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Attentats de janvier 2015 : le témoignage en clair-obscur de Ramdani, copain de prison de Coulibaly

Entendu mercredi par la Cour d’assises spéciale de Paris, Amar Ramdani, soupçonné d’avoir convoyé des armes ayant servi au tueur de l’Hyper Cacher, est resté flou sur ses allers-retours incessants à Lille avant l’attentat.

 « Il était inquiet ? », s’enquiert le président pour tenter de cerner l’état d’esprit du très discret Amar Ramdani, au lendemain de l’attentat de l’Hyper Cacher à Vincennes.
« Il était inquiet ? », s’enquiert le président pour tenter de cerner l’état d’esprit du très discret Amar Ramdani, au lendemain de l’attentat de l’Hyper Cacher à Vincennes. AFP/Benoit Perucq

Le mot juste, une connaissance précise de son dossier, et un charme dont il use et abuse… Interrogé longuement mercredi par la cour d'assises spéciale, qui le juge avec 13 autres personnes pour avoir apporté un soutien logistique dans les attentats de janvier 2015, Amar Ramdani est apparu très à l'aise, niant avoir su quoi que ce soit des projets terroristes de son ami Amedy Coulibaly. « C'était quelqu'un de serviable, sympa, qui apaisait les tensions, assez malin pour ne pas se mettre dans les embrouilles », dit de lui Ramdani, qui l'a connu en travaillant à ses côtés à la buanderie de la prison de Villepinte (Seine-Saint-Denis).

Une amitié qui s'est poursuivie à l'extérieur sans que jamais, assure cet homme de 39 ans, il ne soupçonne une quelconque radicalisation chez celui que tous surnommaient « Doli ». « Il s'habillait pas en kamis, il portait du Dolce & Gabbana, le mec! », lance-t-il, rigolard. Puis, plus sérieux : « Pour moi, c'est devenu un terroriste et un antisémite le 9 janvier (NDLR : le jour de la prise d'otages à l'Hyper Cacher).

Ce même jour, Ramdani détruit pourtant le téléphone qu'il utilisait pour communiquer avec Coulibaly - l'une des 31 lignes qu'il a détenues dans les mois précédant les attentats et qui servaient notamment à gérer ses escroqueries automobiles. Le président de la cour d'assises s'en étonne. « Si vous n'aviez rien à vous reprocher…? » Réflexe de voyou, explique en substance Ramdani. « Il venait de faire des choses hors normes, je me suis dit que tous les policiers de France allaient être sur le dossier… J'ai eu peur, tout simplement ».

« On reste sur notre faim… »

Deux femmes qui partageaient sa vie à l'époque sont d'ailleurs venues raconter son désarroi en apprenant l'attentat de l'Hyper Cacher, et l'identité de son auteur. « Il ne comprenait pas… Il m'a dit Je connais Coulibaly, je ne sais pas quoi faire », se souvient l'une. La seconde avait la particularité d'être elle-même gendarme - une relation qui a fait couler beaucoup d'encre et lui a valu une radiation. « Il était en état de choc, un zombie, se souvient-elle. Il m'a dit Tu vois le mec à la télé? Je le connais. »

« Il était inquiet ? », s'enquiert le président. « Non, il était atterré, bras ballants sur mon canapé. Je lui ai posé des questions, quand il l'avait vu pour la dernière fois, s'il avait pu lui fournir une aide même sans le savoir… Il m'a répondu non. Alors je lui ai dit que ce n'était pas la peine d'aller voir la police, que de toute façon il serait interrogé s'il le fallait ». On connaît la suite. « Maintenant, je me dis que je l'ai mal conseillé », soupire-t-elle.

Vu du côté de l'accusation, si Amar Ramdani s'est fait si discret, c'est surtout qu'il aurait convoyé les armes ayant servi au carnage de l'Hyper Cacher depuis Lille (Nord), où il s'est rendu à six reprises avec son co-accusé Saïd Makhlouf entre octobre et décembre 2014. Ce qu'il nie… sans se montrer très convaincant sur les raisons de ces virées dans le Nord : escroqueries, visites chez les prostituées, et désormais un trafic de stupéfiant, tout y passe.

A l'en croire, lui-même n'aurait fait qu'accompagner Saïd Makhlouf pour ses rencontres avec Mohamed Farès, autre accusé dont on sait qu'il trafiquait des armes avec des « Parisiens ». « On reste sur notre faim… », lui fait ainsi remarquer le président, avide d'explications. Amar Ramdani refuse d'en dire plus, se réfugiant derrière le code d'honneur des voyous : « Je ne suis pas une balance, je ne le serai jamais, même si ça peut me porter préjudice ».

Une petite blague pour faire oublier une question gênante

Plus tard, l'Avocat général enfonce le clou, et remarque qu'en une occasion, Amar Ramdani n'a pas fait le déplacement à Lille. « Pourquoi pas ce jour-là ? », « Je n'avais pas envie », répond l'accusé, gêné. Le magistrat insiste, plusieurs fois. « Pourquoi ne pas avoir accompagné Makhlouf ? » « Il faudra le lui demander à lui », finit-il par lâcher, laissant entendre que Saïd Makhlouf, dont l'ADN a été détecté sur la lanière d'un taser retrouvé dans l'Hyper Cacher, en sait beaucoup plus long.

Ramdani, lui, a laissé son empreinte sur un billet de 50 euros, découvert dans une liasse dans la planque de Coulibaly à Gentilly (Val-de-Marne). Ce qu'il explique par une dette de 200 euros, justement réglée à Amedy Coulibaly le 6 janvier, veille de l'attaque à Charlie Hebdo… Un timing troublant relève Me Nathalie Senyk, avocate de parties civiles. « Vous le voyez le 5, le 6 vous échangez des SMS. Pourquoi vous ne le contactez pas le 7, le 8, le 9 ? ».

« On s'appelait pas tous les jours ! », réplique-t-il, sans jamais perdre son calme. Pas avare, non plus, d'une petite blague pour faire oublier une question gênante. Me Senyk, toujours, lui fait remarquer qu'il paraît étonnant de faire toute cette route avec Makhlouf jusqu'à Lille pour ne jamais sortir de la voiture. « Vous savez, Maître, quand il allait voir les prostituées, ça ne durait pas plus de dix minutes ! », lance-t-il en faisant rire la salle… et sans, une fois de plus, avoir répondu à la question.