«Abus sexuel» et non viol : pourquoi l’affaire de «La meute» scandalise l’Espagne

Lors des fêtes de Pampelune, en 2016, un groupe de cinq hommes surnommé « La meute » avait agressé sexuellement une jeune femme. La non-reconnaissance du délit de viol suscite l’indignation.

 Une manifestation contre le verdict de « l’affaire de la meute », vendredi à Valence (Espagne)
Une manifestation contre le verdict de « l’affaire de la meute », vendredi à Valence (Espagne) REUTERS

Pas de viol en réunion mais un simple « abus sexuel ». Le verdict de l'affaire dite de « la meute », prononcé jeudi par le tribunal de Navarre (nord-ouest de l'Espagne), scandalise l'opinion. Une pétition et des dizaines de rassemblements ont été lancés dans la foulée de cette décision de justice.

Cinq Sévillans, âgés de 27 à 29 ans, qui se surnommaient eux-mêmes « La meute », ont été condamnés à neuf ans de prison pour « abus sexuel » sur une jeune Madrilène de 18 ans pendant les fêtes de la San Fermin, à Pampelune, en 2016, aggravé d' « abus de faiblesse ».

C'est la nature du délit retenu qui suscite l'incompréhension et la colère. Alors que la parole des femmes victimes d'agressions sexuelles se libère, cette affaire exprime un décalage profond entre l'appareil judiciaire et la réalité des violences subies par une jeune femme sans défense. La victime, le parquet de Navarre et la région elle-même - partie civile dans cette affaire - ont annoncé qu'ils feraient appel du jugement. Retour sur les grandes étapes de cette affaire.

« J'ai réagi en me soumettant »

Lors du procès à huis clos organisé en novembre 2017, la jeune femme avait raconté avoir bu de la sangria, dansé et fait la fête avec des amis, avant de se retrouver seule sur un banc, où un des jeunes était venu lui parler de « football » ou de « tatouage ». Puis elle avait suivi le groupe, embrassé un garçon, sans « penser qu'allait se produire ce qui s'est produit », selon sa déclaration publiée par la presse. « Quand je me suis vue cernée… Je ne savais plus comment réagir… J'ai réagi en me soumettant », avait-elle résumé, en décrivant des fellations à la chaîne et des rapports imposés sans préservatif.

Elle avait été abandonnée à demi-nue dans une entrée d'immeuble, délestée de son téléphone portable, volé par ses agresseurs.

Les agresseurs nient et accusent la victime

La jeune femme a porté plainte dès le lendemain des faits. Les cinq agresseurs ont été arrêtés dans la foulée et placés en détention provisoire. L'un d'eux est membre de la Garde civile - suspendu de ses fonctions -, un autre a appartenu à l'armée et plusieurs étaient des supporters « ultras » du club de football de Séville.

Tout au long de la procédure, leurs avocats n'ont admis que le vol du téléphone de la victime. Et aucun des accusés n'a reconnu le caractère contraint des relations sexuelles imposées à la jeune femme, estimant qu'elle était consentante car elle n'avait pas dit « non ».

Pour appuyer cette défense, les avocats n'ont pas hésité à exploiter les vidéos tournées par les membres de « la meute ». Dans ces sept extraits vidéo, la jeune femme apparaît passive, les yeux clos. A l'image, « on ne voit pas d'agression sexuelle, on voit des relations sexuelles, point », a plaidé l'avocat de trois d'entre eux, Agustin Martinez Becerra.

Un exemple criant de « victim blaming »

La procureure Elesa Sarasate avait rejeté ces arguments en disant que « l'intimidation, gravissime, avait empêché la résistance ou la fuite ». Elle faisait valoir que la jeune fille, qui ne s'était jamais adonnée au sexe en groupe, avait rencontré ses agresseurs sept minutes avant le « viol ».

La ligne de défense des accusés a scandalisé de nombreux militants des droits des femmes, qui rappellent l'état de « sidération » qui accable les victimes de viol. L'affaire de la meute apparaît comme un cas édifiant de « victim blaming », qui consiste à faire porter la responsabilité du viol sur la personne qui en est victime.

De surcroît, le jugement de jeudi apparaît juridiquement incompréhensible. La jeune Madrilène a subi des pénétrations, ce qui caractérise le délit de viol, mais la pression collective de cinq hommes à forte carrure n'a pas été interprétée comme une « intimidation » ou une « violence »… En outre, la sentence est très inférieure aux réquisitions du parquet, qui avait requis 22 ans et 10 mois à l'encontre de chacun des prévenus.

L'affaire est commentée par des dizaines de personnalités. La romancière espagnole Lucia Etxebarria a rappelé qu'il y a 10 ans, au moment de la San Fermin 2008, une étudiante de 20 ans avait été tuée à Pampelune parce qu'elle résistait à son violeur. Et aujourd'hui « il s'avère que si tu ne résistes pas, ce n'est pas un viol », a-t-elle souligné sur Twitter.