AbonnésFaits divers

Contrefaçon de grands crus : ces experts qui pistent les faussaires

LE PARISIEN WEEK-END. Michael Egan n’a pas son pareil pour détecter une fausse étiquette et Laurent Ponsot est incollable sur les vins de Bourgogne. Alors que les contrefaçons se multiplient, les deux hommes ont été parmi les premiers à dévoiler l’incroyable arnaque de Rudy Kurniawan.

 Les grands crus, comme ce Château Cheval Blanc, atteignent souvent aux enchères des exorbitants : mais de plus en plus de faux se glissent parmi ces nectars recherchés.
Les grands crus, comme ce Château Cheval Blanc, atteignent souvent aux enchères des exorbitants : mais de plus en plus de faux se glissent parmi ces nectars recherchés. Sipa/AP/Akira Suemori

Les deux magnums de Petrus semblent plus vrais que nature, mais un détail chiffonne Michael Egan. L'étiquette indique un millésime 1921. Etrange… L'Anglais ne se souvient pas avoir déjà vu des bouteilles d'une telle capacité datées de cette année-là. Et pour cause, il découvrira par la suite que le célèbre domaine situé à Pomerol, dans le Libournais (Gironde), n'en avait jamais produit ! Armé de son microscope numérique, en forme d'épais stylo, qui permet de grossir l'image sur un écran d'ordinateur, ce spécialiste du vin passe au crible les deux contenants XXL, à la recherche de la moindre anomalie.

Cet examen approfondi confirme son intuition. Des éléments ne « collent » pas. Les étiquettes sont légèrement trop larges, et les capsules, certes véritables, datent en réalité des années 1960. Son verdict est sans appel. Les deux pseudo-grands crus achetés à un négociant californien sont des faux. L'acquéreur, Russell H. Frye, un collectionneur américain ayant fait fortune dans les logiciels, s'est fait berner ! Nous sommes en 2006. La carrière d'expert indépendant de Michael Egan ne fait que commencer.

Installé en Gironde depuis quinze ans, ce fin connaisseur parcourt le monde afin d'authentifier une bouteille ou un lot, pour le compte de collectionneurs, de négociants, de sommeliers de grands restaurants… A 61 ans, il est l'un des experts les plus demandés. Son agenda est aussi rempli que les étagères des caves de ses clients fortunés. A peine rentré d'un voyage qui l'a mené en Suède et aux Etats-Unis, le Sherlock Holmes du vin s'apprête, en ce mois de décembre 2019, à quitter le lendemain son château de Saint-Médard-en-Jalles, un ancien domaine viticole de 30 ha près de Bordeaux, pour s'envoler vers l'Angleterre où une nouvelle mission l'attend.

L’expert britannique Michael Egan collabore régulièrement avec le FBI./Patrick Bernard
L’expert britannique Michael Egan collabore régulièrement avec le FBI./Patrick Bernard  

C'est à Londres, chez Sotheby's, l'une des plus prestigieuses salles de ventes aux enchères du globe, que Michael Egan a acquis, de 1981 à 2005, une mémoire encyclopédique sur les vins d'exception. Embauché à 22 ans comme simple préparateur de commande au sein du département vin jusqu'à en prendre la direction, il a tenu chaque jour entre ses mains des trésors, d'authentiques grands crus issus d'extraordinaires collections familiales, datant parfois du XVIIIe siècle.

Des bouteilles rarement achetées pour être débouchées

Des nectars aux arômes rares, dont les critères de classification, variables selon les régions, tiennent compte tantôt de la commune et du domaine d'origine (pour les bordeaux), tantôt de la parcelle de vignes récoltée (pour les bourgognes). Déjà titulaire d'un diplôme d'œnologie, il y parfait ses connaissances. Il observe la patine du verre, les moisissures caractéristiques des étiquettes de certaines caves, les inscriptions portées sur les bouchons de chaque domaine ou millésime…

En près de quarante ans de carrière, ce spécialiste a tenu entre ses mains plus de 300 000 grands crus. Pour débusquer les contrefaçons, il se fie davantage à ses yeux qu'à son palais. Les bouteilles qu'il examine valent souvent plusieurs milliers, voire dizaines de milliers d'euros. Leur âge très avancé et la spéculation dont elles font l'objet depuis le milieu des années 1980 sont tels qu'elles sont rarement achetées pour être débouchées… Le prix de certains millésimes de bourgogne, dont la cote surpasse désormais souvent celle des bordeaux, atteint des sommets. En 2018, par exemple, un acheteur a déboursé près de 500 000 euros chez Sotheby's à New York pour s'offrir un Romanée-Conti de 1945. C'est la bouteille la plus chère de l'histoire!

« Certains tâchent les étiquettes avec du thé »

Au quotidien, Michael Egan traque le moindre indice. Un rouge à la robe un peu trop sombre ? Un minuscule défaut d'impression ? Une encre trop vive pour correspondre au millésime annoncé sur l'étiquette ? De la glu blanche industrielle utilisée à la place d'une colle d'origine animale, censée jaunir avec le temps ? Un cul de bouteille trop profond, ou pas assez, pour l'époque indiquée ? Et la contrefaçon ne fait plus aucun doute pour l'expert, régulièrement sollicité par le FBI.

« Pour vieillir artificiellement les étiquettes, certains les tachent avec du thé ou les mettent au four pour les brunir. D'autres insèrent du sable ou de l'encre dans la bouteille pour reproduire le dépôt lié au temps », révèle le spécialiste. Dans un classeur, il conserve quelques-uns de ses trophées, comme cette étiquette contrefaite de Petrus, estampillée d'un saint Pierre aux détails grossièrement imprimés. Un souvenir de l'affaire Rudy Kurniawan, l'un des plus célèbres faussaires de grands crus de l'histoire, condamné en août 2014 à dix ans de prison ferme et 28,5 millions de dollars de dommages et intérêts.

Les bouteilles vendues aux enchères sont souvent des trésors qui valent plusieurs milliers, voire dizaines de milliers d’euros./AFP/Stan Honda
Les bouteilles vendues aux enchères sont souvent des trésors qui valent plusieurs milliers, voire dizaines de milliers d’euros./AFP/Stan Honda  

C'est en 2008 que l'expert est pour la première fois confronté au travail d'orfèvre de ce marchand de vins rares devenu la coqueluche des magnats d'Hollywood. Mandaté par un riche particulier qui lorgne un lot proposé à la vente, Michael Egan identifie pour 5 millions de dollars de faux. Les capsules sont légèrement plissées et laissent penser qu'elles ont été ôtées, puis remises. Il évite de justesse à son client d'enchérir.

« Au moins 90 % des bouteilles étaient fausses. Il y avait un jéroboam (3 litres) du Domaine de la Romanée-Conti de 1962, une douzaine de bouteilles du Domaine Georges Roumier de 1952, et autant de Cheval-Blanc de 1947, se souvient Michael Egan. C'était improbable de trouver sur le marché une telle quantité de millésimes rares ! »

Le viticulteur bourguignon joue les justiciers

Michael Egan n'est pas le seul à flairer l'arnaque de Rudy Kurniawan. Au même moment, un Bourguignon, Laurent Ponsot, quatrième génération du prestigieux domaine familial Ponsot, se lance aux trousses de l'escroc. « C'est un ami américain qui m'a mis la puce à l'oreille, le 23 avril 2008. Dans un mail, il me demandait quand avait débuté notre production de clos-saint-denis (un grand cru de la côte de Nuits), car il avait repéré sur le catalogue d'une vente aux enchères qui devait se dérouler à New York deux jours plus tard des Ponsot datant de 1949, 1966 et 1971. »

Laurent Ponsot, quatrième génération du prestigieux domaine familial Ponsot, s’est lancé aux trousses de Rudy Kurniawan./DR
Laurent Ponsot, quatrième génération du prestigieux domaine familial Ponsot, s’est lancé aux trousses de Rudy Kurniawan./DR  

Impossible : les premiers clos-saint-denis du domaine datent de 1982 ! L'opiniâtre viticulteur à la barbiche et aux cheveux poivre et sel appelle le commissaire-priseur et saute dans un avion pour s'assurer que les lots ont été retirés de la vente. « Sur près de 100 bouteilles Ponsot d'une valeur totale de 1,2 à 1,6 million de dollars, une seule était vraie ! », se souvient cet amoureux de la vigne de 66 ans, encore estomaqué. Dès le lendemain, il invite à déjeuner, dans un restaurant étoilé, le propriétaire des bouteilles litigieuses, un certain Rudy Kurniawan, pour tenter d'en savoir plus sur leur provenance. En vain. Le trentenaire, que l'on décrit pourtant très sûr de lui, est fuyant. Il prétend ne rien savoir. Laurent Ponsot n'en croit pas un mot, il décide d'enquêter.

Qui est vraiment ce prétendu rentier indonésien capable d'acheter et de revendre un million de dollars de grand crus chaque mois? Planqué « dans une vieille bagnole et derrière des lunettes noires », le viticulteur s'emploie à filer le mystérieux Kurniawan. C'est le début d'une « croisade » de deux ans qui coûtera au vigneron la bagatelle de 150 000 euros. Laurent Ponsot découvre que celui qu'on surnomme « Docteur Conti », en raison de sa passion pour les très onéreux Romanée-Contis, récupère systématiquement les bouteilles vides des vrais grands crus dégustés dans les soirées privées auxquelles il participe – pour sa « collection », dit-il. De plus en plus soupçonneux, le viticulteur se rend à Jakarta, en Indonésie, et à Singapour, rencontre quelques-uns des contacts du faussaire et finit par mettre la main sur la personne qui lui vend le papier ancien utilisé pour imprimer les étiquettes contrefaites.

Un vrai laboratoire

Le Bourguignon transmet au FBI le fruit de ses investigations. La perquisition effectuée en mars 2012 dans la villa de Rudy Kurniawan, en banlieue de Los Angeles, est accablante. La maison, maintenue à 15 °C, une température idéale pour conserver le vin, regorge de fausses étiquettes de Mouton Rothschild, Château Latour, Petrus… Mais aussi de cire, de tampons de bouchons portant le nom de grands domaines, de bouteilles nues en attente d'être maquillées et de formules annotées prouvant que le faussaire expérimentait des assemblages de vins de moindre qualité pour mieux tromper son monde. Un vrai laboratoire.

Les faussaires de grands crus reproduisent les étiquettes d’origine grâce à des tampons et d' autres stratagèmes./AFP/Stan Honda
Les faussaires de grands crus reproduisent les étiquettes d’origine grâce à des tampons et d' autres stratagèmes./AFP/Stan Honda  

« Je me suis engagé dans cette bataille à la façon de Don Quichotte, car je n'ai pas supporté qu'on salisse ainsi l'esprit du vin pour faire de l'argent », analyse Laurent Ponsot. Au début des années 2000, ce justicier solitaire s'était déjà fait passer « par jeu » pour un sommelier afin de remonter la piste d'un faussaire de Dom Pérignon, basé près de Bergame en Italie, qui récupérait des bouteilles vides chez des restaurateurs et les remplissait d'un vulgaire vin pétillant pour les revendre à prix d'or. Il l'avait ensuite livré aux policiers transalpins.

Il s'amuse à compliquer la vie des escrocs

Aujourd'hui encore, des milliers de bouteilles falsifiées par Kurniawan sommeilleraient dans les caves du monde entier, selon les spécialistes. Mais l'ampleur de la fraude aux vins d'exception reste difficile à mesurer. En France, les autorités sont incapables de fournir des chiffres. Les premières victimes, acheteurs ou propriétaires de châteaux, évitent de porter plainte pour ne pas ternir leur image, et les litiges se règlent souvent à l'amiable.

Pour autant, 7 % à 10 % des grands crus en circulation pourraient être des faux, si l'on en croit Michael Egan. « Sur les 7 000 bouteilles que j'ai expertisées en 2019, environ 500 étaient des contrefaçons », assure le spécialiste. Il note une recrudescence de la fraude concernant des grands crus récents, c'est-à-dire postérieurs à 1990. « Les raisons sont simples. La demande est plus forte que celle pour les très vieux millésimes, car les prix sont plus raisonnables, le nombre de bouteilles sur le marché est plus important – ce qui attire moins l'attention –, et le travail de contrefaçon est moins compliqué à réaliser », pointe le spécialiste.

Aussi, pour combattre la fraude, certains grands domaines se sont dotés ces quinze dernières années de dispositifs anti-contrefaçons : puces implantées sous les capsules pour assurer la traçabilité des bouteilles, éléments qui n'apparaissent que sous une lumière ultraviolette… Mais ces technologies coûtent cher à développer et à systématiser. « En Bourgogne, sur une centaine de maisons très connues, seule la moitié a investi dans de tels systèmes », estime Laurent Ponsot. Reconverti depuis 2017 dans le négoce de bourgognes haut de gamme, il s'amuse d'ailleurs à compliquer la vie des faussaires en équipant ses précieuses marchandises de discrètes protections.

Les forces de l’ordre, aussi, ont du nez

Dans cette traque aux faussaires, l’Etat n’est pas en reste. S’il n’existe pas, en France, de brigades spécialisées dans la lutte contre la contrefaçon de grands vins, policiers, gendarmes et douaniers veillent au grain. Le plus souvent, leurs investigations sont lancées après le dépôt d’une plainte par un acheteur, comme dans cette croquignolesque affaire impliquant Christophe Robert, un ancien footballeur de 56 ans reconverti dans le négoce de vins. L’ex-attaquant, condamné en 1995 lors du procès du match truqué OM-Valenciennes, revendait à des marchands des faux grands crus de Pauillac et de Saint-Julien, des bouteilles achetées sous le manteau à un forain sur un parking de Béziers.

Avec l’aide du laboratoire SCL de Pessac — une unité de pointe commune aux services des douanes et de la répression des fraudes, capable de déterminer le millésime et l’origine d’un nectar en étudiant sa composition —, les gendarmes girondins sont facilement parvenus à confondre l’aigrefin. « Dans beaucoup d’enquêtes, on constate que la filière de recel est internationale et suppose la complicité de négociants. Les bouteilles contrefaites sont le plus souvent écoulées aux Etats-Unis et en Chine par des bandes organisées », précise le colonel José Montull, à la tête durant trois ans de la section de recherches de Bordeaux.

Parfois, les enquêteurs tombent sur de faux grands crus bradés sur des sites de vente entre particuliers. « C’est alors l’œuvre d’individus isolés », prévient Romain Roussel, directeur adjoint du cabinet de la Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes… Le Bon Coin ne rime pas forcément avec bon vin.