Affaire Duhamel : le dernier combat de Marie-France Pisier

En 2008, après avoir appris les accusations d’inceste portées par son neveu contre Olivier Duhamel, la comédienne s’était battue pour faire éclater la vérité. Dix ans après sa mort, le parquet a ouvert une enquête pour viol et agressions sexuelles sur mineur à la suite de la publication du livre révélation de Camille Kouchner.

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 Marie-France Pisier a été retrouvée morte, le 24 avril 2011. L’enquête avait alors conclu à un suicide.
Marie-France Pisier a été retrouvée morte, le 24 avril 2011. L’enquête avait alors conclu à un suicide. Stéphane Cardinale/Sygma

« A la tienne. » Ce 5 janvier, Mathieu Funck-Brentano, 36 ans, publie sur Facebook ces trois mots, accompagnés d'icônes en forme de coupes de champagne. En dessous, une photo où perce le sublime regard vert de sa mère, l'actrice Marie-France Pisier, décédée en 2011 à 66 ans. Seuls quelques amis comprennent ce message sibyllin… Et saisissent l'écho à l'« affaire Duhamel ». La presse vient de révéler la parution à venir de « La Familia grande », où Camille Kouchner raconte que « Victor », son jumeau, le neveu de Marie-France, a été abusé sexuellement à l'adolescence par leur beau-père, le politologue Olivier Duhamel (1).

Ce terrible secret, l'actrice l'a combattu avec fougue pendant les trois dernières années de sa vie. Ce 5 janvier, donc, c'est à sa mère disparue dans des conditions troubles que pense Mathieu. Il n'est pas le seul. « Je me suis dit : Si Marie-France avait été là, on aurait sabré le champagne! » confie l'écrivaine et réalisatrice Marie Jaoul de Poncheville, intime de la comédienne. « Il était temps! a songé, de son côté, le créateur de costumes Christian Gasc, fidèle parmi les fidèles de Pisier. Marie-France aurait voulu que ce livre existe. Grâce à lui, son âme est enfin sereine. »

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C'est à la fin de l'été 2008, dans son appartement longeant le Luxembourg (Paris VIe), que Marie-France Pisier découvre l'inceste dont a été victime son neveu vingt ans plus tôt. Sa sœur aînée, Evelyne, professeure de droit qui a épousé Olivier Duhamel après avoir divorcé de Bernard Kouchner, le père de ses trois enfants, débarque chez elle. Dans la cuisine, elle s'effondre en lui répétant ce que lui a confié Victor… Sidérée, la comédienne se livre à sa garde rapprochée. « Marie-France m'a appelée en hurlant et en sanglotant », se souvient Marie Jaoul de Poncheville. Christian Gasc a accouru immédiatement : « On était révulsés… On a crié notre colère. »

Marie-France Pisier supplie sa sœur de quitter son mari

« Dès le premier jour, Marie-France a réagi sans ambiguïté, se souvient Julien Kouchner, l'aîné de Camille et Victor. Sans renoncer à ses valeurs et à cette phrase qu'elle répétait sans cesse : ll faut traverser la vie comme un Seigneur. » Marie-France Pisier supplie sa sœur de quitter son mari. « Elle me dit que si je reste avec Olivier, c'est que je n'aime pas mes enfants ! » s'étrangle Evelyne devant ces derniers, estomaqués. Mais l'aîné résiste et, pour la première fois, un fossé sépare les sœurs, qui avaient jusque-là surmonté de front les épreuves d'une vie romanesque, émaillée de drames.

Evelyne Pisier, ici en 2002./AFP/Jean-Pierre Muller
Evelyne Pisier, ici en 2002./AFP/Jean-Pierre Muller  

Ballottées, avec leur petit frère Gilles, entre l'Indochine et la Polynésie, ces filles d'un administrateur colonial ont été internées pendant plusieurs mois dans un camp japonais à cause de leur père. Elles ont vécu les deux divorces de leurs parents (qui s'étaient remariés entre-temps), puis l'arrivée à Nice avec une mère seule et sans diplôme. Adultes, elles ont été confrontées, en 1986 puis en 1988, au suicide de leur père, puis de leur mère.

Si Evelyne a choisi une carrière universitaire tandis que Marie-France, repérée à l'âge de 17 ans par François Truffaut, tournait pour Téchiné, Buñuel et Rivette, publiait des romans et réalisait des films, les deux sœurs ont vécu à quelques rues l'une de l'autre. Partageant les mêmes vacances, les mêmes amis, parfois les mêmes amants. La blonde et la brune vivent même avec des cousins germains, puisque le père d'Olivier Duhamel et la mère de l'homme d'affaires Thierry Funck-Brentano, compagnon de Marie-France depuis 1982, sont jumeaux.

«Elle voulait ériger une armée»

Mais face à l'inceste et au déni d'Evelyne, Marie-France renonce à sa relation avec cette sœur tant aimée. Elles deviennent étrangères l'une à l'autre. « Evelyne changeait de trottoir quand elle croisait Marie-France », raconte un proche. La cadette est « chavirée » par cette rupture, mais a la tête haute. « Marie-France avait un sens très profond de ce qui était juste et ce qui ne l'était pas », souligne Georges Kiejman.

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L'avocat, qui fut le mari de l'actrice entre 1973 et 1979, ne commente pas « l'affaire Duhamel », mais se souvient du « caractère » de la comédienne. « Ce caractère, elle le tenait de sa mère qui a divorcé deux fois d'un mari maurrassien et a lutté pour élever seule ses trois enfants », poursuit l'ancien ministre de Mitterrand. Avec son âme de militante, celle qui a signé en 1971 le manifeste des 343 pour la légalisation de l'IVG se lance dans une lutte acharnée pour révéler le secret de ses neveux.

« Cet inceste l’obsédait », raconte Marie Jaoul de Poncheville./John Foley/Opale/Leemage
« Cet inceste l’obsédait », raconte Marie Jaoul de Poncheville./John Foley/Opale/Leemage  

« Marie-France voulait dénoncer Olivier Duhamel à la police », se souvient Marie Jaoul de Poncheville. Quand la comédienne comprend que son neveu ne déposera pas plainte, elle confie à ses proches une mission : prévenir le plus grand nombre de personnes possible. « Elle voulait ériger une armée », explique la réalisatrice. « Marie-France était révoltée par la faune de ministres et de gens importants qui continuaient à aller à Sanary-sur-Mer (NDLR : dans la résidence varoise d'Olivier Duhamel et Evelyne Pisier), assure la productrice et universitaire Sylvette Desmeuzes, rencontrée à Hollywood en 1970. Dès qu'elle apprenait que quelqu'un était invité là-bas, elle lui racontait tout. Elle voulait créer un vide autour d'Evelyne et Olivier. »

Christian Gasc, qui vit entouré de photos de l'actrice dans l'immeuble où celle-ci l'a hébergé pendant deux ans et demi, résume cette « croisade » : « Dans son désarroi, Marie-France avait décidé, au fond d'elle-même, d'avoir la peau de Duhamel ». L'actrice alerte des centaines de personnes. Pendant ce temps, Olivier Duhamel, qui fut député européen de 1999 à 2004, anime l'émission « Mediapolis » sur Europe 1, une des radios du groupe Lagardère, dont Thierry Funck-Brentano est l'un des cogérants. « TFB » aurait continué de voir son cousin – contacté, l'intéressé ne nous a pas répondu.

De nombreuses angoisses

En 2009, Marie-France Pisier épouse son compagnon. Mais à la mairie comme au restaurant Le Récamier, près du Bon Marché, Evelyne n'est pas invitée : Christian Gasc se souvient qu'il n'y avait autour du couple que leurs enfants, Mathieu, et Iris, ainsi que Sylvette Desmeuzes. Certains membres de la famille ne découvriront cette union qu'à la mort de Marie-France.

Ces années-là, celle qui a décroché deux Césars et joué dans une soixantaine de films tourne peu. Après 2008, elle jouera dans la comédie « Il reste du jambon ? » et deux téléfilms. « Elle menait une vie d'étudiante : elle lisait et allait beaucoup au cinéma », souligne son amie Brigitte Fossey, qui fut sa partenaire dans le feuilleton « les Gens de Mogador » en 1972. Marie-France Pisier fréquente ses amis, se rend à la salle de gym avec Catherine Deneuve, Isabelle Huppert ou Florence Pernel. Mais elle subit aussi la récidive d'un cancer du sein diagnostiqué en 2003 et broie parfois du noir.

Marie-France Pisier et Brigitte Fossey (à droite) furent partenaires sur le tournage des « Gens de Mogador », en 1972./BestImage/Guillaume Gaffiot
Marie-France Pisier et Brigitte Fossey (à droite) furent partenaires sur le tournage des « Gens de Mogador », en 1972./BestImage/Guillaume Gaffiot  

« Cet inceste l'obsédait, raconte Marie Jaoul de Poncheville. Marie-France avait énormément d'angoisses : elle débarquait parfois chez moi en me disant qu'elle voulait juste dormir… C'était comme si s'écroulait le mythe construit par sa mère Paula, selon lequel sa famille était la plus extraordinaire, originale et libre. » En avril 2011, l'horizon s'éclaircit pour Marie-France Pisier : elle est en rémission de son cancer et se réjouit à l'idée de participer, le 17 mai, à l'hommage que rendra le Festival de Cannes à Jean-Paul Belmondo, son partenaire dans « le Corps de mon ennemi » et « l'As des As ».

Mi-avril, elle passe le week-end de Pâques avec son mari dans leur villa de Saint-Cyr-sur-Mer. A 20 km de Sanary, où ils ont passé tant d'étés. Mais le 24 avril, à 3h30 du matin, Thierry Funck-Brentano trouve sa femme inanimée dans la piscine, la tête coincée dans une lourde chaise en fer forgée, des bottes de caoutchouc aux pieds. Les gendarmes ouvrent une enquête. L'actrice, qu'une sciatique faisait souffrir, avait avalé des antalgiques et bu de l'alcool, mais pas suffisamment pour provoquer sa mort. De l'eau est retrouvée dans ses poumons, mais pas assez pour causer la noyade. Hydrocution ? Crise cardiaque ? Les gendarmes, qui ne suspectent aucune « intervention extérieure », concluent à un probable suicide.

«Elle n'aurait jamais voulu être enterrée avec son pire ennemi !»

Thierry Funck-Brentano a toujours été persuadé par cette thèse. Pas les enfants de Marie-France Pisier ni ses amis. Le 23 avril, Christian Gasc, Marie Jaoul de Poncheville et Sylvette Desmeuzes ont parlé à la comédienne au téléphone. Ils assurent qu'elle n'était pas suicidaire. Et tous les trois sont convaincus qu'après le traumatisme du suicide de sa mère, qu'elle avait retrouvée en état de décomposition, l'actrice n'aurait jamais commis un tel acte. « Le suicide de Marie-France est inconcevable, martèle Sylvette Desmeuzes. Si elle avait trop souffert, elle en aurait parlé à ses enfants… Et elle serait morte avec panache, pas assise dans une chaise ! »

Pour Christian Gasc, « Marie-France aurait voulu que ce livre existe »./BestImage/Coadic Guirec
Pour Christian Gasc, « Marie-France aurait voulu que ce livre existe »./BestImage/Coadic Guirec  

Certains croient à un accident après un malaise. D'autres estiment que l'enquête a été bâclée. « Pourquoi les chiens n'ont-ils pas aboyé ? » s'interroge encore Christian Gasc. Au cours de l'enquête, les gendarmes mettent au jour l'inceste, mais sans plainte, le dossier en reste là. Le 30 avril 2011, Marie-France Pisier est inhumée à Sanary-sur-Mer, dans le caveau de la famille Duhamel-Funck-Brentano. « Au cimetière, quand j'ai compris qu'elle serait enterrée avec son beau-frère, je voulais crier ! » se souvient Sylvette Desmeuzes. « Elle n'aurait jamais voulu être enterrée avec son pire ennemi ! » fulmine un proche.

Décédée d'un cancer des poumons en 2017, Evelyne rejoindra sa sœur dans le caveau de Sanary. Après 2011, le combat de Marie-France Pisier pour dévoiler les accusations de Victor, lui, est mis en sommeil… jusqu'au 5 janvier dernier.

(1) Interrogé dans la presse, ce dernier se borne à répondre que suite à ces révélations, le parquet a ouvert dans la foulée une enquête qui est en cours.