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Attentat de Conflans : le terroriste était en contact avec un djihadiste en Syrie

D’après nos informations exclusives, l’enquête révèle qu’Abdoullakh Anzorov, le bourreau de Samuel Paty, avait laissé transparaître de nombreux signes de radicalisation non détectés.

 Abdoullakh Anzorov ne cachait nullement son basculement dans l’islam radical depuis au moins six mois voire un an.
Abdoullakh Anzorov ne cachait nullement son basculement dans l’islam radical depuis au moins six mois voire un an. DR

Prosélytisme auprès de sa famille, rejet des femmes, bagarre à la mosquée, messages faisant l'apologie du djihad… et même contact avec la Syrie. La radicalisation islamiste d'Abdoullakh Anzorov, l'auteur de l'assassinat odieux d'un professeur d'histoire à Conflans-Sainte-Honorine (Yvelines) le 16 octobre, n'était ni silencieuse ni soudaine. C'est ce qui ressort des éléments d'investigations de la sous-direction antiterroriste (SDAT) et de la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI) dont Le Parisien - Aujourd'hui en France a pris connaissance.

C'est en cela que l'attaque qui a coûté la vie à Samuel Paty, livré à la vindicte des réseaux sociaux pour avoir seulement montré des caricatures du prophète Mahomet à ses élèves, se distingue du scénario des derniers attentats. Là où ceux-ci ont été perpétrés par des individus solitaires, fragiles psychologiquement et radicalisés en peu de temps, Abdoullakh Anzorov ne cachait nullement son basculement dans l'islam radical depuis au moins six mois voire un an.

En dépit de ces signes de dérive sectaire, ce Tchétchène de 18 ans d'Evreux (Eure) est resté sous les radars des services de renseignement : il n'était ni fiché S, ni surveillé. Sept personnes soupçonnées de l'avoir influencé ou aidé à identifier la victime ont été mises en examen ce mercredi, six pour « complicité d'assassinat terroriste », un pour « association de malfaiteurs terroriste » dans le cadre d'une information judiciaire ouverte par le parquet national antiterroriste (PNAT). Il s'agit d'un parent d'élève de Conflans, deux collégiens, un militant islamiste et trois amis du terroriste. Tous ont été écroués à l'exception des deux mineurs.

Anzorov a communiqué avec un internaute localisé en Syrie

Entendu en garde à vue, les parents d'Abdoullakh Anzorov, son petit frère et son grand-père ont expliqué avoir remarqué que le futur tueur avait endurci sa pratique religieuse depuis au moins le printemps dernier. Le jeune homme se serait montré plus assidu à la prière du vendredi et se serait mis à visionner des prêches d'imams étrangers que ses proches qualifient de « radicaux ». D'après la mère, la famille a même craint qu'Abdoullakh veuille partir en Syrie rejoindre un groupe terroriste. Un pressentiment justifié : d'après nos informations, sous le pseudonyme « Al_Ansar_270 », le Tchétchène a communiqué en langue russe entre le 12 et le 14 septembre dernier par le réseau social Instagram avec un internaute dénommé « 12.7X108 ».

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Or les enquêteurs ont localisé l'adresse IP de ce dernier… dans la région d'Idlib en Syrie. Ils ont la conviction qu'il s'agit d'un djihadiste puisque cette zone instable est occupée par des groupes terroristes — Hayat Tahrir al-Cham, lié à Al-Qaïda, et dans une moindre mesure l'Etat islamique (EI). Dans ces échanges avec ce mystérieux interlocuteur, Anzorov lui pose des questions théologiques sur la compatibilité du « martyr » avec l'islam et se renseigne sur l'opportunité de faire sa « hijra » (NDLR : émigration dans un pays musulman). Pire, le futur tueur lui annonce clairement sa détermination à « combattre ». Un mois à peine avant l'attentat… Les échanges entre aspirants terroristes en France et djihadistes sur zone se sont pourtant considérablement réduits ces dernières années.

Pour les parents d'Abdoullakh Anzorov, leur fils a été influencé à la salle de sport d'Evreux par l'un de ses amis, Naïm B. Ce dernier fait partie des suspects déférés ce mercredi, de même qu'un second intime, Azim E. Tous deux ont déclaré devant les enquêteurs que le tueur s'était bel et bien radicalisé environ un an avant l'attentat : il avait cessé d'écouter de la musique, de consommer de l'alcool et refusait tout contact avec les femmes.

Surtout, Anzorov avait même apposé le drapeau de Daech comme fond d'écran sur son smartphone et s'était mis à écouter compulsivement des « anasheeds », ces chants guerriers islamiques. Les amis du tueur avaient également noté sa propension à leur envoyer des rappels incessants à la prière, leur expliquant un jour que rater un tel impératif était pire que « violer un homme ». Selon Azim E., le jeune Tchétchène pouvait se montrer très violent. Il rapporte l'avoir vu se battre à la mosquée de Fauville (Eure) avec un fidèle qui le soupçonnait de vouloir faire le djihad…

De nombreux messages pro-djihad postés sur son compte Twitter

L'exploitation du téléphone retrouvé sur la dépouille du terroriste a été particulièrement instructive. Les enquêteurs y ont découvert une photo d'Anzorov prise cet été et le montrant le doigt levé, comme signe de ralliement à la cause djihadiste. Ils ont également mis en évidence de nombreux messages pro-djihad postés sur son compte Twitter « Tchétchène_270 ». L'un d'entre eux avait été signalé le 24 juin par un internaute à la plate-forme policière Pharos : Anzorov y implorait Allah de s'en prendre à la Chine, qu'il qualifie de « centre du kufr (NDLR : de la mécréance) ».

Le 11 septembre, la même plate-forme avait relevé que son compte affichait désormais une bannière montrant un combattant islamiste sur le dos d'un chameau, une mise en scène fidèle à l'imagerie djihadiste. Pharos avait bien signalé le compte Twitter d'Anzorov à l'Unité de coordination de la lutte antiterroriste (Uclat). Mais ce type de signalement arrive par milliers quasi quotidiennement et l'antiterrorisme n'avait alors pas jugé celui-ci comme étant le signe d'une menace imminente.

Pourtant, Abdoullakh Anzorov est clairement happé dans une spirale mortifère. Le 9 août, il écrit dans une note retrouvée sur son téléphone : « Toutes les religions ont été mises à genoux, à part l'islam qui est protégé par le roi des rois, Allah. Cette religion restera à jamais triomphante, combattez, encore une fois combattez, mais la vérité restera et le mensonge, lui, disparaîtra car le faux est voué à disparaître. » Le 4 octobre, douze jours avant l'attentat, il publie sur Snapchat une ode au groupe terroriste Hayat Tahrir al-Cham à destination de deux interlocuteurs non identifiés : « Il n'y a pas de doutes que ce qui se passe à Idlib est le vrai djihad où Allah choisit parmi ses serviteurs les shuhada (NDLR : martyrs), et le meilleur groupe actuel à rejoindre, c'est Hayat Tahrir al-Cham ».

Echanges entre Brahim C. et Anzorov

D'après l'enquête, la radicalisation violente du jeune Tchétchène va finalement se cristalliser subitement autour de la polémique au sujet du cours dispensé par Samuel Paty à Conflans-Sainte-Honorine. Collège avec lequel il n'a aucun lien. Abdoullakh Anzorov prend connaissance de la controverse le 9 octobre par le biais des réseaux sociaux : un père d'élève, Brahim C., a amplifié l'affaire en publiant des vidéos pour dénoncer un acte « islamophobe », aidé par Abdelhakim Sefrioui, un militant fiché S actif en région parisienne.

Ce jour-là, Anzorov conserve un lien sur son téléphone évoquant la démonstration des caricatures du prophète Mahomet nu par Samuel Paty et s'en émeut sur Snapchat. Il tente également une première fois en vain de contacter Brahim C. sur le numéro de téléphone que le père de famille a rendu public dans ses vidéos appelant à l'exclusion de l'enseignant. A 19h12, un contact d'une minute et 21 secondes est établi. Echange dont Brahim C. dira ne plus se souvenir en garde à vue parmi le flot des appels reçus à l'époque.

A peine après avoir raccroché pourtant, Brahim C. écrit à Anzorov : « Salam Alaycom, merci pour votre soutien. » Le futur terroriste lui répond quatre minutes plus tard : « De rien mon frère. » Le lendemain, en fin d'après-midi, les deux hommes échangent de nouvelles formules de politesse. Une image, que les enquêteurs n'ont pas pu déchiffrer, est également envoyée par Anzorov à Brahim C. Si l'on ignore la teneur précise des discussions entre le terroriste et le père de famille, le second a nié avoir eu connaissance d'un quelconque projet meurtrier visant Samuel Paty.

Il se félicite de son acte auprès d'un compte Instagram

Le 12 octobre, Anzorov écrit dans une note sur son téléphone l'adresse du collège de Conflans et le nom de l'enseignant. Le 16 octobre, il part d'Evreux et décapite en fin de journée le fonctionnaire devant l'établissement. Après avoir publié une photo de la tête découpée de la victime sur Twitter, il contacte en russe un compte Instagram dont le propriétaire est inconnu pour se féliciter de son acte. Ce dernier lui répond « Allah Akbar ». A 17 heures, il enregistre un message audio où il déclame avoir « vengé le prophète ». Puis est abattu par la police.

Abdoullakh Anzorov aurait-il pu être repéré en raison de son comportement et ses contacts ? Aurait-il dû faire l'objet d'une surveillance étroite ? « Il faut d'abord de se demander si ces signaux étaient détectables et comment ils auraient pu être remontés, se défend une source proche des services de renseignement. Il y a toujours des failles mais il ne faut pas se tromper de combat : celui qu'il faut mener c'est celui sur l'islam politique qui gangrène nos institutions. »