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Attaque à Conflans : quel rôle a joué Abdelhakim Sefrioui, militant islamiste ?

Fiché S et inscrit aux fichiers des personnes radicalisées, cet homme connu des services de renseignement avait personnellement appelé à la suspension de l’enseignant assassiné, Samuel Paty.

 Les enquêteurs cherchent à savoir quel rôle a pu jouer la diffusion des vidéos d’Abdelhakim Sefrioui dans la commission de l’acte terroriste.
Les enquêteurs cherchent à savoir quel rôle a pu jouer la diffusion des vidéos d’Abdelhakim Sefrioui dans la commission de l’acte terroriste. LE PARISIEN/Eric Bureau

« Ça fait cinq-six ans que des enfants de 12-13 ans, des musulmans, sont choqués, sont agressés, sont humiliés devant leurs camarades […] On a dit qu'on exigeait la suspension immédiate de ce voyou. » Face caméra, Abdelhakim Sefrioui critique ainsi, ce jeudi 8 octobre, le cours sur la liberté d'expression donné par « Monsieur Paty » trois jours plus tôt. Une harangue filmée devant le collège du Bois d'Aulne, à l'endroit même où parents d'élèves, élèves, enseignants et habitants anonymes sont venus se recueillir en nombre neuf jours plus tard. À l'endroit même, aussi, où l'assaillant a patiemment attendu la sortie de l'enseignant pour l'assassiner sauvagement vendredi après-midi.

Les images montrent d'abord un parent d'élève, lui aussi placé en garde à vue, en train de demander à sa fille ce qui s'est passé durant le cours. La fillette s'exécute, raconte que l'enseignant a proposé aux élèves de sortir de la salle de classe parce qu'il s'apprêtait à montrer des images qui pourraient les choquer. Quelles images? « Un homme nu » répond-elle, faisant référence à la caricature de Mahomet publiée par Charlie Hebdo.

Sur l'extrait, Abdelhakim Sefrioui apparaît plusieurs minutes plus tard. Il raconte son rendez-vous avec la principale de l'établissement. « On a expliqué la gravité de la chose mais ça n'avait pas l'air de choquer autrement la principale ni la CPE […] Nous sommes partis de là-bas avec la ferme intention de mobiliser pour une action devant l'établissement et l'inspection académique », explique-t-il notamment.

Sefrioui omniprésent

Durant les jours qui ont précédé l'attaque, Abdelhakim Sefrioui s'est montré omniprésent aux côtés du père de famille. Il était avec lui lors du tournage de la vidéo. Il était là, encore, lorsque ce parent d'élève a déposé une plainte contre l'enseignant pour diffusion d'images pornographiques et lorsqu'il a fallu rencontrer la principale de l'établissement. Tous deux étaient encore entendus par les enquêteurs samedi soir dans le cadre de leur garde à vue. Les policiers cherchent à savoir à quel point la diffusion de ces vidéos, et la « publicité » donnée au cours de monsieur Paty, ont influencé le geste sanguinaire du terroriste. La femme d'Abdelhakim Sefrioui a également été placée en garde à vue.

Abdelhakim Sefrioui est bien connu du renseignement français. Il est fiché S et inscrit aux fichiers des personnes radicalisées. Dans la vidéo du 8 octobre, il se présente comme membre d'un « Conseil des Imams de France » qui n'aurait en fait, selon BFMTV, aucune existence légale. Une présentation aujourd'hui nuancée par Dhaou Meskine, son secrétaire général, dans un communiqué. « Personne n'a été autorisé à parler de cette tragédie ou dans n'importe quelle autre affaire au nom du Conseil des Imams, nous nous désolidarisons de tout ce qui a été dit en notre nom. »

« Ce qui nous intéresse, c'est l'action »

Abdelhakim Sefrioui s'est notamment distingué en fondant en 2004 le collectif propalestinien Cheikh Yassine, du nom du fondateur du Hamas, tué par l'armée israélienne cette même année. En 2010, il détaillait auprès du Parisien les raisons qui l'avaient poussé à créer ce collectif. « Nous militons pour la libération de la Palestine, expliquait-il, nous sommes des résistants et non un commando terroriste, comme ont pu le dire certains médias. Ce qui nous intéresse, c'est l'action, mais une action pacifique, dans le respect des lois. Notre noyau dur compte 70 personnes, surtout en Ile-de-France, mais nous sommes les plus actifs sur le terrain. Nous comptons d'ailleurs nous constituer en associations dans plusieurs villes. »

Pendant des années, ce collectif a notamment mené une fronde contre l'imam de Drancy, Hassen Chalgoumi, mais aussi celui de la grande mosquée de Paris, Dalil Boubakeur, pour réclamer leurs départs. En 2010, Le Parisien racontait l'arrestation de Sefrioui devant la mosquée de Drancy, alors que les autorités avaient interdit un énième rassemblement, craignant des « troubles à l'ordre public ». Interrogé par l'hebdomadaire Marianne, Hassen Chalgoumi assure avoir été placé sous protection policière du fait de ces accrochages. Il dit avoir été victime de menaces répétées et affirme que « deux personnes de Cheikh Yassine sont venues chez (lui) pour (l)'agresser ». Les intrus auraient été surpris, équipés d'une caméra, en train d'escalader le mur de son domicile.

Engagé auprès de Dieudonné

En 2014, le ministère de l'Intérieur aurait sérieusement envisagé la dissolution de ce collectif, racontait alors notamment le quotidien Libération. « Cheikh Yassine, composé d'une trentaine de « frères » issus de la région parisienne, animerait, seul, le site de l'association cultuelle Ansar-al Haqq, une plateforme œuvrant au recrutement pour le djihad », pouvait-on lire alors. Cette même année, Abdelhakim Sefrioui avait participé à Paris à des manifestations pro-Gaza, scandant des slogans à la gloire du Hamas et du djihad islamique.

Avant ces histoires, l'homme a enseigné pendant des années au sein de l'Education nationale. Interrogé en 2003 par La Vie, celui qui tenait alors une librairie dans le onzième arrondissement de Paris expliquait avoir enseigné l'informatique. En 2006, c'est aux côtés de Dieudonné qu'on le retrouve. Il avait à l'époque intégré son bureau de campagne, lorsque ce dernier disait envisager une candidature à l'élection présidentielle. Un bureau dans lequel pouvaient se côtoyer militants d'extrême droite, négationnistes et autres islamistes radicaux.

Abdelhakim Sefrioui semble avoir fait du coup d'éclat une spécialité. Il apparaît dans de nombreux articles de presse publiés ces dernières années. En 2010 par exemple, lorsque la radio Europe 1 racontait le procès qui opposait deux membres du collectif Cheikh Yassine à l'imam Chalghoumi. Une femme intégralement voilée aurait alors tenté de pénétrer au sein du tribunal de Bobigny. Sefrioui dénonçait alors le traitement d'une femme ayant été « exclue comme une malpropre ». Un an plus tard, il se présentait avec ses soutiens devant un lycée de Saint-Ouen, en tant qu'accompagnateur de la mère d'une élève rappelée aux principes de la laïcité pour le port de l'abaya, une robe longue et sombre qu'elle portait tout en retirant le voile. « L'affaire des robes noires » était née.

Sa présence dans le dossier était-elle annonciatrice du sérieux de l'affaire ? « Ça fait 12 ans que les services tentent d'accrocher judiciairement Abdelhakim Sefrioui en raison de ses activités séparatistes, relève un haut fonctionnaire. Son implication dans cette polémique n'était pas anodine et aurait dû faire tiquer les agents et faire l'objet d'une remontée d'informations plus précise. Même si cela ne signifie évidemment pas que sa présence était annonciatrice d'un attentat. »

À quel point son nouveau « coup d'éclat » a-t-il pu influencer la commission de l'attentat ? Les enquêteurs disposent encore de plusieurs heures pour tenter d'y répondre.