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Affaire Robert Boulin : une nouvelle expertise remet en cause la thèse du suicide

Un collège de médecins estime que l’hypothèse d’une noyade du ministre du Travail, retrouvé mort en 1979, ne peut être prouvée. Ces conclusions, que nous révélons, fragilisent la version officielle, contestée par sa famille qui croit à un assassinat politique.

 Le corps du ministre du Travail Robert Boulin a été retrouvé dans un lac dans la forêt de Rambouillet (Yvelines), le 30 octobre 1979.
Le corps du ministre du Travail Robert Boulin a été retrouvé dans un lac dans la forêt de Rambouillet (Yvelines), le 30 octobre 1979. LP/T.Besnier

C'est une nouvelle brèche dans la version officielle qui prévaut depuis plus de 40 ans sur la mort de Robert Boulin. « La fin d'une fiction », dit même Fabienne Boulin-Burgeat. Avec son avocate Me Marie Dosé, la fille du ministre du Travail, retrouvé mort en 1979 dans des circonstances troubles, a réussi à faire rouvrir ce dossier emblématique en 2015, notamment grâce à un nouveau témoin.

Et l'instruction, désormais ouverte pour « enlèvement et séquestration suivi de mort ou assassinat », vient de s'enrichir d'une nouvelle expertise médicale dont les conclusions, que révèle le Parisien - Aujourd'hui en France, sapent les fondements de la vérité judiciaire établie à l'époque. Une version à laquelle n'a jamais cru sa famille, qui penche pour un règlement de comptes dans un contexte politique très tendu de « guerre des droites ».

En 1979, la cause est pourtant entendue. Une heure après qu'il a été retrouvé mort au petit matin du 30 octobre, agenouillé dans un étang peu profond de la forêt de Rambouillet (Yvelines), le décès de Robert Boulin est officialisé. La dépêche de l'Agence France-Presse, reprise dans tous les médias, fait alors état d'un suicide par noyade après absorption de barbituriques.

La mort de Robert Boulin, ministre de Valéry Giscard d’Estaing, (ici le 21 octobre 1979) reste l’une des plus grandes énigmes de la Ve République./AFP
La mort de Robert Boulin, ministre de Valéry Giscard d’Estaing, (ici le 21 octobre 1979) reste l’une des plus grandes énigmes de la Ve République./AFP  

Ce que confirmera bien vite l'enquête, s'appuyant notamment sur des courriers d'adieux reçus par les proches de Robert Boulin et sur une autopsie aujourd'hui très contestée. Aucun barbiturique n'est finalement retrouvé, mais du Valium en « forte quantité » − deux fois la dose normale. Hagard, le ministre aurait donc marché dans la vase et succombé dans 50 cm d'eau…

La noyade «peut être avancée mais non confirmée»

La découverte de deux fractures sur le visage du ministre, autopsié une seconde fois en 1983 après une plainte pour meurtre de sa famille, n'y change rien : « La réalité du suicide est confortée par de nombreux éléments […]. Robert Boulin présentait toutes les caractéristiques d'une mort par noyade, survenue entre 17 heures 30 et 20 heures », peut-on lire dans l'ordonnance de non-lieu rendue en 1991, et confirmée l'année suivante.

Dans leur rapport rendu le 24 septembre, les quatre experts médicaux ayant réexaminé toutes les pièces du dossier se montrent pourtant beaucoup moins péremptoires. Ce collège, composé d'un légiste, d'un pneumologue, d'un toxicologue et d'un radiologue, estime que les constatations de l'époque sont certes « compatibles » avec une noyade, mais « pas suffisantes à une conclusion formelle ».

« L'hypothèse d'un décès par submersion vitale, écrivent-ils ainsi, peut être avancée mais non confirmée ». Ils regrettent notamment l'absence d'analyse des poumons − indispensable pour établir un tel diagnostic − et de l'eau qu'ils auraient pu contenir pour la comparer à celle de l'étang. Poumons qui n'ont jamais été retrouvés…

L'heure du décès n'est pas plus établie

Ils relativisent également les conclusions de leurs prédécesseurs qui parlaient de « quantités importantes » de médicaments et expliquaient ainsi pourquoi un homme avait pu se noyer dans un endroit où il avait pied. « Les concentrations retrouvées sont à la limite supérieure de la zone thérapeutique habituelle et ne peuvent pas être considérées comme toxiques », balaient ainsi les médecins.

L'heure de la mort n'est, selon eux, pas plus établie. L'analyse dite du « bol alimentaire », qui examine le degré de digestion des aliments en fonction de l'heure du dernier repas est « très peu fiable », relèvent-ils. Un élément qui n'a rien d'anecdotique, notamment dans l'hypothèse d'une séquestration, possiblement suivie de violences. En outre, plusieurs personnalités politiques, dont le Premier ministre de l'époque Raymond Barre, ont depuis raconté publiquement avoir été averties dès deux ou trois heures du matin de la découverte du corps de Robert Boulin, officiellement « retrouvé » à 8h35.

Quant à la fracture mise en évidence sur le nez du ministre, si elle n'a pas pu être mortelle, elle est « récente ou concomitante au décès ». Les médecins évoquent un « choc direct » : chute ou « heurt par objet contondant » qui plaide pour un passage à tabac. Ils excluent en tout cas, contrairement à leurs collègues de la seconde autopsie, une mauvaise manipulation du corps à la sortie de l'eau ou lors des soins d'embaumement − réalisés, du reste, sans l'accord de la famille.

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«On aurait dit qu'on le sortait d'une malle»

« C'est très simple : quelle que soit l'issue de cette enquête, plus aucun magistrat ne pourra affirmer qu'il s'agit d'un suicide par noyade. C'est un tournant », se réjouit Me Marie Dosé. La pénaliste, qui a demandé un complément d'expertise, regrette toutefois le silence des médecins sur plusieurs points. Par exemple, sur le témoignage de ce médecin réanimateur au Smur, parmi les premiers présents sur place. « Il n'avait pas la position d'un noyé, pas du tout. Il était à quatre pattes, un bras en l'air […]. On aurait dit qu'on le sortait d'une malle », a-t-il déclaré au juge en 2016. Un élément qui s'ajoute à une constatation médicale datant de 1979 : les lividités cadavériques − qui proviennent d'une accumulation de sang sous l'effet de la gravité − se situaient dans le dos de Robert Boulin. Incompatible avec sa position accroupie, face contre l'eau.

La pénaliste souligne encore d'autres étrangetés, sans réponse à ce jour : le Valium, retrouvé dans le sang mais pas dans l'estomac du défunt, ou la présence d'une blessure au poignet « en voie de cicatrisation » que personne, pas même son kinésithérapeute qui l'avait massé la veille, n'avait remarquée. « Tous les gens qui l'ont vu ce matin-là pensent qu'il a été tabassé et jeté dans l'étang, tout le monde sait qu'il a été assassiné, ça devient ridicule », assène de son côté Fabienne Boulin-Burgeat, qui exhorte la justice à accélérer. Elle en appelle au président Emmanuel Macron : « Veut-on vraiment une justice qui dysfonctionne ? Il est temps de dire la vérité et de rétablir mon père dans son honneur. »

L’affaire Boulin

30 octobre 1979 : Robert Boulin, 59 ans, est retrouvé mort, agenouillé dans cinquante centimètres d’eau en forêt de Rambouillet (Yvelines). Une heure plus tard, son décès est officialisé, présenté comme un suicide par noyade après absorption de barbituriques.

Octobre 1980 : les prélèvements sanguins disparaissent de l’institut médico-légal. Les poumons ainsi que d’autres organes ne seront jamais retrouvés.

1983 : la famille Boulin dépose plainte pour meurtre. Après exhumation, une nouvelle autopsie révèle des fractures au visage.

1984 : Bertrand Boulin, le fils du défunt, affirme avoir vu son père en possession de dossiers de grandes entreprises (Elf Aquitaine, Dassault…), certains accolés de la mention « malversation ».

1991 : non-lieu dans l’instruction pour meurtre. Deux demandes de réouverture de l’enquête, en 2002 puis 2010, sont refusées.

2015 : nouvelle plainte, cette fois pour assassinat et séquestration suivie de mort. Elle s’appuie sur un nouveau témoin ayant croisé Robert Boulin en voiture, quelques heures avant sa mort. Le ministre se trouvait avec deux inconnus, dont l’un était au volant. Le dossier est relancé.

Octobre 2020 : un collège d’experts médicaux estime que l’hypothèse d’une mort par noyade ne peut qu’être « avancée ». Ils remettent aussi en cause l’heure de la mort et excluent que la fracture au nez ait pu apparaître post-mortem.