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A Malrevers, les sombres secrets du kibboutz et de ses enfants sacrifiés

Depuis cinquante ans, un groupe religieux dissident de «la Famille» s’est installé en Haute-Loire. Il y a mené une expérience extrême de vie collective. Des enfants y étaient enlevés à l’éducation de leurs parents pour être élevés en commun. Plusieurs d’entre eux dénoncent avoir subi de lourds sévices.

 Cette communauté religieuse s’est installée au début des années 1970 dans le lieu-dit de Boissiers sur les hauteurs de Malrevers, dans ce qui était une ancienne colonie de vacances.
Cette communauté religieuse s’est installée au début des années 1970 dans le lieu-dit de Boissiers sur les hauteurs de Malrevers, dans ce qui était une ancienne colonie de vacances. LP/Arnaud Dumontier

Malataverne. Du nom de ce village de Haute-Loire, Bernard Clavel a fait en 1960 le titre de l'un de ses premiers romans, qui pose la question de la violence et ses conséquences, de la responsabilité individuelle face à la logique de groupe. Autant de thèmes qui, loin de la fiction, traversent une autre histoire. Celle-ci s'est nouée dans un bourg de Haute-Loire au nom étrangement similaire : Malrevers. C'est là, dans cette commune de 700 habitants à une quinzaine de kilomètres au sud de Malataverne, que s'est forgée en 1972 une étonnante épopée. Celle du seul et unique kibboutz français à avoir perduré.

A l'époque, une poignée de familles arrivent de Paris. En quête d'un lieu où elles pourront donner libre cours à leur idéal communautaire teinté d'une religion singulière, elles jettent leur dévolu sur le château de Boissiers : une ancienne maison de maître à laquelle ont été adjoints des bâtiments modernes pour former ce qui était jusqu'alors une colonie de vacances. Ils sont quatre-vingt à y vivre encore aujourd'hui, toutes générations confondues. Au fil des années, la communauté s'est structurée autour d'une société. Interstyl fabrique des « vêtements de maille haut de gamme » et réalise un million d'euros de chiffre d'affaires annuel.

Malrevers pourrait n'être qu'une parenthèse à l'intérieur de laquelle ces « chrétiens d'origine » ont fait « un choix de vie développant les rapports humains, l'amitié, le devoir, la générosité. » Un lieu « où chaque membre s'édifie pour rendre possible un vivre ensemble fraternel. » Mais « fraternelle », il semblerait pourtant que la vie ici ne l'ait pas toujours été. Car au-delà de ce bonheur collectif vanté sur un site Internet spécialement créé cet été, son histoire est entachée de zones d'ombre.

Joseph Fert, comme son frère Mathieu, a été victime de maltraitances lorsqu’il était enfant./LP/Raphaël Pueyo
Joseph Fert, comme son frère Mathieu, a été victime de maltraitances lorsqu’il était enfant./LP/Raphaël Pueyo  

Fin juillet, deux frères, Joseph et Mathieu Fert, ont en effet dénoncé, pour la première fois dans les colonnes du Progrès, les terribles sévices dont ils disent avoir été victimes toute leur enfance de la part de Joël Fert, le chef de la communauté. Si leur nom est commun, les deux frères ignorent ce qui les relie à lui, au-delà d'une proximité généalogique et des violences qu'ils disent avoir subies de sa part. Les mêmes, commises à l'encontre de leur cousin Franck, avaient valu à Joël Fert d'être condamné en 2008 à deux mois de prison ferme.

Lorsque celles-ci avaient été révélées, en 2003, Joseph et Mathieu, leurs petites sœurs et leurs parents avaient été exclus de la communauté, ses membres leur reprochant d'avoir œuvré à l'éclatement du scandale. Surtout, « ils avaient peur que ce que nous subissions aussi soit mis au jour », analyse Joseph avec le recul. Joël, lui, « conteste fermement » ces nouvelles accusations, fait savoir par écrit son avocat, Me Maxime Louvet.

«Mener sa vie comme on l'entend est impossible»

Le récit de Joseph et Mathieu est pourtant extrêmement circonstancié. Il permet de lever le voile sur une microsociété ayant longtemps fonctionné en circuit fermé, où un égalitarisme de façade s'est mué en un totalitarisme à huis clos. Pendant plusieurs décennies, les enfants y ont ainsi été retirés à leurs parents pour être élevés en commun. Une annihilation du lien filial qui a laissé le champ libre, pour certains, à une spirale de maltraitances physique et psychologique. « Cela fait 15 ans que j'ai quitté Malrevers, et il m'arrive encore, la nuit, de me réveiller en sueur après avoir vu le visage de Joël… », confesse Mathieu, 28 ans.

Joseph, son frère aîné, nous reçoit chez lui, à Dijon. C'est là qu'il a refait sa vie, et qu'à 30 ans, il tente de se construire sur les ruines d'une enfance confisquée par les coups. Des années durant, il a été livré à un « chef » auquel personne ne semble jamais s'être opposé, à commencer par ses propres parents. « Je n'avais pas mon mot à dire concernant mes enfants, souffle Cécile, leur maman. Si j'avais une demande, un désaccord, je pouvais aller voir la direction. Mais la décision finale, ce n'est pas moi qui la prenais… »

Cécile appartient à la première génération entièrement façonnée par Malrevers, où elle a été plongée dès son plus jeune âge, à la genèse même de cette utopie collective. Dans ce lieu inclassable, « mener sa vie comme on l'entend est impossible », décrit Joseph. Car chaque membre y est réduit « au centième d'un tout qui le dépasse. »

Enfermé à la cave toute une journée, parfois des semaines

Depuis le milieu des années 1990, un homme, Joël Fert, y semble donc plus égal que les autres, et règne sur les destinées de ses compagnons. Selon les accusations de Joseph, il fut, de sa naissance à ses 14 ans, à la fois un père de substitution et un bourreau. A la moindre incartade, réelle ou supposée, pleuvaient sur les enfants des pluies de coups. Sous prétexte de cours de gymnastique censés les endurcir, ils devaient se tenir à genoux, parfois sur des dalles en gravier. A huit ans, ils pouvaient aussi être contraints à se tenir debout ou à marcher en canard des boules de pétanques dans les mains, bras tendus, frappés d'un bâton lorsqu'ils faiblissaient. Comme son frère, Mathieu dit être incapable de compter les heures passées dans le noir, enfermé à la cave toute une journée durant, parfois sur des semaines entières.

En apparence tout au moins, Malrevers fait pourtant figure d'Eden. « Ceux » de Boissiers ne rechignent plus à se rendre au bourg, 500 m en contrebas. Au début de la crise du Covid, Interstyl s'est même lancée dans la fabrication de masques, dont les habitants du village ont été prioritairement bénéficiaires. Il y aurait ainsi eu un avant et un après le procès de Joël, à la suite duquel « nous nous sommes un peu plus ouverts au monde extérieur », confiait un membre. « Cette condamnation a servi de déclencheur, glisse un autre, notamment dans la gestion des rapports parents-enfants, qui après ça a changé. »

Le repli sur soi au moins jusque dans les années 2000

« Nous sommes passés d'une communauté naissante, donc nécessairement retirée et centrée sur elle-même, à une communauté ouverte sur le village », justifie dans une attestation écrite Philippe Déchelette, l'un des porte-parole de Boissiers. « Ils participent pleinement à la vie de la collectivité », constate Gilles Oger, le maire de Malrevers.

Jusqu'au début des années 2000, selon plusieurs témoignages que nous avons pu recueillir, c'est bien le repli sur soi qui a toutefois prévalu. Si le maire indique que les enfants de Boissiers suivent désormais leur scolarité de primaire à l'école du village, cela n'a pas toujours été le cas. A sa création et pendant au moins vingt ans, le kibboutz a ainsi scolarisé ses enfants intra-muros. Né en 1989, Joseph explique avoir découvert le monde extérieur le jour de son entrée en sixième. « C'est la première fois que je mettais un pied en dehors de Malrevers. J'étais un Martien. »

Pour Cécile, cette découverte d'un autre univers fut encore plus tardive. « De mon arrivée à l'âge de six ans jusqu'à mes quinze ans, je n'en étais jamais sortie une seule fois, lâche-t-elle. Même si je ne m'en plains pas. A cet âge, j'ai été scolarisée deux ans à l'extérieur. Un choc terrible. Puis j'ai pris mon poste de couturière chez Interstyl, et je n'ai plus quitté Boissiers avant mes 38 ans… »

«Il nous était impossible ou presque de croiser nos enfants»

La prise en charge des plus petits a longtemps été réalisée par des personnes dédiées, ayant la haute main sur leur quotidien, pas ou très peu a été rapporté aux parents. « Je ne pouvais pas intervenir, regrette Cécile. J'ai essayé à plusieurs reprises, mais tout était géré pour que cela ne soit pas possible. Jamais mes enfants n'auraient pu non plus venir me voir et me dire, j'ai fait ça ou on m'a mis là », décrit-elle. Dans son souvenir, toutefois, « certains privilèges étaient accordés à d'autres parents, ce qui m'a fait beaucoup souffrir. »

Tous les enfants dormaient au dortoir, les filles surveillées par les femmes, les garçons par les hommes, là encore à tour de rôle. Comme elles étaient quinze femmes environ à se succéder chaque soir, Cécile n'a donc « fait passer la nuit » à ses filles, selon son expression, qu'une fois tous les quinze jours. « On les couchait. On les gardait. C'est tout. On ne les voyait pas plus », souffle-t-elle.

Dans le cimetière de Malrevers, des tombes de ces membres qui pratiquent une religion entre christianisme et judaïsme./LP/Arnaud Dumontier
Dans le cimetière de Malrevers, des tombes de ces membres qui pratiquent une religion entre christianisme et judaïsme./LP/Arnaud Dumontier  

Une exception est celle du samedi. A Malrevers, où l'on pratique un syncrétisme entre christianisme et judaïsme, c'est le jour du Shabbat. « Le seul où l'on pouvait aller chercher nos enfants à la nurserie pour éventuellement faire un petit tour avec eux », se remémore Cécile. Dans la limite du « raisonnable ». Car toute marque d'affection trop centrée sur leurs enfants exposait les parents à des remontrances. « C'était très, très surveillé, relate Cécile. On devait s'occuper de tous, et si l'on trouvait que tu prenais trop le tien, on te le faisait remarquer… »

« Du plus loin que je me rappelle, je n'ai moi-même jamais été avec mes parents, développe Jean-Pierre (le prénom a été modifié), un quinquagénaire qui a, lui aussi, quitté le groupe. Je les voyais. Je savais qu'ils étaient mes parents, et… c'est tout. Il n'y avait pas de lien. Mes propres enfants sont nés et ont grandi comme ça. » Un état de fait impossible à remettre en cause au regard du poids des interdits pesant sur Malrevers, et de l'impossibilité pour ces reclus, volontaires malgré eux, de comparer leur situation à celle du monde extérieur. « On était pris en charge dans tous les domaines, explique Jean-Pierre. Si vous aviez besoin de changer de vêtements, vous n'alliez pas en acheter dehors. On s'en occupait pour vous. Même si vous étiez adulte. »

Un groupe fondé par un dissident de «la Famille»

Pour comprendre ce mode de fonctionnement, et cette infantilisation de chaque instant, il faut remonter à la genèse de la communauté de Boissiers. Elle puise ses racines au sein de « la Famille », un groupe religieux parisien composé d'environ 3 000 membres qui ne se marient qu'entre eux, dont nous avions révélé l'existence en juin dernier. C'est dans cet univers spirituel que se sont forgées les convictions d'un homme, Vincent Thibout, le père fondateur de Malrevers. Né au sein de « la Famille », ce personnage charismatique et mystérieux en fut très vite un dissident.

En 1957 et 1958, Vincent Thibout embarque pour Israël, et s'installe pour deux ans dans le kibboutz de Sdé Eliahou. A son retour en France, âgé de 34 ans, il entreprend de fonder sa propre communauté, et convainc plusieurs dizaines de membres de « la Famille » de se joindre à lui. Les pionniers vendent à Paris le peu qu'ils possèdent. Au printemps 1960, ils investissent Pardailhan, un hameau aux terres arides sur les contreforts de la Montagne noire, au nord de Béziers (Hérault). Un reportage de Cinq colonnes à la Une filme le quotidien de « cette étrange petite république » où, déjà, « au jardin d'enfants, les parents viennent à l'heure du dîner prendre leur progéniture, qu'ils ramènent ensuite ». Sur une séquence, on aperçoit les grands-parents de Joseph et Mathieu.

PODCAST. La Famille : enquête sur une communauté religieuse secrète (partie 1)

L'expérience tourne court. Les récoltes ne sont pas au rendez-vous. Des dissensions voient le jour. En 1961, Vincent est exclu. Dès la fin 1962, Pardailhan a vécu. Vincent Thibout, lui, ne désarme pas. En 1969, il relance l'idée d'un kibboutz français. Il lui faut du sang neuf. A l'orée des années 1970, les premières familles se retrouvent ainsi à Coupvray (Seine-et-Marne), où semble s'être opérée une certaine forme de sélection. « Nous avons expérimenté la vie communautaire dans des pavillons de la banlieue parisienne de 1970 à 1972, puis recherché une propriété en province », détaillent les porte-parole de la communauté.

Cette fois, ce sera Malrevers. Les dernières attaches avec « la Famille » sont coupées. « Nous avons rompu physiquement et idéologiquement avec elle depuis plus de 60 ans, assume-t-on à Boissiers. Nos liens avec eux sont inexistants. » En matière d'endogamie, on y a toutefois conservé les us et coutumes de la « grande Famille » de Paris, comme on la nomme. « Joël avait coutume de nous répéter qu'en France, on se mariait bien entre hommes, et que donc, il ne voyait pas pourquoi l'on ne se marierait pas entre cousins », rapporte Joseph.

A Boissiers, la communauté s’est structurée autour d’Interstyl, une entreprise de textile, où la majorité des membres travaillent./LP/Arnaud Dumontier
A Boissiers, la communauté s’est structurée autour d’Interstyl, une entreprise de textile, où la majorité des membres travaillent./LP/Arnaud Dumontier  

Sur place, en ce début de la décennie 70 propice à toutes les expériences collectives, on s'organise. Et il apparaît très vite que la vie, ici, n'aura que peu à voir avec celle des hippies. En 1973, le départ de Vincent, qui décédera un an plus tard, sonne comme un premier coup de semonce. Malrevers prend l'eau de toute part. C'est Albert Thibout, un ancien de Pardailhan, dont on ignore là encore le rapport entre son patronyme et celui de Vincent, qui prend la suite de ce dernier. Il s'instaure capitaine de cette arche de Noé à la dérive dont il redresse vite la barre.

Le portrait qu'en dressent ceux qui l'ont côtoyé est empreint d'un respect teinté de nostalgie. « C'était un homme qui ne faisait pas de différence entre les gens, d'une totale intégrité, témoigne ce quinquagénaire qui a travaillé à ses côtés. Il était encore plus exigeant avec lui-même qu'avec les autres. » Car si Vincent Thibout a rêvé Malrevers, et lui a donné vie, c'est bien Albert qui l'a aidé à grandir, et l'a fait s'épanouir, aussi bien sur un plan spirituel que matériel. « Le succès d'Interstyl, c'est en grande partie le sien, dit le même. Il a mis le train sur les rails et montré la voie. »

Diminué sur la fin de sa vie par la maladie, Albert, qui meurt en 1999, n'en a pas moins pris le temps de prévoir sa succession. Juridiquement, c'est la SCI Vincent Thibout qui gère depuis 1977 la partie immobilière. Plus concrètement, c'est un triumvirat qui, au début des années 1990, est chargé de présider aux destinées de la communauté. Il est centré autour de Chantal Fert, longtemps bras droit de feu Albert, de Joël, le fils de Chantal, et d'un certain Elie Fert. Ce dernier est rapidement évincé par le duo mère fils, remplacé par Sarah, une fille de Chantal, à la tête de l'atelier couture.

L'utopie collective vire à la dictature familiale

A Malrevers, kibboutz et démocratie ne vont donc pas de pair. Encore moins à l'ère de Joël qui, à même pas 30 ans, instaure une forme de dictature familiale. « C'était le gourou, résume Mathieu. Lui et ses proches présidaient, et tout le monde laissait faire. » Pas à pas, ses intimes sont placés aux postes clés. Pour ce qui est des enfants, ce sont deux autres filles de Chantal, Nadia et Séphora, qui gèrent chacune une tranche d'âge.

Dans son souvenir, Joseph se perçoit comme un bouc émissaire. « Notre cousin Franck, lui et moi étions les trois têtes de Turc, complète son frère Mathieu. Leur but, c'était de nous casser. » Aucun de ces enfants ne se rappelle quand a vraiment débuté cette « banalisation de la violence. » Mais tous la relient à l'avènement de Joël. « Je dirais que certains n'étaient pas bien nés, souffle un parent. Ils se trouvaient du mauvais côté de la barrière, appartenant à la mauvaise famille. Mais les mauvais traitements, c'était une généralité, même si certains étaient plus violentés que d'autres. »

Quatre-vingt personnes vivent actuellement dans ces murs. Joël, le chef, décide d’à peu près tout./LP/Arnaud Dumontier
Quatre-vingt personnes vivent actuellement dans ces murs. Joël, le chef, décide d’à peu près tout./LP/Arnaud Dumontier  

Pour ceux-là, Joël était bien plus qu'un mauvais père Fouettard. Il était la figure même de l'autorité. « C'était notre père, développe Joseph. Il nous punissait, nous cognait, mais c'était notre père. Je lui ai personnellement donné plus de cadeaux, de dessins ou de travaux manuels qu'à personne d'autre. Je ne parle même pas de mes parents, auxquels je n'ai jamais rien offert. »

Le dimanche, pour les enfants, est consacré aux corvées, nettoyage des voitures ou entretien du parc. Ce week-end de novembre 2001 est gravé dans la mémoire de Joseph. Et pas uniquement grâce au repère temporel constitué par le 11 septembre. Cet après-midi-là, Joseph, son père et son cousin Daniel sont occupés à ramasser les feuilles mortes, chargées dans un petit camion. Daniel et Joseph se hissent à bord de l'utilitaire et ne manquent pas de chahuter pendant ce court trajet. A leur retour les attend « un comité d'accueil. » Les deux enfants sont alors mis à la cave, et, selon les dires de Joseph, battus comme jamais pendant trois à quatre heures. Joseph raconte, la voix nouée, avoir été mis à nu. « Ça permettait à Joël de mieux viser. A partir du collège, nous n'étions plus frappés au visage, mais aux jambes et dans le bas du dos, pour que les traces soient moins visibles. »

Le régime de la terreur

Il se souvient aussi des hurlements du « chef ». Comme si les adolescents avaient eu un comportement indécent, il vocifère des mots comme « sodomite » ou « pédéraste », avant de mimer une pénétration sur Joseph avec son bâton. Ces mots, le préadolescent ne les comprendra qu'un an plus tard. Lorsque, pour la première fois en cours de sciences naturelles, en quatrième, on lui expliquera que les femmes et les hommes sont physiquement différents. Il l'avait toujours ignoré, notamment du fait de l'absence de mixité longtemps appliquée au sein de la communauté.

Si Joël s'arroge le droit de frapper les petits comme bon lui semble, il marque aussi son territoire face aux adultes. Mécontent de la maman de Joseph et Mathieu, il se permet, comme le raconte ce dernier, de la gifler une fois en plein repas commun, devant l'intégralité du groupe, son mari et ses enfants compris.

Du côté des enfants, le régime est celui de la terreur. Vomir dans la salle de prière dont il n'a pas eu le temps de sortir – sacrilège ultime – vaut à Joseph de passer plusieurs semaines à la cave, là encore uniquement remonté pour les repas et les nuits en dortoir. L'une de ses sœurs, elle, exprime son mal-être en régurgitant régulièrement son repas. Sous la menace de Joël, elle est priée d'aller trouver son père à son poste en cuisine, et de lui demander de la gifler.

Celui-ci s'exécute. Lui-même n'a alors connu que cet univers autocentré, incapable de s'ancrer dans d'autres règles que celles qu'il s'est inventées, et l'ont souvent dépassé. Un milieu « clos et endoctriné », le qualifie Roger (le prénom a été modifié), qui y a baigné. Une société fermée où « l'on n'est pas tout à fait libre ni de sa parole, de ses mouvements », et où « il ne vous viendrait même pas à l'idée de vous opposer physiquement à ces entités… » « Avec le recul, j'arrive à assimiler ce qu'était la position de mes parents, les dédouane Joseph. C'est la définition même d'une secte. De faire accepter des choses qui seraient inacceptables dans la vraie vie. »

«J'aurais dû m'élever contre ça, au moins verbalement»

Il aura fallu des années à certains adultes pour prendre la mesure de ce que fut « cette parenthèse délirante », selon les mots de Joseph. « Ça m'a été reproché, le fait que je n'intervenais pas, soupire l'un d'eux. Maintenant, en rembobinant le fil, je me dis que je n'aurais pas dû laisser faire. J'aurais dû m'élever contre ça, au moins verbalement. »

Au cours de notre enquête, il est arrivé à plusieurs reprises que certains témoins décrivent une version de leur vie communautaire beaucoup plus idyllique que celle évoquée avec leurs proches dans des conversations privées auxquelles nous avons pu accéder. Dans le même temps, après que certains nous ont confié un témoignage éloquent, il n'est pas rare que quelques jours plus tard, celui-ci ait fait l'objet d'un revirement, preuve que la pression du groupe continue à se faire sentir en dépit de la distance temporelle, affective ou géographique qui avait été mise avec lui par ses anciens adeptes. La plupart, qu'ils aient été exclus ou soient partis de leur propre chef, ont d'ailleurs conservé un relationnel avec les membres actuels de la communauté.

Dans la voix de ces différents interlocuteurs reviennent quasi systématiquement les mêmes éléments de langage. Joseph, Mathieu, leurs cousins Daniel et Franck ou leur oncle Jonathan auraient été des « enfants particulièrement difficiles ». Quant au fonctionnement de la communauté, il serait donc radicalement différent depuis la condamnation de Joël. « Il faut voir aussi que ces gamins étaient compliqués, défend ainsi Roger. Qu'ils aient été un peu plus brimés, c'est possible. Il ne faut pas focaliser sur une seule période de l'histoire », détourne-t-il. S'il a été impacté par l'absence de liens familiaux, aussi bien ascendants que descendants, Roger en minimise la portée. « Les mots dans le cahier de correspondance des miens, je les ai vus, martèle-t-il. J'ai signé les bulletins de notes. J'ai même été convoqué. Evidemment que Joël s'intéressait à leur éducation. Comme un parent lambda. »

PODCAST. La Famille : enquête sur une communauté religieuse secrète (partie 2)

Et sûrement un peu plus. Joseph évoque ainsi « la peur d'aimer d'autres personnes que Joël. » Il a donc onze ans lorsqu'il met un premier pied en dehors de Boissiers. Pour son entrée en sixième, il intègre le collège Saint-Joseph-le-Rosaire, au Puy-en-Velay. Et son quotidien de collégien, c'est bien à Joël qu'il doit le raconter.

Quand il débute son année de troisième, il ne sait pas qu'elle va vite être écourtée. Mi-octobre 2003, au pensionnat Notre-dame-du-Château, à Monistrol-sur-Loire, on découvre les marques qui parsèment le corps de Franck à son retour de week-end. Les autorités sont alertées. « A l'internat, ils m'ont vu couvert de bleus, et ils ont appelé les condés (NDLR : la police) direct », a raconté récemment Franck à un proche. J'y ai vu une échappatoire, et j'ai saisi ma chance. » Ce vendredi soir de 2003, lorsque Joseph regagne Boissiers, Franck n'est pas là. Il a été placé. Dans la foulée, les services sociaux, accompagnés des gendarmes, se déplacent à Malrevers.

De Joseph et ses proches, on laisse entendre en interne qu'ils seraient complices de la révélation des faits. Un prétexte tout trouvé pour les éloigner, et circonscrire le risque que de plus amples violences soient mises au jour. « Les parents ont décidé de partir, et nous ne pouvions pas garder les enfants mineurs, plaidaient pour leur part en juillet les porte-parole de la communauté dans les colonnes du Progrès. Ils en ont gardé une haine contre nous. »

Une pression très forte sur ses membres

« Des enquêtes sociales ont été diligentées, rappelle Me Maxime Louvet, l'avocat de Joël. Elles ont abouti, courant 2007, à une série de décisions du juge dans lesquelles il a été considéré qu'il n'y avait pas lieu à instituer une mesure de protection à l'égard des enfants dès lors que les éléments rapportés ne révélaient pas de situation de danger. » Et ce, en dépit « d'un mode de vie qualifié par le magistrat d'atypique ou singulier. »

En tout état de cause, ce contrôle a priori négatif des services sociaux n'a donc pas empêché les poursuites contre Joël. Comme le confirme le parquet du Puy-en-Velay, il avait été mis en examen pour « violences habituelles envers un mineur de 15 ans », et condamné à un an de prison, dont dix mois avec sursis et mise à l'épreuve. Il avait dû en outre régler 8 000 euros de dommages et intérêts à Franck, seul concerné par une procédure dont Joseph n'a jamais été tenu au courant, et qu'il a découvert fortuitement l'année dernière.

Après coup, comme son frère, il estime que le regard de la justice a été biaisé, d'abord par une méconnaissance orchestrée de l'entièreté des faits. « Ce que Joël a commis, ce sont des actes de torture et de barbarie dont l'ampleur n'a pas été saisie, accuse-t-il. De mon point de vue, c'est comme s'il n'y avait pas eu condamnation. »

Mathieu est à l'unisson. Lui-même a enchaîné les courtes peines, le plus souvent pour des violences. « A chaque fois, sur un coup de colère, je fais voler ma vie en éclat, souffle-t-il. Le problème vient de moi, de ce que j'ai subi, aussi. » Incarcéré à intervalles réguliers, Mathieu possède une connaissance de l'univers pénal qui ne manque pas de lui faire comparer la situation judiciaire de Joël à la sienne. « Je ne comprends pas, s'agace-t-il. Il a eu deux mois ferme pour tout ça, et moi, pour des faits moins graves, je prends deux ou trois ans à chaque fois. »

Une autre explication tient peut-être au fait que dans le cadre de l'enquête de personnalité de Joël, un grand nombre d'attestations émanant de membres de la communauté sont venues dire combien il était un homme bon, honnête et droit. Or, selon des témoignages que nous avons pu recueillir, plusieurs d'entre elles ont été rédigées sous la contrainte, au moins psychologique. Notamment celle de Cécile qui, à la demande de la communauté, était allée comme les autres défendre Joël. « J'y étais, au procès, souffle-t-elle. Parce qu'on nous avait demandé d'y aller pour nier les accusations contre lui. Alors on l'a fait. Avec le recul, je leur en veux aussi pour ça… »

Joseph a voulu revoir «le monstre de son enfance»

Dans d'autres témoignages écrits qu'ils nous ont adressés récemment, une douzaine de membres actuels de Boissiers préfèrent insister sur la qualité du vivre ensemble au sein du groupe. « Mon enfance a été à l'extrême opposé […] des plus ignobles forfaitures reprochées à une personne honorable et respectée de tous », insiste Anthony, né en 1992. « J'ai côtoyé Joël toutes ces années et il est physiquement impossible que le moindre agissement dont il est fait état se soit produit sans que je m'en aperçoive, pour la bonne raison qu'il travaillait avec moi », dédouane Vincent, né en 1976. « J'ai eu la chance de bénéficier d'un autre apport que seul celui de mes parents. Quelle richesse ! », vante pour sa part Luc, arrivé à Malrevers à l'âge de deux ans.

A Boissiers, un présent dépeint comme pacifié doit forcément effacer le souvenir de ce passé qui, chez certains, ne passe toujours pas. L'an dernier, mû par une soudaine impulsion, Joseph a pour la première fois depuis 2003 repris le chemin de Malrevers. « Pour revoir le monstre de son enfance », explique un parent. L'ancien enfant battu avait imaginé une rencontre d'homme à homme. Dire ses quatre vérités à celui qui l'a tant tourmenté et en ressortir apaisé. C'était oublier qu'à Boissiers, il n'y a d'hommes qu'effacés derrière le groupe. Par crainte que la situation s'envenime, Joël a ainsi très vite été entouré de ses troupes. « Un dialogue de sourds, décrit Joseph. Encore aujourd'hui, Malrevers est dans le déni. »