Au procès des mendiants de Toulouse, les chefs jouent les modestes

Devant le tribunal correctionnel de la Ville rose ce vendredi, les membres de la famille Ivanov, cerveaux présumés d’un système de mendicité forcée, continuent de nier malgré tous les éléments à charge.

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 Dans cette affaire, dix-sept Roms sont accusés d’avoir contraint plusieurs compatriotes à mendier aux feux, à Toulouse (Haute-Garonne). (Illustration).
Dans cette affaire, dix-sept Roms sont accusés d’avoir contraint plusieurs compatriotes à mendier aux feux, à Toulouse (Haute-Garonne). (Illustration). LP/Jean Nicholas Guillo

En dépit de la fermeture des salles de spectacle, c'est bien à une pièce de théâtre que nous avons assisté ce vendredi à Toulouse. Son titre? Les Amnésiques. Dans cette affaire de mendicité forcée, jugée devant le tribunal correctionnel, les débats se sont concentrés sur quatre prévenus. Tsvetan Borisov Ivanov et son épouse Radka Kircheva Ivanova, tous deux âgés de 49 ans, leur fille Kirilka et leur gendre Tihomir Ivanov, 30 ans, présentés par de nombreux plaignants comme les têtes du réseau.

Longuement interrogés par le président du tribunal, les prévenus se sont présentés comme de simples mendiants et se sont contentés de nier ou de répondre sans cesse : « Je ne me souviens pas. » Dans des échanges rendus difficiles par l'intervention nécessaire des traducteurs, les quatre prévenus ont ainsi multiplié les déclarations contradictoires.

Vêtu d'un tee-shirt et d'un survêtement gris, le chef de famille a tenu à prendre la parole en tout début de séance. « J'ai rencontré Latcho qui m'a dit qu'on pouvait mendier en France, travailler la ferraille, les palettes, les cigarettes. Nous étions d'accord et nous sommes arrivés à Toulouse », déclare-t-il, sans pour autant pouvoir dater cette arrivée.

«J'ai voulu frimer et j'ai perdu ma famille»

Tsvetan Ivanov, dit Tsetso, a par la suite répondu à des questions sur des photos le montrant, sur son compte Facebook, à côté de voitures de luxe ou portant un collier en or, alors que des renseignements anonymes décrivent la famille Ivanov comme la plus riche du camp du chemin de Gabardie. « J'ai acheté de l'or, qui n'était pas vraiment de l'or. Je voulais avoir le respect, montrer que j'étais riche alors que je ne l'étais pas. Ça a créé des jalousies et des gens ont dit qu'ils travaillaient pour moi. J'ai voulu frimer et j'ai perdu ma famille. »

Son épouse, visiblement diminuée, a constamment répondu à côté des questions posées, craquant à plusieurs reprises, notamment lorsqu'il a été question de son fils Boris, arrêté en 2018 et qui s'est suicidé en détention les 25 juillet 2019. Ce dernier avait pourtant impliqué ses parents. « Des propos dictés par la peur », selon sa mère, même si le couple avait, semble-t-il, pris soin de ne pas revenir en France après l'arrestation.

Elle gérait ses mendiants comme une vraie manageuse

Devant le manque de cohérence de ses déclarations, le président du tribunal a fini par s'agacer à plusieurs reprises. Malgré les propos sans équivoque extraits des écoutes téléphoniques, Radka Ivanova a maintenu qu'elle ne possédait aucun mendiant et ne pouvait pas donner des ordres, « car [elle est] une femme ».

« Vous assurez que Latcho est celui qui vous a forcés à mendier. Mais quand on écoute vos conversations, c'est vous qui donnez les ordres. Dans mes notes, j'ai marqué que vous étiez une vraie manageuse, souligne le président. Vous savez challenger les mendiants. Quand vous lui dites, « Si tu arrives à 150 euros un jour, tu verras ce que je peux faire pour toi. Je mettrai une bière au frigo pour toi », c'est bien vous qui gérez. »

Si leurs avocats ont tenté de rappeler les conditions de vie difficiles pour la communauté tzigane en Bulgarie et la pauvreté ayant obligé Tsvetan et Radka à laisser pour un temps leurs enfants dans un orphelinat, ils ont eu du mal à leur faire dire s'ils comprenaient de quoi ils étaient accusés. De nombreux virements Western Union vers la Bulgarie ainsi que de multiples voyages à bord de véhicules différents ou en avion suscitent en effet le doute quant à leur statut de simple mendiant.

Les réquisitions attendues ce lundi

De leur côté, Kirilka Tsvetanova Borisova et Tihomir Radionov Ivanov, mariés depuis 2009, ont tenu la même ligne dans l'après-midi. Posant tout sourire avec une très grosse liasse de billets sur Facebook ou avec une énorme chaîne autour du cou, Kirilka rétorque que l'argent est à un ami et que le bijou, acheté pour un mariage, est faux. Son mari apparaît, lui, avec plusieurs voitures, devant une maison en Bulgarie où il reconnaît « avoir habité plusieurs années. Je la gardais pour des amis. » « Vous êtes venus faire la manche en 2015. Vous êtes chez des amis, vous avez des bijoux, pourquoi venir en France ? Ça interroge ? » fait remarquer le président du tribunal.

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Insistant sur la volonté de récupérer ses deux enfants ainsi que les cinq enfants de son frère, Kirilka espère être libérée « pour leur offrir une autre vie et que l'histoire de mes parents ne se répète pas ». Pas sûr que cela attendrisse la procureure, qui doit rendre ses réquisitions lundi prochain.

Dans cette affaire de mendicité forcée, jugée depuis lundi par le tribunal correctionnel de Toulouse, ce sont dix-sept Roms de cinq familles bulgares qui sont poursuivis pour « traite d'êtres humains, association de malfaiteurs et blanchiment d'argent ». Ils sont soupçonnés d'avoir contraint plusieurs compatriotes à mendier aux feux rouges de Toulouse entre fin 2015 et juin 2018.