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Attaque de Conflans : «Une polémique a débouché sur un acte terroriste grave», constate Laurent Nunez

Le coordonnateur national du renseignement et de la lutte contre le terrorisme, Laurent Nunez, analyse la genèse de l’attentat qui a coûté la vie à l’enseignant de Conflans-Sainte-Honorine.

 Pour Laurent Nunez, l’incident autour du cours dispensé par la victime a été instrumentalisé, par un parent d’élève notamment.
Pour Laurent Nunez, l’incident autour du cours dispensé par la victime a été instrumentalisé, par un parent d’élève notamment. LP/Frédéric Dugit

Selon Laurent Nuñez, coordonnateur national du renseignement et de la lutte contre le terrorisme auprès du président de la République, l'assassinat du professeur d'histoire-géographie Samuel Paty est le symbole d'un nouveau cap qui a été atteint.

Avec cet attentat qui vise un nouveau symbole, l'école, a-t-on franchi un nouveau palier ?

LAURENT NUNEZ. Oui, pour trois raisons. D'abord car l'attentat a visé un professeur qui ne faisait qu'exercer sa liberté d'enseigner et expliquer la liberté d'expression aux élèves, des valeurs cardinales dans la République française. Cela me rappelle terriblement l'attentat de Magnanville, où là encore les victimes ont été ciblées en raison de leur qualité (NDLR : Jean-Baptiste Salvaing et Jessica Schneider, deux policiers, avaient été tués à leur domicile en 2016).

Ensuite, nous sommes là dans l'essence même de l'acte terroriste avec une volonté manifeste de troubler l'ordre public par la terreur, comme le démontrent l'acte de décapitation et la mise en scène macabre du meurtre avec la publication d'une photo. Enfin, il y a l'instrumentalisation de l'incident autour du cours dispensé par la victime par un parent d'élève qui, à des fins polémiques et politiques, en faisant des vidéos et en les publiant sur les réseaux sociaux, cherche à promouvoir le séparatisme islamiste qui conteste la liberté d'enseignement et d'expression.

L'auteur de l'attentat a-t-il été influencé par cette polémique ?

L'enquête judiciaire dira s'il existe des liens entre l'auteur et les acteurs de la polémique. Mais en tout état de cause, cette polémique entretenue a débouché sur un acte terroriste grave, il y a donc un lien, fusse-t-il indirect, et c'est en cela aussi que le scénario de cet attentat est nouveau. Cela doit renforcer notre détermination à lutter contre le séparatisme islamiste et à poursuivre résolument les actions menées, comme l'a rappelé le président de la République. Les vidéos publiées par le parent d'élève illustrent bien ce séparatisme qui mène à la division de la société, abîme le vivre-ensemble, contrevient aux principes républicains. On voit avec ce drame que cela peut conduire à l'horreur absolue.

VIDÉO. Attaque de Conflans : "Un professeur est en droit de montrer ces caricatures"

Selon nos informations, le renseignement territorial avait émis une note sur l'incident au collège de Conflans-Sainte-Honorine. Y a-t-il eu une sous-évaluation de la menace ?

Effectivement, les services de renseignement avaient connaissance de cette polémique autour des enseignements de la victime. Comme l'a rappelé le ministre de l'Education nationale, la principale du collège avait mis en place une médiation, avait fait intervenir des équipes « valeurs de la République », rencontré les parents d'élève et les choses s'étaient sensiblement apaisées. La polémique n'était plus entretenue que par un seul parent d'élève.

Abdoullak Anzarov était inconnu des services. C'est là encore le scénario redouté par les autorités ?

Oui, car nous sommes au cœur de la menace terroriste endogène. Comme lors des six dernières attaques en France, nous avons affaire à un individu inconnu pour sa radicalisation, qui passe à l'acte en un temps très court en réponse aux appels de la propagande d'organisations terroristes ou pour réagir aux caricatures du prophète Mahomet, comme c'était déjà le cas dans l'affaire de la rue Appert (NDLR : près des anciens locaux de Charlie Hebdo, où un homme a attaqué deux personnes à la machette le 25 septembre). Ces terroristes n'ont aucun lien avec des personnes connues sur zone ou ailleurs, ce qui d'ordinaire permet de détecter les actions violentes. C'est la démonstration que la lutte contre le séparatisme dépasse la seule action des services de renseignement et doit impliquer tous les services de l'Etat, les collectivités territoriales…

Quel poids représente la communauté tchétchène dans le djihad français ?

Cette communauté, au titre de la radicalisation, fait l'objet de toutes les attentions des services de renseignement. Certains de ses membres sont partis sur la zone irako-syrienne, depuis la France mais aussi d'autres pays. Il a eu le précédent de l'attaque commis près de l'Opéra à Paris par un individu d'origine tchétchène, en 2016. Il y a également eu des projets d'attentats déjoués impliquant des membres de cette communauté, comme l'affaire Baur-Merabet à Marseille (Bouches-du-Rhône) durant la présidentielle 2017. Un certain nombre d'individus d'origine tchétchènes sont suivis, mais ce n'était pas le cas s'agissant de l'assaillant de Conflans.