AbonnésFaits divers

A Marseille, «la lutte contre le narcobanditisme est devenue notre priorité du quotidien»

Fusillades, règlements de comptes… Eric Arella, directeur interrégional de la police judiciaire à Marseille, évoque dans un entretien exclusif la lutte contre le banditisme lié au trafic de stupéfiants dans la cité phocéenne.

 «Nous avons réussi depuis 2016 à déjouer 24 règlements de comptes», note Eric Arella, directeur interrégional de la police judiciaire à Marseille.
«Nous avons réussi depuis 2016 à déjouer 24 règlements de comptes», note Eric Arella, directeur interrégional de la police judiciaire à Marseille. AFP/Christophe Simon

Quelques jours après la fusillade du 10 novembre dans la cité Bassens à Marseille (Bouches-du-Rhône), perpétrée par un commando lourdement armé qui a ensuite ouvert le feu sur la patrouille de police lancée à sa poursuite, Eric Arella, directeur interrégional de la police judiciaire (DIPJ) dans la cité phocéenne, revient dans un entretien au Parisien - Aujourd'hui en France sur l'évolution du narcobanditisme dans la ville. Il dresse le bilan des actions menées contre les trafiquants de drogue et notamment contre les règlements de compte, qui « baissent en tendance ».

La semaine dernière, après une manifestation de force dans la cité Bassens à Marseille, l'un des cinq «points stups» les plus importants de la ville, un commando armé a tiré sur la police avant d'être arrêté. Comment expliquer un tel phénomène ?

ERIC ARELLA. Une fusillade commise en plein jour, en pleine rue, dans le but simplement d'intimider, ce n'est pas totalement nouveau. C'est le quatrième coup de force de ce genre que l'on connaît depuis deux ans dans le département des Bouches-du-Rhône. Mais cela aurait pu tourner au drame. En sortie de cité, les malfaiteurs se sont retrouvés nez à nez avec une patrouille de police. Pris en chasse par la police, le commando a ouvert le feu à trois reprises, avec plusieurs tirs en direction des agents. Il n'y a eu aucun blessé, c'est un miracle.

Quel est le profil de ces malfaiteurs lourdement armés ?

Les quatre individus que l'on a interpellés sont connus de la police, mais ils ne sont pas dans le haut du spectre. Ils ne se sont jamais manifestés auparavant dans de grosses affaires.

Paradoxalement, les règlements de comptes baissent à Marseille et sur le département ?

Les coups de feu et fusillades augmentent quelque peu, mais les règlements de comptes baissent en tendance. Un règlement de comptes est comptabilisé en fonction de trois critères : le mode opératoire (multiplicité d'auteurs, préméditation et armes lourdes), l'appartenance de la victime au grand banditisme ou au narcobanditisme et le mobile, qui doit être lié à une logique de banditisme. Jusqu'en 2016, on comptabilisait dans les Bouches-du-Rhône une moyenne de vingt-quatre règlements de compte par an (tentés ou commis), soit 30 % des statistiques nationales. Depuis 2017, la tendance est à la baisse : treize en 2017, vingt-et-un en 2018, onze en 2019 et onze encore depuis le début de l'année.

Comment expliquez-vous cette baisse ?

En toute modestie, c'est pour partie le fruit de notre travail. En 2010, après la mort d'un adolescent de 16 ans dans la cité du Clos La Rose, il y a eu un électrochoc et une volonté forte de réorganisation, avec la création, en 2012, de la fonction de préfet de police des Bouches-du-Rhône. Depuis 2013, la DIPJ développe un maximum d'actions proactives pour optimiser les résultats de cette lutte contre le narcobanditisme. C'est devenu notre priorité du quotidien et de gros efforts ont été fournis. En 2015, la PJ Marseille est, en outre, devenue chef de file de la coordination locale de la lutte contre le trafic de stupéfiants, en lien avec la Sécurité publique, désormais généralisée à tous les services. Nous avons ainsi été précurseurs à Marseille d'une vraie démarche de décloisonnement des services sur cette thématique et sa réussite a justifié la déclinaison de ce dispositif au plan national dans le cadre du plan OFAST (NDLR : unité récemment créée et chargée de coordonner la lutte contre le trafic de stupéfiants sur le territoire français). Nous arrivons ainsi d'ailleurs régulièrement à élucider 50 % des règlements de compte depuis 10 ans. En outre, et c'est nouveau, nous avons réussi depuis 2016 à déjouer 24 règlements de comptes, dont 12 en 2016. C'est un vrai succès qui concrétise un important travail en amont sur des équipes de malfaiteurs. Bien sûr, si la police n'a pas vocation à elle seule de régler la problématique de la drogue, on peut se targuer à Marseille d'avoir un fort impact répressif.

Ces derniers mois des fusillades sont survenues dans des villes qui n'en avaient pas ou peu connu auparavant, comment l'expliquez-vous ?

On est sur un phénomène qui s'éparpille, se décline. Ce n'est pas un déport, plutôt du mimétisme. Marseille fait tache d'huile sur d'autres départements. Le trafic de stupéfiants est très lucratif et donne de l'appétit. Le phénomène de règlements de comptes a commencé en 2017 dans le Vaucluse, autour d'Avignon et Carpentras. En 2018, on a eu des accès de fièvre dans le Var, autour de Toulon et la Seyne-sur-Mer ; 2019 a été plus calme. En 2020, on a retrouvé des fusillades dans le Var avec Toulon, puis à Perpignan, Montpellier et Nîmes. On a des équipes qui tiennent le trafic de cités, et des rivalités s'organisent autour de ces territoires. Il n'y a pas une affaire de trafic constituée dans laquelle on ne trouve pas des armes. Et notre action se porte naturellement sur le trafic de drogue, mais aussi sur celui des armes.

La plaque marseillaise reste-t-elle malgré tout spécifique ?

La taille de la ville et la densité des cités, qui possèdent presque toutes au moins un point de deal, rendent la ville de Marseille différente. L'autre particularité marseillaise est la présence, malgré des changements, du banditisme traditionnel, avec la persistance de quelques gros voyous « à l'ancienne », avec des illustrations récentes. Cette frange du banditisme reste présente, mais ceux qui tiennent le haut du pavé et s'expriment par les armes, sont les voyous des cités impliqués dans le narcobanditisme. Certaines de ces équipes très fortes il y a quelques années ont été considérablement impactées : des familles ou clans ont été affaiblis, certains de leurs membres ont été exécutés, d'autres sont en prison. Mais elles n'ont pas totalement disparu. Les alliances ont changé, certaines équipes ont pris le pas sur d'autres. Des lieutenants sont devenus califes à la place du calife.

Pour quelle raison s'entretue-t-on à Marseille ?

Il y a en a deux. La première, c'est la lutte pour conquérir un territoire de stups, un point de deal rentable. Sur les plus grosses cités de Marseille, comme la Castellane, un point de deal peut rapporter jusqu'à 50 000 euros par jour, avant tout grâce à la vente de cannabis et d'herbe. La seconde, c'est la vengeance par rapport à des incidents passés, ce qui conduit parfois à tuer pour tuer… Il existe parfois une haine incommensurable entre certaines équipes ou clans.

La présence du port, une des portes d'entrée de la drogue, est une autre spécificité marseillaise. Quel impact a-t-il sur le trafic de drogue dans la ville et les violences ?

Ces derniers mois, plusieurs importants arrivages de cocaïne ont été interceptés par nos services et l'Office anti-stupéfiant (OFAST). Trois tonnes en février, près de 300 kilos quelques semaines plus tard. Des milliers de bateaux arrivent de Fos-sur-Mer à Marseille et cette zone portuaire, difficile à pénétrer, justifie une attention toute particulière de tous les services concernés. Bien entendu, même si le gros des trafics vient plutôt d'Espagne et du Maroc, cette quantité de drogue qui arrive du port peut rejaillir en partie dans les quartiers, même si elle ne reste pas forcément à Marseille, mais alimente surtout des trafics internationaux.

Quel est l'impact de la crise du Covid-19 sur les trafics ?

Il y a eu une incidence lors du premier confinement : les équipes locales, après avoir vite écoulé leurs stocks, ont été ensuite en difficulté pour se réapprovisionner, ce qui a entraîné une baisse du trafic de drogue. Le confinement en cours, en revanche, ne donne pas l'impression vraiment de freiner la vente de produits stupéfiants.