes, 120 clés USB ou CD…

Les premiers examens de ces supports informatiques font froid dans le dos : outre les centaines de milliers de photos ou vidéos sordides, les policiers ont découvert des faits constitutifs de viols sur mineurs visant au moins quatre suspects, dont Fabien H. Mais le nombre d'agressions révélées pourrait augmenter au fil des analyses techniques, qui n'ont fait que débuter. Elles pourraient prendre plusieurs semaines : un des suspects avait ainsi téléchargé plus de 170 téraoctets de contenus interdits ! Un volume industriel qui l'a obligé à installer à son domicile un système hydraulique pour refroidir ses serveurs…

De l'informaticien à l'employé de mairie

Le coup de filet a débuté lundi matin, dans le Val-de-Marne, où la brigade de protection des mineurs (BPM) de la police judiciaire parisienne a cueilli un informaticien de 54 ans, père de famille. L'analyse de son matériel informatique a permis la découverte de plus… de 110 000 images pédopornographiques et 2000 vidéos d'abus sexuels sur des enfants. Devant les enquêteurs, l'homme a par ailleurs admis qu'il violait sa fille de 14 ans depuis que celle-ci avait l'âge de neuf ans. Interrogés, des proches du suspect ont dit l'avoir surpris à plusieurs reprises pratiquer des attouchements. « J'espère qu'on ne va apprendre qu'il était contact avec d'autres enfants d'une manière ou d'une autre », redoute un administré de la petite commune pavillonnaire où il résidait. « C'est un drame familial et une préoccupation pour nous », appuie un élu local.

Coup de filet antipédophile : comment les policiers ont mené l’opération choc

Les interpellations menées par l'ensemble des DIPJ de France − Lyon ou Montpellier, par exemple − avec l'appui de l'OCRVP se sont ensuite multipliées dans la journée de mardi. Dans la région d'Orléans (Loiret), c'est un chauffeur routier qui a été interpellé en possession de milliers de fichiers pédopornographiques… et de poupées sexuelles représentant le corps de petites filles. A Limoges (Haute-Vienne), c'est un employé de mairie sans histoires qui a été interpellé.

En Normandie, les policiers ont frappé à la porte de l'imam d'une mosquée dont la connexion a été repérée sur les réseaux pédophiles. En garde à vue, il a justifié le téléchargement de ces contenus par « la curiosité », mais a néanmoins été déféré à Evreux (Eure) en raison du volume sans équivoque : 422 photos pédopornographiques. Jugé en comparution immédiate ce jeudi il a écopé de 6 mois de prison ferme et a été incarcéré. En Loire-Atlantique, les enquêteurs ont découvert lors d'une perquisition chez un trentenaire une vidéo le mettant en scène en train d'agresser sexuellement une enfant de sept ans.

Un suspect déjà visé par une plainte il y a 30 ans

Un troisième vague d'interpellations, mercredi, a aussi permis aux enquêteurs d'interpeller un professeur à la retraite qui s'était déjà trouvé dans les radars de la justice pour pédophilie… il y a 30 ans ! Domicilié dans un village en Savoie, cet homme de 64 ans, ancien élu local, avait été visé par une plainte en 1990 et avait été déplacé d'office de son établissement scolaire en 2008 après le signalement de parents. Il a reconnu devant les policiers qu'il téléchargeait aujourd'hui des fichiers pédopornographiques. « Je tombe des nues, on n'a jamais rien su de ses histoires passées à l'éducation nationale », confie un membre de son entourage.

Ce vaste coup de filet dans les milieux pédophiles rappelle qu'il ne s'agit pas seulement de consultations perverses : derrière chacune des centaines de milliers d'images pédopornographiques téléchargées se cache un enfant victime d'exploitation sexuelle. Une partie des 65 suspects ont déjà été présentés à la justice à l'issue de leur garde à vue en vue de poursuites, de mises en examen, voire d'incarcération.