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Cold cases : «Il ne faut pas s’arrêter de travailler sur ces tueurs, même condamnés»

Pour Jacques Dallest, procureur général près la cour d’appel de Grenoble, d’énormes progrès ont été faits dans la traque des tueurs en série et de l’analyse de l’ADN. Mais on peut encore faire mieux.

 Jacques Dallest dirige depuis près d’un an un groupe de travail chargé de repenser le traitement des cold cases en France.
Jacques Dallest dirige depuis près d’un an un groupe de travail chargé de repenser le traitement des cold cases en France. AFP/Gérard Julien

Les récentes expertises réalisées sur un matelas de Michel Fourniret, qui ont permis de découvrir l'ADN partiel d'Estelle Mouzin, en ont dévoilé une dizaine d'autres. Et ainsi donné l'opportunité de rouvrir une trentaine de cold cases, dont certains pourraient être attribuées à l'Ogre des Ardennes.

Procureur général près la cour d'appel de Grenoble, Jacques Dallest dirige depuis près d'un an un groupe de travail chargé de repenser le traitement de ces affaires en France. Ses conclusions sont attendues dans les prochains mois.

Comment expliquer que l'on puisse découvrir, 17 ans après l'arrestation de Michel Fourniret, de nouveaux ADN sur des scellés ?

JACQUES DALLEST. La science a beaucoup progressé. Aujourd'hui, avec un matériau biologique restreint, on peut extraire un ADN inexploitable à l'époque. Pour cela, encore faut-il avoir de la matière, avec des prélèvements bien réalisés au moment de l'enquête. Ensuite, il faut que le scellé soit bien conservé. Sur ce point, on doit encore s'améliorer : des pièces à convictions ont parfois été perdues, dégradées ou même détruites, car on pensait une affaire criminelle terminée.

Pourquoi ne peut-on pas les comparer immédiatement les nouveaux ADN découverts avec ceux des dizaines de cold cases qui restent insolubles ?

Il n'existe pas de fichier ADN des disparus ou des victimes. C'est un manque. On pourrait imaginer la création d'un fichier spécifique où serait entré l'ADN des disparus ou des morts sous X, qui sont assez souvent prélevés mais restent dans les dossiers d'instruction. Cela permettrait de faire des comparaisons immédiates, comme on peut le faire pour les auteurs d'infractions avec le Fichier national des empreintes génétiques (FNAEG). Ce serait un gros plus, car on a peut-être aujourd'hui, dans un dossier, un ADN qui correspond à celui retrouvé chez un tueur… mais s'ils ne sont pas comparés par les enquêteurs ou les magistrats, c'est impossible de le découvrir. C'est sans doute une chose que nous préconiserons avec le groupe de travail.

Un pôle national consacré aux cold cases, comme pour le terrorisme, pourrait-il améliorer leur traitement ?

La police le fait avec l'Office central pour la répression des violences aux personnes (OCRVP), mais pas la justice. Pour autant, un pôle cold cases national est compliqué à imaginer, car cela pourrait représenter des milliers d'affaires. En revanche, une régionalisation de ces affaires complexes me paraît cohérente, car on a parfois affaire à des tueurs qui agissent sur plusieurs départements. Il faudrait aussi envisager de confier ces dossiers à des magistrats spécifiques, expérimentés. On ne peut pas traiter des crimes de sang comme des affaires ordinaires, car il y a des victimes, notamment, des familles qui ont besoin d'être écoutées et entendues.

Douze ans après sa première condamnation, on découvre encore de potentiels méfaits de Fourniret. Sait-on vraiment enquêter sur les tueurs en série ?

De gros progrès ont été faits, avec la volonté de retracer les parcours de vie de ces tueurs complexes qui peuvent avoir agi sur une longue période. Il faut aussi apprendre à ne pas s'arrêter de travailler sur ces tueurs même après qu'ils ont été condamnés à de longues peines et que la société est à l'abri. On a progressé, mais on peut encore faire mieux.

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Les recherches ADN, les fouilles, cela coûte très cher ? La justice a-t-elle les moyens de résoudre ces cold cases ?

Je peux assurer que la justice ne compte pas l'argent qu'elle met dans des affaires criminelles. Dans des dossiers comme Fourniret, Guy Georges ou Francis Heaulme, on ne regarde jamais à la dépense. Je n'ai jamais vu une question d'argent freiner une enquête criminelle, ce serait un total manque de respect pour les familles pour qui nous devons faire le maximum. Bien sûr on doit progresser dans la gestion des cold cases, mais ce n'est pas une question d'argent. Ensuite, c'est difficile, mais il faut accepter que certaines affaires restent insolubles, qu'importent les progrès de la science ou les moyens investis.