Attentat raté contre un immeuble à Paris : l’étrange profil des trois suspects renvoyés aux assises

Trois hommes présumés islamistes ont été renvoyés le 22 janvier devant la cour d’assises spéciale de Paris pour avoir tenté de faire exploser en 2017 un immeuble de la rue Chanez, à Paris 16e. L’instruction a révélé des surprises sur leur profil et leurs possibles motivations.

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 Paris, le 3 octobre 2017. C’est cet immeuble situé au 31, rue Chanez dans le 16e arrondissement que les suspects projetaient de faire exploser avec une bombe artisanale.
Paris, le 3 octobre 2017. C’est cet immeuble situé au 31, rue Chanez dans le 16e arrondissement que les suspects projetaient de faire exploser avec une bombe artisanale. LP/Yann Foreix

Des sifflements stridents, des rires d'hommes, des portes qui claquent et, surtout, une odeur de gaz entêtante. La nuit du 30 septembre 2017, vers 3h30, l'attention d'un locataire insomniaque du 31, rue Chanez, dans le 16e arrondissement de Paris, est distraite par un étrange tapage émanant du porche de son immeuble. Inquiet, ce chef de rang d'un restaurant parisien sort de son appartement et découvre avec effroi quatre bonbonnes de gaz cachées dans des sacs à gravats ainsi que quatre seaux remplis d'essence. L'ensemble est relié à un dispositif de mise à feu composé d'un générateur haute tension et d'un téléphone portable. Du carburant a été répandu jusque dans les escaliers menant au premier étage.

N'écoutant que son courage, l'homme ferme les bouteilles de gaz et les évacue dans la rue, tout en alertant la police. Il aurait ainsi sauvé la vie des résidents, dont des enfants, des 29 appartements de l'immeuble. Selon les experts, cette bombe artisanale, activable à distance, était suffisamment puissante pour souffler intégralement le bâtiment.

VIDÉO. Attentat raté à Paris : le voisin qui a évacué la bombe raconte

Au terme de plus de trois ans d'enquête, les juges antiterroristes ont renvoyé le 22 janvier 2021, devant la cour d'assises spéciale de Paris, trois hommes soupçonnés d'être les auteurs de cette tentative d'attentat au cœur d'un quartier résidentiel calme et sans histoires. Deux étaient fichés S pour leurs liens avec la mouvance islamiste. Ils répondront notamment de « tentatives d'assassinats en relation avec une entreprise terroriste » et « complicité » de ce crime.

Sur écoute, Aymen B. lâche des propos troublants

Parmi eux, Aymen et Sami B., deux cousins de 33 et 35 ans, dont les ADN ont été retrouvés sur divers composants de l'engin explosif rue Chanez. L'enquête, menée par la brigade criminelle de Paris, révèle que le premier, un Franco-tunisien sans emploi, était au moment des faits placé sur écoutes administratives en raison de son prosélytisme pro-Daech.

La nuit précédant le dépôt de la bombe, Aymen B. lâche des propos troublants au téléphone avec son cousin, Sami B. : « Il faut que je complète maintenant ce que j'ai commencé à emmener, on le termine et c'est bon demain, ça y est, piuff ! Demain c'est obligé pour nous, demain c'est obligé, obligé, obligé. » Les deux hommes évoquent aussi la difficulté à cacher des bonbonnes dans une voiture… Mais la DGSI, en charge des écoutes, aurait exploité ces discussions interceptées qu'a posteriori ou en aurait découvert le sens tardivement.

Paris (16e), le 1er octobre 2017. Les policiers commencent leur enquête après la découverte des bonbonnes de gaz./Twitter/Groovision
Paris (16e), le 1er octobre 2017. Les policiers commencent leur enquête après la découverte des bonbonnes de gaz./Twitter/Groovision  

L'analyse des bornages des téléphones des cousins B. démontre que ces derniers ont effectué des repérages nocturnes près de l'immeuble cinq jours avant l'attentat raté. Durant l'instruction, les deux islamistes présumés ont fourni des explications jugées peu cohérentes par les juges antiterroristes. Sami B. a juré qu'il pensait participer à un cambriolage fomenté par son cousin. « Mon client maintient qu'il est parfaitement innocent dans cette affaire », insiste son avocate, Me Daphné Pugliesi.

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Aymen B. a déclaré quant à lui qu'il n'avait fait qu'agir sur ordre d'un mystérieux commanditaire dont il n'a jamais livré l'identité et qu'il imaginait, ce soir-là, avoir été embarqué dans un projet visant à « brûler une mosquée homosexuelle (sic) à Paris », dans le 18e ou le 19e.

Dans leur ordonnance de mise en accusation, les magistrats regrettent le fait que l'accusé « n'a cessé de différer ses réponses dans le but manifeste d'attendre ce que les investigations allaient révéler avant de répondre », « ce qui crée une suspicion globale de mauvaise foi ». « Vous devez penser que je fais la taqiyya (NDLR : technique de dissimulation prônée par les djihadistes) », a d'ailleurs admis lui-même Aymen B. lors d'un interrogatoire. Contactée, son avocate, Me Lucie Mongne, n'a pas souhaité réagir.

Amine A. voulait devenir… indic pour la DGSI

Le rôle du troisième accusé, Amine A., est bien plus trouble. Si l'enquête n'a pas mis en évidence sa présence sur la scène de crime, cet homme intrigant de 33 ans est soupçonné d'avoir pu être l'instigateur du projet d'attentat, en influençant en coulisses Aymen B. Il est présenté par certains témoins comme le mentor de son ami, avec qui il a échangé régulièrement avant et après les faits.

Amine A., lui, ne cesse de clamer son innocence. Pour sa défense, ce trentenaire affirme au contraire s'être rapproché d'Aymen B. en vue de le surveiller puis de le dénoncer à l'antiterrorisme. Tout au long de l'instruction, il a en effet fait valoir ses collaborations passées avec divers services de police et gendarmerie dont… la DGSI.

Si les juges estiment qu'Amine A. « donne une version romanesque [et] exagérée de son parcours », les investigations confirment qu'il avait entamé un processus de recrutement pour devenir un indicateur du renseignement intérieur un an à peine avant l'attentat raté. Entendus, ses agents traitants de la DGSI ont reconnu l'avoir rencontré à deux reprises, jugeant « son profil intéressant » : il lui avait même été proposé d'infiltrer la mosquée d'Evry (Essonne).

« Mon client est le dindon de la farce », selon Me Slama

Mais au terme d'un entretien avec un psychologue du service au printemps 2017, sa candidature n'avait pas été retenue et Amine A. aurait été « très déçu » de l'apprendre. Pour les magistrats instructeurs, Amine A. présente une « personnalité manipulatrice ». Ils le soupçonnent au contraire d'avoir cherché à devenir un informateur pour « se rapprocher et agir aux côtés d'individus ayant des projets terroristes » et « s'assurer une impunité ».

« Mon client n'est absolument pas une personne radicalisée, ce que confirment les expertises psychiatriques réalisées en prison, et n'avait aucun intérêt à ce projet d'attentat, conteste l'un de ses avocats, Me Dylan Slama. Il est absurde de considérer que la DGSI l'aurait contacté si celui-ci était réellement radicalisé. Il a été lâché par ceux qui ont pourtant voulu le recruter, c'est le dindon de la farce. »

Son conseil entend faire appel de l'ordonnance des juges. Amine A. est fiché S pour avoir été en contact, en 2013, avec le leader du groupe islamiste Forsane Alizza – déjà, à l'époque, il soutenait avoir infiltré le groupe pour la gendarmerie.

Pourquoi cet immeuble-là, dans ce quartier ?

En l'absence d'aveux circonstanciés des accusés, l'instruction n'a pas permis de déterminer pourquoi cet immeuble de la rue Chanez avait été ciblé. Aucune personnalité sensible n'y résidait. Deux hypothèses se dégagent des investigations.

Ou les suspects ont voulu faire exploser une résidence chic du 16e arrondissement, qu'ils assimilaient, dans un imaginaire antisémite, à la richesse et à la communauté juive. Sur le téléphone d'Aymen B. ont été retrouvés des documents autour de « la destruction de la mécréance par le feu » ainsi que des recherches avec les mots-clés « feu Israël ».

Ou alors ils se sont attaqués à une habitation ordinaire et familiale pour distiller un sentiment d'insécurité permanent dans l'esprit des Français. Les enquêteurs ont ainsi découvert, toujours dans les supports d'Aymen B., un écrit intitulé : « Est-il permis d'attaquer l'ennemi de nuit avec le risque de tuer des bébés et des enfants ? » La réponse contenue dans le texte était affirmative, prétendant que le prophète Mahomet autorisait de tels actes barbares…