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Baignades illégales : 15 décès par noyade, un été meurtrier en Ile-de-France

Quinze personnes ont perdu la vie en se rafraîchissant dans des espaces pourtant interdits à la baignade. C’est le double de l’an dernier.

 LP/Yves Fossey

Il a beau multiplier les opérations de prévention chaque année, Walter le sait : il ne passera pas un été sans aller repêcher un noyé. Ce pompier professionnel qui assure des vacations au poste de secours de l'île de loisirs de Cergy-Pontoise (Val-d'Oise) reste trop souvent confronté à des morts qui auraient pu être évités. Des hommes, souvent, des jeunes, toujours. « On a beau prévenir, ils croient que ça n'arrive qu'aux autres, qu'ils ne risquent rien puisqu'ils savent nager », résume Walter. « Pourtant, depuis 22 ans que je suis là, c'est le point commun de tous les noyés : ils savaient nager… » déplore Stéphane, chargé de la régulation sur le site.

Baignades illégales : 15 décès par noyade, un été meurtrier en Ile-de-France

Dans ces plans d'eau dangereux, en dehors des espaces surveillés, savoir nager ne suffit pas. « Il y a les algues dans lesquelles on a vite fait de s'empêtrer, l'écart de température, aussi, qui peut baisser très rapidement. En ce moment par exemple, l'eau doit être à 23°C en surface mais tombe très vite à 15°C un peu plus bas. Le sol est instable, ça glisse. Et il y a au moins 50 cm de vase, ce qui fait un effet ventouse et vous maintient au fond. Même nous, on a parfois du mal à remonter, on pourrait y rester », explique Walter, qui prend soin de s'arrimer pour qu'un collègue puisse lui venir en aide.

«Il est mort pour 4 euros»

Le plongeur se souvient particulièrement de cet adolescent, il y a quatre ans, qu'il a rappelé à l'ordre « au moins 10 à 15 fois dans la journée… A 18h15, il s'est noyé. » Des « morts inutiles », répète-t-il. Comme celui qui a voulu traverser l'étang interdit pour rejoindre la langue de terre qui borde l'autre plan d'eau, le seul endroit de l'île de loisirs où la baignade est autorisée. « Ils traversent là pour essayer d'entrer sans payer à l'espace baignade, déplore Walter. Il est mort pour 4 euros. »

Quinze hommes de 15 à 39 ans ont ainsi perdu la vie dans les eaux franciliennes cet été, dont 7 mineurs. C'est le double de l'an dernier et tous sont morts dans des endroits interdits à la baignade.

Au début de l'été, le nombre de passage aux urgences liés à des noyades était pourtant en forte baisse en Ile-de-France, passant, sur la période du 1er juin au 4 août, de 34 en 2019 à 12 cette année. Une tendance similiaire au reste du pays. « Les facteurs de cette baisse sont multiples », décrypte Santé Publique France (SPF) qui a mis en place une surveillance épidémiologique chaque été (basée uniquement sur les passages aux urgences, sans compter ceux qui sont décédés sur les lieux de l'accident et ceux qui ont été admis directement en réanimation), après avoir constaté une hausse de 30 % des noyades accidentelles lors de sa dernière enquête triennale en 2018. Cette année-là, l'Ile-de-France avait déploré 47 noyades accidentelles dont 14 avaient été suivies d'un décès. Dans la moitié des cas, le drame s'était noué sur un lieu interdit à la baignade.

A Cergy (Val-d’Oise), Valentin(à gauche) et Walter, 42 ans font de la prévention pour faire sortir de l'eau ceux qui se baignent dans les espaces interdits. LP/Aurélie Foulon
A Cergy (Val-d’Oise), Valentin(à gauche) et Walter, 42 ans font de la prévention pour faire sortir de l'eau ceux qui se baignent dans les espaces interdits. LP/Aurélie Foulon  

Des lieux de baignade restreints à cause du Covid-19

Retour en 2020. « Jusqu'au 22 juin, la fermeture des piscines publiques ou privées collectives et les conditions restrictives d'accès à certaines plages ont réduit les baignades et donc le risque de noyades », écrit SPF dans son rapport. Et en juillet, « la baisse de fréquentation touristique de certaines régions, notamment par les touristes étrangers, a aussi eu un impact ». Enfin, « les conditions climatiques ont été globalement moins favorables en juin et début juillet par rapport aux mêmes périodes en 2018 et 2019, malgré un épisode de forte chaleur fin juin 2020 ».

Les premiers décès sont ainsi survenus en juin, à Saint-Maur et Maisons-Alfort, dans la Marne (Val-de-Marne). Trois adolescents se sont ensuite noyés en quatre jours, en Seine-et-Marne. Et lorsque la vague de chaleur a étouffé l'Ile-de-France en août, l'offre de lieux de baignade autorisée et surveillée est restée limitée à cause de la crise sanitaire du Covid-19. Les mesures barrière ont ainsi empêché de nombreuses piscines d'ouvrir leurs portes cet été, et d'autres sites ont dû revoir à la baisse le nombre de nageurs. A l'Ile-de-Loisirs de Cergy-Pontoise par exemple, le nombre de visiteurs présents simultanément à l'espace baignade est désormais limité à 6500, contre 8300 en temps normal.

Les mauvaises habitudes de baignade sauvage ont repris de plus belle. Fin juillet, deux autres adolescents ont perdu la vie en Seine-et-Marne où les pompiers ont pourtant diffusé sur les réseaux sociaux une vidéo simulant une noyade, tournée en présence de 11-14 ans. « N'allez pas dans la Marne, c'est dangereux! », implore le père d'une des victimes, rappelant que son fils savait nager. Mais la tentation de se baigner est souvent plus forte que les arrêtés municipaux et les panneaux qui prohibent la baignade en Ile-de-France.

Le cri des baigneurs… au pied des panneaux baignade interdite

Un jeune de 19 ans s’est noyé le 12 août à Achères, malgré les campagnes choc de sensibilisation. LP/Virginie Wéber
Un jeune de 19 ans s’est noyé le 12 août à Achères, malgré les campagnes choc de sensibilisation. LP/Virginie Wéber  

Même engouement à l'étang des Bauches, à Achères (Yvelines). Un soleil de plomb, une eau d'un bleu translucide, des serviettes sur la plage, l'odeur de la crème solaire, celle des barbecues et les cris des baigneurs… juste au pied des panneaux « baignade interdite ». Ici aussi, les visiteurs pataugent en toute connaissance de cause, faisant fi des campagnes choc de sensibilisation.

La plupart ne croit pas aux dangers de cette vaste étendue, interdite à la baignade depuis 2014. Une décision municipale prise en réaction aux nombreux accidents mais aussi à cause de la présence de cyanobactéries dans l'eau. Les campagnes de sensibilisation, la toxicité des algues bleues et les nombreux drames… Rien n'y fait. Certains sont même convaincus qu'il ne s'agit que d'excuses pour faire l'économie d'une surveillance de baignade. « Plutôt que de payer des maîtres nageurs, les collectivités préfèrent interdire l'accès pour se dégager de toute responsablité », s'agace Françoise, qui s'est « toujours baignée là depuis 30 ans sans problème », en oubliant les six morts enregistrés ces dix dernières années… dont un le 12 août dernier.

Une affirmation évidemment démentie par Elodie Sornay, adjointe au maire en charge de la sécurité. « L'arrêté d'interdiction est pris par le préfet, rappelle-t-elle. Et si nous avons décidé de mettre un terme à Achères Plages en 2014, c'est parce qu'il y avait eu des accidents. » Notamment un mort en 2010 et deux en 2013.

Jason, dernière victime en date, « se baignait tout près du bord, le 12 août, en pensant peut-être qu'il pouvait s'y raccrocher en cas de danger mais le problème, c'est que ça tombe à pic avec plusieurs mètres de profondeur, rapporte le maire (DVD). En plus, ce sont d'anciennes carrières, donc l'eau y est très froide, ça peut causer un vrai choc thermique. » Jason est mort, à 21 ans. La veille, il avait été verbalisé alors qu'il refusait de sortir de l'étang interdit. Un de ses amis, hospitalisé dans un état critique, est finalement tiré d'affaire in extremis.

Un peu partout, les PV pleuvent. Les forces de l'ordre ne se contentent pas de sanctionner, policiers et gendarmes tentent aussi l'information et la pédagogie pour susciter des prises de conscience. Avec plus ou moins de succès. Parmi les adolescents qui ont écouté le discours d'une policière venue à leur rencontre sur les bords de Marne, à Saint-Maur (Val-de-Marne), pour leur expliquer qu'une baignade sauvage est beaucoup plus dangereuse qu'on pourrait le croire, il y avait un des copains d'un jeune noyé trois semaines plus tôt…

Des espaces de baignades dans la Marne en projet

Puisque ni la prévention, ni la répression ne suscitent de prise de conscience, certains pointent le manque d'espaces de baignade sécurisée en Ile-de-France, et veulent y remédier. Aménager des lieux de baignades, c'est justement l'objectif du syndicat Marne Vive, qui regroupe 22 communes de l'Est Parisien.

Pour atteindre son but d'ici deux ans, le syndicat lance un appel d'offres pour dessiner des « profils de baignade » sur des sites proposés par les six villes candidates : Chelles, Gournay, Nogent, Champigny, Saint-Maur et Saint-Maurice.

« Suivant les lieux, le courant est trompeur en Marne, nous avons eu des accidents dramatiques, attendez les baignades surveillées en 2022 », répète inlassablement Sylvain Berrios. Le maire LR de Saint-Maur préside le syndicat Marne Vive, qui œuvre depuis 27 ans à améliorer la qualité de l'eau de la Marne, et s'occupe des questions de baignades en tant que vice-président à la métropole du Grand Paris. « Nous continuons les études pour confirmer la baignabilité à certains endroits. On apportera à l'Etat toutes les garanties nécessaires pour obtenir l'arrêté permettant de se baigner, dans des conditions enfin sûres. »

« Il reste un an pour établir les profils de baignades et éventuellement lancer les aménagements nécessaires pour empêcher des pollutions de l'eau par des rejets qui seront identifiés grâce à ces études, précise Aurélie Jeanne, ingénieure environnement du Syndicat Marne Vive. Ces profils de baignades sont une dernière étape très symbolique mais aussi très instructive. Ils vont aussi prévoir comment le public sera informé de la propreté de l'eau. »

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