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Attentats de janvier 2015 : dans l’imprimerie avec les frères Kouachi, «mon Dieu, que c’était dur !»

A jamais liés par l’épreuve, Michel Catalano, patron du site de Dammartin-en-Goële où s’étaient retranchés les terroristes, et son graphiste ont livré mercredi un récit bouleversant devant la cour d’assises spéciale de Paris.

 Le patron de l’imprimerie de Dammartin-en-Goële Michel Catalano et son graphiste ont témoigné ce 16 septembre au procès des attentats de janvier 2015.
Le patron de l’imprimerie de Dammartin-en-Goële Michel Catalano et son graphiste ont témoigné ce 16 septembre au procès des attentats de janvier 2015. LP/Olivier Lejeune

Michel Catalano est en larmes. Le patron de l'imprimerie de Dammartin-en-Goële (Seine-et-Marne) où s'étaient retranchés les frères Kouachi, vient de raconter à la cour d'assises spéciale de Paris, ce mercredi 16 septembre au procès des attentats de janvier 2015, son huis clos terrifiant avec les deux terroristes, cette journée où il a plusieurs fois été persuadé qu'il allait mourir. Son épouse le réconforte à la barre. De retour sur le banc des parties civiles, ce sportif accompli de 53 ans tombe dans les bras de Lilian, son ancien employé, qui a passé plus de huit heures recroquevillé sous l'évier du réfectoire de l'entreprise. Les deux hommes s'étreignent, à jamais unis par épreuve traversée.

Quand il aperçoit, au matin du 9 janvier 2015, dans son entreprise, deux hommes vêtus de noir, armés de Kalachnikovs et d'un lance-roquettes, Michel Catalano comprend immédiatement qu'il fait face aux assassins de « Charlie Hebdo » en fuite. « Je vais vers Lilian et je lui dis : Ce sont eux. Il me regarde un peu étonné, mais il voit la peur dans mes yeux, là où je vois la peur dans les siens. Je lui dis : Cache-toi, coupe ton portable ». Le jeune graphiste, à l'époque âgé de 26 ans, se réfugie dans un minuscule réduit. « J'avais réfléchi la veille à l'endroit où je me cacherais s'ils venaient ici », révèle le jeune homme au catogan et à la chemise à carreaux.

«Tout faire pour que Lilian s'en sorte vivant»

A partir de ce moment-là, Michel Catalano n'a plus qu'une seule obsession : « tout faire pour que Lilian s'en sorte vivant ». Tous ses actes seront guidés par cet objectif. « J'ai fait plein de choses que je ne me pensais pas capable de faire. Je suis resté calme. Mon cerveau a été capable de mettre par-dessus tout la survie. C'était celle de Lilian qui me préoccupait le plus », insiste-t-il lors de son émouvante déposition, entrecoupée de sanglots.

C'est ainsi qu'il propose aux deux frères de boire un café, qu'il répond à leurs questions avec un sang-froid époustouflant ou qu'il soigne Chérif Kouachi, blessé par un tir de gendarme. « J'ai gardé mon calme mais, mon Dieu, que ça m'a pris de l'énergie, mon Dieu, que c'était dur », souffle-t-il, éprouvé. A trois reprises, il assure à ses geôliers qu'il est seul dans le bâtiment.

Contorsionné sous son évier, Lilian perçoit des bribes de conversation. Il sait que son patron fait face aux terroristes − il pense même qu'un autre employé est présent. « J'ai pensé à Michel qui s'était sacrifié pour moi », livre-t-il la voix brisée par l'émotion. Il est surtout terrifié à l'idée d'être découvert, obnubilé par les incessantes vibrations de son téléphone qui pourraient le trahir.

«Il était à 30 cm de là où j'étais»

A un moment de la journée, Saïd Kouachi pénètre dans le réfectoire pour chercher de la nourriture. « Il a ouvert le meuble à côté du mien. Il était à 30 cm de là où j'étais », raconte l'ex-reclus d'une voix étouffée, les mains tremblantes. « Il a fait couler de l'eau dans le lavabo. Comme j'avais bouché le siphon, l'eau ruisselait dans mon dos. Je n'avais qu'une peur : qu'il voie de l'eau couler et qu'il ouvre la porte. Mon cerveau s'est mis en pause, mon cœur s'est mis en pause. C'était irréel », poursuit-il, donnant l'impression de revivre cette scène traumatisante. Pour tenir le coup, il pense à ce qu'il fera s'il s'en sort vivant : « demander ma femme en mariage, passer encore plus de temps avec ma famille… »

PODCAST. La reconstruction de l'imprimeur héroïque, otage des frères Kouachi

En début d'après-midi, Michel Catalano a enfin la permission de sortir de son imprimerie. « Une fois dehors, j'ai eu une vraie angoisse. J'ai pensé à ma famille, mais j'ai aussi pensé que j'avais abandonné Lilian à l'intérieur, relate-t-il. Tant qu'il était à l'intérieur, j'avais le souffle coupé, j'étais en apnée. […] Il allait mourir, et moi j'étais vivant. » A l'air libre, il insiste à trois reprises auprès des gendarmes pour qu'ils n'oublient pas son graphiste.

En fait, les forces de l'ordre sont déjà en relation avec lui. Au prix de savantes contorsions, il a pu accéder à son portable et envoyer des appels à l'aide à ses proches. Le GIGN s'enquiert de sa capacité éventuelle à sauter par la fenêtre : « J'avais envisagé ce scénario 300 fois dans ma tête mais je n'avais plus de jambes, plus de circulation sanguine. Je n'aurais jamais pu courir. C'était impossible. »

«Aujourd'hui, Michel, c'est mon héros»

L'assaut est finalement donné et le jeune homme évacué. « Quand j'ai entendu cibles neutralisées, otage vivant, j'ai enfin pu respirer », se souvient Michel Catalano. Le jeune graphiste évoque l'émotion qui le submerge aussi en voyant son patron qu'il croyait mort. « Aujourd'hui, Michel, c'est mon héros », dit-il.

Incapable de revenir à Dammartin, Lilian a retrouvé du travail ailleurs, loin de chez lui. Il raconte les cauchemars, la peur de prendre les transports en commun et l'aide que lui procure la méditation. Il exprime aussi le traumatisme de la frénésie médiatique dont il a fait l'objet et son aspiration à redevenir anonyme. Profondément meurtri lui aussi, Michel Catalano se bat pour son entreprise et pour « continuer à vivre ». « J'aurais tellement aimé que Lilian ne soit pas là ce jour-là, conclut-il sa déposition. Mais ma plus grande joie, c'est qu'il est auprès de sa famille aujourd'hui. »