50 kg de civelles dans leurs valises : l’incroyable trafic d’alevins d’anguilles vers la Chine

Trois ressortissants chinois sont jugés ce vendredi à Bordeaux (Gironde), après avoir été interpellés avec 50 kg de civelles dans leurs valises. En Asie, ces alevins, protégés, se vendent plus cher que la cocaïne.

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 Espèce protégée, les civelles font l’objet de nombreux trafics. En 2019, 5 tonnes avaient été saisies à l’échelle européenne.
Espèce protégée, les civelles font l’objet de nombreux trafics. En 2019, 5 tonnes avaient été saisies à l’échelle européenne. AFP/JEAN-SEBASTIEN EVRARD

C'est un contrôle de routine de la Brigade de sécurité intérieure, qui en a permis la découverte. En mars 2019, à Ax-les-Thermes (Ariège), des douaniers contrôlent un véhicule de location immatriculé en Espagne. A son bord, trois hommes de nationalité chinoise venus faire du tourisme dans la région avec, dans leurs poches, un total de 3000 euros en espèces.

Dans les quatre valises du coffre, pas même une brosse à dents, mais des sachets plastiques transparents remplis d'eau contenant 50 kg de civelles vivantes, un conditionnement fréquemment employé pour exporter, illégalement, des civelles par avion avant de les revendre à prix d'or.

Aussi appelées « pibales » dans le Sud-Ouest, ces alevins sont des bébés anguilles. Un poisson voyageur dont les larves, pondues dans la mer des Sargasses, dans les Caraïbes, dérivent en mer pendant une à trois années avant d'atteindre les côtes européennes ou méditerranéennes. Après avoir grandi dans les estuaires et les eaux douces, l'anguille repart dans son pays natal pour s'y reproduire, et mourir.

200 millions d'anguilles exportées par an en Asie

Sa particularité ? « On n'a pas réussi à les faire se reproduire en captivité. » indique la Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées d'extinction (CITES), qui a classé l'espèce en annexe 2, sur les 3 niveaux de protection répertoriés. Si les anguilles plus âgées sont pêchées pour leur chair, en revanche, « les civelles sont pour la plupart pêchées vivantes et engraissées dans des établissements aquacoles d'Europe, et surtout d'Asie, jusqu'à ce qu'elles atteignent une taille marchande. La moitié des anguilles pêchées en Europe – soit, ces dernières années, plus de 200 millions d'anguilles par an – sont exportées en Chine, au Japon et en Corée pour y être engraissées », indique la CITES. En France, depuis 2009, la pêche des civelles est désormais interdite aux particuliers et impose des quotas et une licence spécifique aux professionnels afin de préserver la ressource.

Négocié entre 300 et 500 euros en France, « le kilo d'alevins est vendu dix fois plus cher en Asie, soit bien plus que la drogue, alors ils prennent le risque d'en faire sortir illégalement », pointe l'un des avocats de la défense. En tant qu'espèce classée par la CITES, le commerce international n'est pas interdit mais il doit être couvert par un permis d'exportation, absent dans les valises des trois touristes Chinois.

Un des trafics les plus lucratifs au monde

« Le commerce illicite d'espèces sauvages (animales et végétales) occupe la quatrième place des trafics transnationaux les plus lucratifs au monde (après les stupéfiants, les contrefaçons et le trafic d'êtres humains) », indique l'organisation non gouvernementale WWF sur son site. Le mode opératoire, lui, « s'apparente au trafic de cocaïne », résume une source proche du dossier.

Les trois hommes, déférés par le parquet de Foix (Ariège), ont été placés en détention provisoire douze mois jusqu'à leur placement sous contrôle judiciaire en février 2020. Entre-temps, la JIRS de Bordeaux s'est vu confier l'enquête, complexe, nécessitant des investigations à l'étranger, des écoutes téléphoniques, des traçages GPS et une coopération policière avec l'Espagne et le Portugal.

L'un des trois individus interpellés, Guohong L., avait fait l'objet d'un signalement Europol pour transport d'espèces protégées. Il avait déjà été arrêté en janvier 2019 à l'aéroport de Lisbonne, au Portugal en compagnie de ressortissants malaisiens, des « mules » portant des civelles dans leur valise, puis en février aux côtés de deux voyageurs clandestins, dont les civelles n'avaient pas survécu. Ses acolytes, avaient également effectué plusieurs voyages depuis la Chine vers l'Espagne au cours des mois précédant l'interpellation.

La circonstance de « bande organisée » retenue

Après plusieurs mois d'enquête, l'Office central de lutte contre les atteintes à l'environnement et à la santé publique a permis de faire le rapprochement entre trois enquêtes de trafic de civelles dont elle avait la charge. Tous présentaient le même mode opératoire, à commencer par le conditionnement des civelles, réparties dans des sachets plastiques remplis pour moitié d'air, pour moitié d'eau, accompagnés de blocs de glace, et cachés dans des valises.

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Autre similitude : des maisons ou appartements servaient de points relais pour reconditionner les civelles et préparer leur transport vers l'Asie, où les perquisitions ont permis de trouver des aquariums prévus à cet effet. L'enquête a également mis au jour des trajets en avion effectués sous de faux noms, des voitures de location louées avec des informations erronées et même l'achat de glace auprès d'une société spécialisée, dédiée aux professionnels.

L'affaire semblait coordonnée, la circonstance de bande organisée sera constituée ce vendredi lors de l'audience. L'association France nature environnement s'est constituée partie civile pour condamner la pêche illicite de civelles. « Elle contribue à l'extinction des anguilles et implique une atteinte irréversible à l'environnement », affirme-t-elle.