Victime de violences conjugales, elle dénonce l’inertie de la police et de la justice

Plainte classée sans suite voire égarée, manque d’écoute… Dans un livre, « Journal d’une femme victime », Virginie Carlier raconte son interminable combat depuis la séparation avec son ex-conjoint violent.

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 Face aux violences conjugales, Virginie Carlier raconte la difficulté à se faire reconnaître comme victime auprès des autorités.
Face aux violences conjugales, Virginie Carlier raconte la difficulté à se faire reconnaître comme victime auprès des autorités. LP/Sébastien Morelli

« Encore vous ! » Cette phrase dédaigneuse, terrible, combien de fois Virginie Carlier l'a entendue. Fin 2014, cette femme de 49 ans s'est séparée de son conjoint, rencontré en 2011, et avec qui elle a eu un enfant. En cause, dénonce-t-elle, le comportement violent, et inattendu, de ce dernier, après la rupture.

Elle vit depuis un cauchemar sans fin qu'elle a choisi de raconter dans un livre, « Journal d'une femme victime ». « C'est un livre exutoire. Je l'ai aussi écrit pour que les choses changent », espère-t-elle.

Outre le harcèlement et les multiples violences dont elle dit avoir été victime à de maintes reprises depuis cette séparation, son récit pointe aussi du doigt les difficultés à se faire reconnaître comme victime face à la police et à la justice.

Loin des discours officiels qui assurent que les violences conjugales sont désormais une priorité. « On n'est pas entendu. Il faut se justifier d'être victime et plus d'une fois on m'a découragée de porter plainte. Au commissariat d'Antony (Hauts-de-Seine), on m'a répondu « on n'est pas des assistantes sociales ». « S'il y a des personnes bienveillantes, il faut aussi faire face à de la maltraitance dans certains propos. »

«Pendant des années, j'ai demandé une mesure d'éloignement, sans succès»

Depuis 2014, les plaintes s'accumulent, d'un côté comme de l'autre. En face, une machine judiciaire qui ne semble pas toujours à l'écoute et trop lente. « Face aux juges, on est un numéro parmi d'autres, tout est banalisé. Les délais sont longs. Pendant des années, j'ai demandé une mesure d'éloignement, sans succès. Et une expertise psychiatrique », souffle Virginie.

Cette dernière sera accordée fin 2019 et il était temps. Le résultat est sans appel. Monsieur S. est décrit comme immature, souffrant de troubles du comportement, paranoïaque. Son autorité parentale lui est retirée en 2020.

Virginie Carlier, victime de violences de son ex-conjoint, a écrit un livre, « Le journal d’une femme victime », aux éditions Vérone. DR
Virginie Carlier, victime de violences de son ex-conjoint, a écrit un livre, « Le journal d’une femme victime », aux éditions Vérone. DR  

Exemple emblématique de ce parcours judiciaire ô combien compliqué, cette plainte du 7 septembre 2016. Le 2, Virginie se fait une joie d'emmener son fils pour sa première rentrée à l'école à Antony (Hauts-de-Seine). Mais son ex-conjoint, « Monsieur S. » dans le livre, l'attend en bas de chez elle, sur sa moto.

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« Il a commencé à m'agresser, m'insulter, se souvient-elle. Je suis partie à pied, paniquée. Il m'a rattrapé avec sa moto et m'a mis un coup de casque dans le coude droit. Arrivée devant l'école, il m'a arraché le petit des bras. » En classe, Monsieur S. lui arrache un cahier des bras et lui « tord le bras droit avant de faire un esclandre ». Un témoin lui rédige une attestation.

Une plainte «égarée», depuis plus de quatre ans

Cinq jours plus tard, Virginie Carlier dépose plainte au commissariat d'Antony. Outre l'attestation, sera joint au dossier un certificat médical avec une incapacité totale de travail (ITT) de trois mois. Une enquête est ouverte. La victime est convoquée quelques mois plus tard au commissariat de Bondy (Seine-Saint-Denis), où vit Monsieur S., pour une confrontation.

Puis… plus rien. Inquiet, son avocat, Me Jacques Bourdais, écrit au parquet de Nanterre (Hauts-de-Seine) début 2019, afin de savoir où en est la procédure. La réponse le sidère. La plainte a été « égarée » et n'a fait l'objet « d'aucun enregistrement ». La victime est appelée à déposer plainte à nouveau. Ce qu'elle fait le 15 avril suivant au commissariat de Palaiseau (Essonne).

Mais là encore, rien ne se passe. Me Bourdais écrit à nouveau et reçoit en novembre dernier une réponse de la cour d'appel de Versailles qui lui dit que le parquet de Nanterre n'a pas non plus reçu cette procédure. « La première plainte a été égarée, le parquet de Nanterre n'est pas destinataire à ce jour de la deuxième plainte. C'est la première fois de ma vie que je vois ça, et pourtant, j'en ai vu », fulmine Me Bourdais.

Plus de quatre ans après les faits, Virginie Carlier n'en peut plus : « Il y a un sentiment d'injustice, de manque de considération et de respect de l'individu. Ça ne devrait pas arriver. Qu'est-ce qu'il faut que je fasse ? »

«On m'a dit une fois que si j'avais reçu un coup de couteau, ça serait plus simple»

A la suite de nos questions, le parquet de Nanterre a effectué de nouvelles recherches… et a fini par retrouver la plainte initiale. « Cela n'a pas été simple, nous explique-t-on. Nous avons une dizaine de plaintes entre eux, certaines sont imbriquées… » Cette plainte du 7 septembre 2016 a fait plusieurs allers-retours entre les commissariats d'Antony et de Bondy. Elle a finalement été classée en mars 2017 par le parquet de Bobigny.

Incompréhensible pour Me Bourdais. « Les faits se sont déroulés à Antony. Ce n'est pas à Bobigny de prendre cette décision mais à Nanterre. Et je n'ai aucune copie de la procédure. C'est n'importe quoi ! » Interrogé, le parquet de Bobigny n'a pas été en mesure de répondre à nos questions.

A ce jour, aucune plainte déposée par la quadragénaire n'a abouti. La dernière, déposée au commissariat de Palaiseau il y a près de deux ans pour du harcèlement sur son lieu de travail, reste sans réponse. « On m'a dit une fois que si j'avais reçu un coup de couteau, ça serait plus simple. Je n'ai pas envie de mourir, souffle Virginie. Qu'est-ce qu'on fait pour moi ? »

« Le journal d'une femme victime », éditions Vérone, 14 euros

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