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Attentat de Conflans : «Il a brandi son couteau et a couru vers nous», le récit des policiers

Lors de leurs auditions, les premiers policiers à être intervenus après l’attentat ayant visé Samuel Paty ont décrit un terroriste «déterminé» qui, touché par plusieurs balles, a tenté de les poignarder.

 Abdoullakh Anzorov, l’assasin de Samuel Paty, a été tué de neuf balles sur les dix tirées par les policiers présents sur place.
Abdoullakh Anzorov, l’assasin de Samuel Paty, a été tué de neuf balles sur les dix tirées par les policiers présents sur place. LP/Guillaume Georges

Cela fait à peine plus d'un mois que Cyril*, policier municipal à Conflans-Sainte-Honorine (Yvelines), porte l'uniforme. Ce vendredi 16 octobre, le brigadier de 38 ans patrouille avec sa coéquipière. Comme tous les jours ou presque, vers 16h45, l'équipage prend la direction du collège du Bois-d'Aulne afin de sécuriser la sortie de l'établissement. Sur la route, une voiture qui arrive en face multiplie les appels de phare. Les policiers municipaux s'arrêtent à sa hauteur.

« Il est en train de le tuer », hurle un homme par la vitre. « Il lui coupe la tête, il lui coupe la tête, c'est horrible », crie la passagère. Quelques instants plus tôt, Abdoullakh Anzorov, jeune Tchétchène de 18 ans d'Evreux (Eure), a sauvagement attaqué Samuel Paty à la sortie de son établissement scolaire en représailles à l'un de ses cours sur la liberté d'expression et les caricatures de Mahomet.

Cyril tourne la tête vers la gauche et voit « un individu habillé tout de noir accroupi au niveau d'un corps avec une tête au niveau de ses pieds », relate le policier municipal, selon ses déclarations à un enquêteur de la PJ de Versailles au lendemain de l'assassinat de l'enseignant de Conflans. « Y'a une tête par terre », lance le brigadier. Téléphone en main, accroupi près de la dépouille de Samuel Paty, Anzorov l'entend, se relève et fait face à la voiture. Il détient un pistolet de type Airsoft et un couteau de boucher.

«Il va nous tirer dessus»

En tant que policiers municipaux de Conflans, Cyril et sa coéquipière ne sont pas dotés d'armes à feu (NDLR : les policiers municipaux peuvent porter une arme à feu sur décision du maire soumise à l'autorisation du préfet. 53 % des policiers municipaux sont munis d'armes à feu). Ils font alors demi-tour. « Il va nous tirer dessus, démarre, démarre, accélère », lance la fonctionnaire de 48 ans. Cyril s'empare de la radio pour appeler des renforts, mais « personne ne répondait ». Sa collègue compose le 17 à 16h55.

A cet instant, deux équipages de la police nationale de la brigade de sûreté territoriale (BST) 212 effectuent une mission anti-stupéfiants dans le quartier Désiré-Clément à Conflans-Sainte-Honorine. Sur les ondes, Jérôme*, gardien de la paix de 32 ans, entend que la police municipale a besoin de renfort au collège du Bois d'Aulne. Les six policiers remontent à bord des voitures et filent vers le collège. Les premières informations sont vagues, évoquent un homme armé.

Arrivés sur place vers 17 heures, les policiers nationaux croisent leurs collègues de la municipale sidérés. « Ils nous ont indiqué que l'individu armé avait pris la fuite après avoir décapité une personne », explique Jérôme aux enquêteurs. « J'ai tout de suite constaté la présence au sol, sur la route, d'un corps démuni de tête », raconte aussi Karim*, brigadier de 30 ans lors de son audition. A la radio, les rumeurs fusent sur l'équipement d'Abdoullakh Anzorov. L'assaillant serait armé d'un fusil à pompe. Dans des voitures des primo intervenants, Karim s'équipe d'un pistolet-mitrailleur.

VIDÉO. Conflans-Sainte-Honorine : les policiers tirent sur un homme armé d'un couteau

Dans les secondes qui suivent, les deux véhicules des forces de l'ordre aperçoivent Anzorov qui semble prendre la fuite. A la vue des policiers, il fait demi-tour. « Il tenait une arme de poing à la main, détaille Jérôme. Nous avons tous fait des sommations, nous lui avons dit de lâcher son arme et de se coucher. Il ne s'est pas exécuté. Au contraire. […] Il avait un état suicidaire et voulait nous porter des coups de couteau. Il était déterminé. »

«Vu le danger imminent, je décide de faire feu»

« Il a tiré en l'air et a avancé vers nous, poursuit John*, jeune gardien de la paix de la BST 212 B. Puis il a baissé son arme et tiré dans notre direction. […] Puis il a brandi son couteau et s'est mis à courir vers nous en criant Allahou akbar ». John reste « bloqué ». « Je n'ai pas réussi à tirer », explique-t-il.

Ses collègues, eux, n'hésitent pas. « Vu le danger imminent, je décide de faire feu », explique Sébastien*, gardien de la paix de 30 ans. Plusieurs autres policiers tirent en même temps. Anzorov tombe au sol. « Je m'approche de lui […] J'essaye de prendre l'arme et le couteau, mais l'individu dans un geste rapide se saisit de nouveau du couteau et tente de me toucher au niveau du genou droit », relate Sébastien. Sylvain*, qui a suivi son coéquipier, fait à nouveau feu « pour le neutraliser et préserver mes collègues. » Anzorov meurt, touché par neuf balles sur les dix tirées.

Moins de cinq minutes plus tard, la BAC est sur place. Karim confie son pistolet-mitrailleur à un collègue et se met « à pleurer dans ses bras ». « Je me suis posé dans un véhicule pour retrouver mon calme », se remémore-t-il devant les enquêteurs. Ses collègues reculent par crainte d'une charge explosive et attendent les renforts. Tous ces policiers du quotidien ont sans doute évité un massacre plus grave encore, mais restent « choqués ».

« Je suis un peu perdu, souffle Jérôme, qui n'avait jusque-là jamais fait usage de son arme. Il fallait intervenir, interpeller l'auteur des faits qui pouvait réitérer. Nous avons fait notre travail, mais jamais ce midi, je me suis dit que j'allais vivre ça… »

* Tous les prénoms ont été changés.