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Affaire Antonino Mercuri : «Tout devait passer par lui, avec lui et en lui», témoignent les plaignantes

Pour la première fois, des victimes déclarées de l’ostéopathe Antonino Mercuri, accusé de dérive sectaire, sortent du silence. Elles livrent un récit glaçant des méthodes du praticien, entre méditations, culte de la personnalité et captation financière.

 Anciennes patientes d’Antonino Mercuri, Eva, Lucile, Léa et Sylvie font partie de la cinquantaine de victimes recensées par les policiers qui enquêtent.
Anciennes patientes d’Antonino Mercuri, Eva, Lucile, Léa et Sylvie font partie de la cinquantaine de victimes recensées par les policiers qui enquêtent. LP/Philippe Lavieille

Elles étaient cadres, infirmière ou employée dans le social lorsqu'elles ont rencontré Antonino Mercuri à une période difficile de leur vie. Toutes anciennes patientes de l'ostéopathe parisien, mis en examen depuis deux ans et demi pour « abus de faiblesse », « escroquerie » et « exercice illégal de la médecine », Lucile, 55 ans, Léa, 66 ans, Sylvie, 59 ans, et Eva, 48 ans, (les prénoms ont été changés) témoignent pour la première fois dans le bureau de leurs avocats Mes Olivier Morice et Marion Lissot.

Profondément meurtries par l'expérience vécue, elles racontent comment elles seraient tombées sous l'emprise sectaire du praticien, séduites par ses enseignements spirituels. Avant de réussir à s'extirper de son influence, acculées par les dettes et fragilisées psychologiquement. En processus de reconstruction aujourd'hui, elles ont déposé plainte contre Antonino Mercuri, qui lui clame son innocence, et appellent les autres victimes potentielles de l'ostéopathe à se constituer parties civiles pour obtenir réparation.

Comment s'est déroulée votre rencontre avec Antonino Mercuri ?

LUCILE. C'était en 2005, par le biais de mon ancienne psychothérapeute Brigitte L. Au départ, il s'agissait de recevoir uniquement des soins ostéopathiques avec Antonino Mercuri mais elle m'a laissé entendre qu'il avait des capacités sur le plan énergétique. Cette première rencontre ne m'avait pas inspiré confiance. Même s'il était apparu bienveillant, il avait évoqué des informations sur ma vie privée et ça m'avait déstabilisée. Avec le recul, je pense qu'il avait été informé en amont par ma thérapeute.

SYLVIE. J'ai rencontré Antonino Mercuri en 1998 alors que j'étais aussi en thérapie avec Brigitte L. depuis cinq ans. J'étais déprimée, je ne trouvais pas de sens à ma vie. Elle m'a dirigée vers lui car il pouvait m'aider à partir des enseignements de son maître indien. La première année, j'avais l'impression que cela me faisait du bien. J'ai vite déchanté…

LÉA. Notre ancienne psychothérapeute disait qu'Antonino Mercuri l'avait sauvée, qu'elle avait trouvé du sens à sa vie grâce à lui. C'était notre psy, on lui faisait confiance (NDLR : Brigitte L. a été mise en examen mais est décédée durant l'instruction en 2019). Moi aussi je me suis rendu compte après coup qu'ils s'échangeaient des informations tous les deux.

Dans quel état psychologique étiez-vous alors ?

EVA. Quand je l'ai rencontré, je souffrais d'un grand manque de confiance en moi. J'avais besoin de reconnaissance, d'être aimée. Ce n'était pas difficile à voir. J'étais l'appât idéal et il m'apparaissait comme un guide pouvant m'apporter un mode d'emploi sur la vie.

LÉA. J'avais la cinquantaine. C'était le moment de faire un point sur mon avenir. Antonino Mercuri est charismatique, il parlait de toutes les personnalités qu'il soignait et conseillait : Mitterrand, le préfet de police… Mais c'était de la façade, il s'en servait.

Comment se déroulaient les séances de soins avec Antonino Mercuri ?

LÉA. On passe d'abord des soins ostéopathiques aux séances énergétiques puis aux séances de groupe avec les méditations. En séance individuelle, les soins se déroulent en silence. Il pose une main sur un genou pendant un certain temps. Pour les séances de méditation, on est tous assis par terre, lui est dans son fauteuil. Tout le monde ferme les yeux. Il est censé transmettre par la méditation ce qu'il appelle « l'essence existentielle ». Il se dit « être exceptionnel », capable de nous éveiller, nous qui sommes encore que des êtres morts à l'intérieur, des personnages mécaniques. D'où nos soucis d'alors. Par sa transmission de vie, il disait que nous pouvions devenir des êtres humains vivants et devenir réellement acteurs de notre vie. Il était censé être comme une source de vie auprès de qui le contact est bénéfique. C'est là le piège. Nous sommes toutes tombées sous emprise. Je voulais me déployer artistiquement avoir une nouvelle lecture de vie et son discours me parlait.

SYLVIE. Mercuri disait qu'il avait un don naturel. Qu'il était doté d'une aura exceptionnelle et qu'il était capable de nous donner une existence. Il se prévalait d'une lignée indienne et de sa capacité, en tant que maître, de transmettre et de soigner - cela répondait à une quête spirituelle que l'on avait. Nous étions aussi dans un moment de fragilité du fait de la psychothérapie qui nous avait rendues particulièrement vulnérables à ce qu'il proposait. Dans ces moments-là, on n'imagine pas une seconde que les praticiens exercent une prise de pouvoir.

C'est-à-dire ?

EVA. Il m'a tellement persuadée que je vivais dans la matérialité donc dans un état de mort. Il disait qu'il incarnait la vie et qu'il était capable de nous la transmettre.

LUCILE. Sa proximité était censée nous apporter un bénéfice « énergétique ». Mais si on s'éloignait, alors on risquait d'aller mal, de dégringoler. Arrêter les soins, c'était la mort.

Rencontrées le 28 septembre au cabinet de leurs avocats, Sylvie, Lucile, Eva et Léa se sont constituées parties civiles dans l’enquête sur les pratiques d’Antonino Mercuri./LP/Philippe Lavieille
Rencontrées le 28 septembre au cabinet de leurs avocats, Sylvie, Lucile, Eva et Léa se sont constituées parties civiles dans l’enquête sur les pratiques d’Antonino Mercuri./LP/Philippe Lavieille  

A quel moment estimez-vous que ces séances de méditation ont dérivé vers l'emprise ?

LUCILE. C'est très progressif. La dérive sectaire ne saute pas aux yeux d'emblée. Quand il y a des craintes, elles sont vite éteintes. Antonino Mercuri a une capacité à identifier les failles et les points forts de chacun. Au début, il valorise, il instaure une pseudo-proximité avec lui. On a l'impression d'être des élus. Et puis petit à petit, cela se dégrade : il valorise certains patients et en dénigre d'autres dans les séances de groupe. Et puis au fil des années, cela envahit votre vie. On est bombardé de sollicitations pour participer à des séances et soins par mails et SMS jour et nuit. Il n'y a plus d'espace pour réfléchir.

Que se passait-il lors de ces fameux séminaires de méditation au Portugal ?

LÉA. Quand il m'a proposé d'aller en séminaire au Portugal au début j'ai refusé, mais il m'a parlé de bien être, de relation avec la nature… Je me suis laissée embarquer et on ne voit pas la spirale qui se met en place. J'y ai découvert ce phénomène de groupe qui s'installe autour de lui. En fait tout le monde est dans l'attente permanente de ses faits et gestes. Il ne délivre pas toutes les informations sur le déroulé des journées. Les patients, pour prouver qu'ils sont connectés avec lui, doivent savoir le trouver. Résultat, on sillonne en permanence les rues de Ponte de Lima pour le trouver. C'était comme un groupe de grenouilles de bénitier. Je me souviens aussi d'une scène où tout le monde méditait les yeux fermés dans un café, c'était effrayant à voir.

LUCILE. Il fallait sentir en permanence Antonino Mercuri, deviner où il était. Sinon on était considérés dans le négatif. Dis comme cela, ça paraît totalement délirant mais c'était l'ambiance.

EVA. En décembre 2016, j'ai même suivi un stage à distance à 3 500 euros. Il était au Portugal et moi j'étais à Paris. Il y avait une heure de méditation par jour. Tout au long du stage il ne donnait aucun horaire : il fallait deviner et se « connecter » avec lui au bon moment.

D'après l'enquête, Antonino Mercuri avait développé un culte de la personnalité…

SYLVIE. Il y avait tout un cérémonial sur la nourriture. Il fallait qu'il mange dans de la vaisselle particulière, de la nourriture faite dans des conditions particulières qui était préparée par des gens en particulier.

LUCILE. Parfois il jetait le repas à la poubelle car il nous accusait d'avoir mis des charges négatives dans la nourriture. Certains avaient le droit de manger en sa présence, d'autres non. Il avait un cercle de fidèles proches – souvent bons payeurs – et il y avait les autres, « la plèbe », qui désirait le rejoindre.

Ces cercles créaient-ils de la concurrence entre adeptes ?

SYLVIE. Oui. Alors que l'idée de départ était de former un groupe prônant l'humanité et l'éveil, il n'y avait plus que des individus isolés et essorés. Les patients n'osaient même plus se parler entre eux de peur que cela soit répété à Antonino Mercuri et réutilisé contre eux.

LÉA. On faisait tout pour ne pas être méprisé et humilié devant tout le monde. Il passait aussi son temps à se poser en victime. La culpabilité fait partie du mécanisme de l'emprise mentale. Une fois il s'est cassé la clavicule pendant un trail, il a dit que c'était la faute du groupe.

Les méthodes de l’ostéopathe-guérisseur d’Antonino Mercuri sont pointées du doigt par plusieurs plaignantes./DR
Les méthodes de l’ostéopathe-guérisseur d’Antonino Mercuri sont pointées du doigt par plusieurs plaignantes./DR  

Quelles ont été les conséquences de ces thérapies sur vos vies privées ?

LUCILE. C'est comme s'il ne fallait plus ressentir aucune émotion personnelle. Tout devait se passer « par lui, avec lui et en lui ». La moindre question, interrogation, sur ses enseignements était considérée comme une « résistance » de notre part. Ce qui est incroyable, c'est que c'est comme si nous devions rentrer dans un silence absolu de nous-même. On devait être éteint de nos émotions, joies, peines, difficultés pour ne pas, selon lui, apporter une charge négative au groupe.

EVA. Il gommait chaque individualité. Il insistait aussi beaucoup pour que nos conjoints viennent le rencontrer. Il s'immisçait dans nos vies.

Ces soins et séminaires avaient un coût élevé. A quel moment avez-vous compris que les thérapies vous menaient à l'endettement ?

LÉA. La bascule est arrivée vers 2010 avec une accélération d'un coup des soins. Il avait mis en place un système de forfait : même quand on ne pouvait pas assister aux séminaires, il fallait payer car soi-disant on recevrait les soins à distance. J'étais dans l'emprise, je ne voulais rien rater.

SYLVIE. Lorsqu'on était en difficulté financière, il disait que c'était de notre faute parce qu'on ne mettait pas en œuvre ses enseignements. Il savait combien on gagnait. La participation de chacun était différente mais très élevée par rapport à nos revenus. Je donnais des chèques pour payer toute l'année des soins dits de « full constance ». Cela signifiait qu'on était en relation permanente avec lui. Il fallait aussi faire des chèques pour payer les locations des lieux où on recevait les soins. Pendant une période, j'en avais pour plus de 10 000 euros par mois. C'est un système épuisant car toute l'énergie est consacrée à deux choses : rechercher de l'argent pour payer les soins et être avec lui. On n'a plus aucun discernement.

Certains patients auraient dilapidé l'ensemble de leur capital financier et se seraient retrouvés complètement démunis ou interdits bancaires…

EVA. Oui, comme moi par exemple. Je me suis engagée dans un projet de centre santé avec Antonino Mercuri qui n'a jamais vu le jour. J'ai versé plus de 30 000 euros. J'ai été interdit bancaire, incapable de payer mes charges sociales. En 2017 je n'avais plus d'argent, j'ai décidé d'arrêter. Mais il s'est servi d'autres patientes pour me convaincre de revenir. Je lui ai fait des chèques de reconnaissance de dettes. Il nous utilisait.

LÉA. Des patients ont vendu leur maison pour le payer. Ils se sont retrouvés dans un studio ou en colocation. D'autres, y compris cadres ou consultants, partaient faire les marchés à 6 heures du matin ou des ménages en plus de leur travail. Son discours était de dire : « Vous n'avez pas d'argent pour me payer, mais plus vous passerez du temps avec moi, plus vous gagnerez de l'argent pour me payer ».

LUCILE. Il demandait à ses disciples d'être totalement avec lui, mentalement physiquement financièrement.

«Une fois qu’on l’a quitté, on se rend compte qu’on peut très bien vivre sans lui», témoigne Léa./LP/Philippe Lavieille
«Une fois qu’on l’a quitté, on se rend compte qu’on peut très bien vivre sans lui», témoigne Léa./LP/Philippe Lavieille  

Comment êtes-vous finalement parvenues à sortir de cette spirale et vous détacher des enseignements d'Antonino Mercuri ?

LÉA. La prise de conscience s'est faite progressivement. La dernière année, comme je payais rubis sur l'ongle, Antonino Mercuri m'a proposé d'avoir le statut d'associée. J'ai été très flattée et je suis rentrée dans son cercle des plus proches. Je l'ai très mal vécu, c'était pire que d'être dans le second cercle. Il fallait être aux petits soins pour lui, anticiper ses désirs, être réactif. J'ai ressenti un soulagement quand j'ai été exclue des proches. Le déclic, même avec la vente d'une petite résidence secondaire et mon salaire, je ne pouvais plus suivre le prix des soins. J'ai eu comme un instinct de survie. Je n'ai pas voulu vendre mon appartement parisien et j'ai décidé de couper net.

SYLVIE. Je suis allée très loin dans l'engagement financier. J'ai vendu un appartement, j'ai acheté deux viagers sur ses conseils. J'avais des dettes partout. Je n'avais même plus de quoi acheter à manger. Je me suis dit que quelque chose n'allait pas. Comment un être censé être porteur d'amour pouvait-il me conduire dans une telle situation de précarité ? C'était fin 2016. Je suis revenue un an après, je ne savais plus très bien ou j'étais. Comme je n'avais pas d'argent, il m'a demandé de lui de céder mes viagers en guise de reconnaissance de dettes avec l'aide de son ami notaire (NDLR : lui aussi mis en examen). Là encore je me suis dit que quelque chose n'allait pas mais j'étais complètement perdue. J'ai eu la bonne idée de parler à une voisine bienveillante qui m'a conseillé de partir.

A quel moment prend-on conscience que l'on a été potentiellement victime d'une dérive sectaire ?

LÉA. Je n'ai pas réalisé tout de suite que j'avais été victime d'une dérive sectaire. J'étais séparée de ma famille - qui n'est toujours pas au courant -, de mes amis. Je me suis retrouvée dans une solitude incroyable. Je me suis vraiment considérée comme victime quand j'ai appris son interpellation dans la presse (NDLR : en juin 2018, NDLR). On se sent honteuse, humiliée, coupable. Au début je ne voulais pas porter plainte, mais j'ai fini par le faire après mon audition par les enquêteurs.

Avez-vous un message pour les autres patients d'Antonino Mercuri qui auraient vécu le même sort ?

LÉA. Je les invite à se constituer partie civile. Une fois qu'on l'a quitté, on se rend compte qu'on peut très bien vivre sans lui. Faire valoir son préjudice, c'est aussi une réparation. Avant d'être moi-même sous emprise, je pensais qu'il fallait vraiment être un abruti pour tomber sous la coupe d'un gourou.