Sainte-Geneviève-des-Bois : la couche d’Angelica, fillette handicapée, n’est plus changée à l’école

Depuis près d’un mois, cette petite fille de 8 ans scolarisée à l’école Marcel-Cachin de Sainte-Geneviève-des-Bois (Essonne) revient à la maison la couche souillée. Ses accompagnantes spécialisées ne la changent plus, ce que conteste le rectorat.

 Sainte-Geneviève-des-Bois (Essonne), mardi 13 octobre. Stéphanie Marques Gomes est la maman d’Angelica, atteinte d’une grave et rare maladie génétique.
Sainte-Geneviève-des-Bois (Essonne), mardi 13 octobre. Stéphanie Marques Gomes est la maman d’Angelica, atteinte d’une grave et rare maladie génétique. LP/Romain Chiron

Angelica est une petite fille de 8 ans et demi, scolarisée à l'école Marcel-Cachin en CE1, à Sainte-Geneviève-des-Bois (Essonne). Elle est atteinte d'une maladie génétique rare, appelée syndrome cardio-facio cutané. Elle ne parle pas, ne peut marcher seule, et elle n'est pas encore propre. Ce qui signifie qu'elle porte des couches.

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Depuis le 14 septembre, les deux accompagnants d'élèves en situation de handicap (AESH) qui sont à ses côtés pendant ses six heures de classe hebdomadaires ne la changent plus. «Un jour, la directrice m'a appelée en me disant : Ne vous étonnez pas si vous retrouvez votre fille souillée. Les AESH ne pourront plus la changer», rapporte Stéphanie Marques, sa maman.

«Votre fille a fait caca. Elle peut rester comme ça ?»

La raison invoquée par la direction de l'établissement : la table à langer qu'elle fournit est trop petite. « J'étais très étonnée. Si c'était le cas, il fallait trouver une solution !» s'offusque Stéphanie, qui glisse tous les jours dans le sac d'école d'Angelica, des alèses, des couches, des lingettes, du lait de toilette et des gants jetables. «J'ai proposé qu'on pose un matelas sur une table. Réponse : trop dangereux. Puis qu'on mette une serviette sur un tapis de gym : pas possible non plus», enrage-t-elle.

A plusieurs reprises, Stéphanie récupère sa fille souillée. La maman ne digère pas un coup de fil en particulier. Elle se souvient de l'horaire à la minute près. «C'était le 28 septembre, à 15h19. La directrice me dit : Votre fille a fait caca. Est-ce qu'elle peut rester comme ça jusqu'à 16h30 ? Je lui ai dit vous ne pouvez pas la laisser comme ça ! La couche avait débordé, cela avait sali ses vêtements.» Angelica sera finalement changée ce jour-là.

La mère envisage de porter plainte

Mais le lendemain, le 29 septembre, elle la récupère encore la couche pleine. Ce qui la pousse à déposer une main courante dans la foulée au commissariat de Sainte-Geneviève-des-Bois. «Je considère que c'est de la maltraitance. La laisser dans cet état, c'est une faute. Elle ne parle pas mais sait se faire comprendre quand elle veut être changée.»

Nous avons joint par téléphone une autre AESH qui travaille dans une école du sud de l'Essonne. Selon elle, la profession «n'est pas définie par des tâches précises. On s'adapte au cas par cas selon les besoins de l'enfant», avance Julie (son prénom a été changé). Avant de préciser : «Si cet enfant a une couche, il faut la changer, même si je peux comprendre que ce ne soit pas très agréable. En maternelle, j'avais une enfant handicapée moteur. Je l'emmenais aux toilettes. Mais s'il fallait changer sa couche, je le faisais.»

Une parent d'élèves confirme les dires de la maman

Le rectorat de Versailles assure de son côté «que la jeune fille a toujours été changée par les AESH lorsque cela a été nécessaire sur le temps scolaire», rappelant que parmi leurs missions, ils sont notamment «chargés d'accompagner l'élève dans les actes de la vie quotidienne. Cet accompagnement vaut notamment pour la toilette et les soins d'hygiène».

Ce que contredisent pourtant deux mamans d'élèves, jointes par téléphone ce mercredi. «Je peux confirmer qu'elle n'a pas toujours été changée, Stéphanie nous a déjà montré la couche de sa fille à la sortie de l'école, elle était souillée», affirme Jalila, représentante de parents d'élèves à l'école Marcel-Cachin.

Stéphanie, qui a mis entre parenthèses sa carrière professionnelle pour s'occuper de sa fille lourdement handicapée, se bat depuis des années pour lui offrir une scolarité normale. La loi de 2005 est de son côté, tout comme celle de 2019. Dans le cadre d'une école inclusive, l'objectif est d'assurer une prise en charge adaptée à tous les élèves de la maternelle au lycée.

«C'est mon enfant qui souffre»

Elle refuse donc de la placer dans un établissement spécialisé. «Mon enfant a le droit d'être scolarisée en milieu ordinaire et donc d'être accueillie dans des conditions optimales.» Et ce en dépit des vents contraires. «Lors des réunions de suivi de scolarité, on me pousse vers les IME (institut médico-éducatif). On ne comprend pas ma façon de voir les choses.»

Car pour Stéphanie, l'interaction d'Angelica avec les autres enfants «la stimule et l'aide à faire des progrès, ça la tire vers le haut». Si la situation continue, elle envisage de déposer plainte. «Car, en attendant, ça traîne, et c'est mon enfant qui souffre.»

Manque d’effectif, faiblesse des salaires, heures morcelées... le blues des AESH

Franck Mouge Didi, représentant des personnels Sgen CFDT du premier degré, est particulièrement impliqué dans la défense des droits des accompagnants d’élèves en situation de handicap (AESH). Pour lui, la loi de 2005 a eu un effet pervers. Si celle-ci ouvre aux enfants handicapés le droit à une scolarisation normale, ils ne peuvent pas être tous accueillis dans de bonnes conditions.«On a parfois l’impression d’être la salle d’attente des établissements spécialisés, qui sont surchargés», estime ce directeur d’une école primaire en Essonne.

Pour lui, les embauches massives d’AESH promises par l’Education nationale - 8000 postes créés à cette rentrée, et 4000 de plus pour 2021-2022 - ne sont pas suffisantes «sans une réelle revalorisation des salaires», souligne-t-il. Il insiste au passage sur la précarité de la profession. «Dans la grande majorité des cas, les AESH sont des mères de famille seule. Pour un contrat 24 heures, elles touchent 684 euros.»

Et de dénoncer la répartition des heures morcelée de leur contrat. «Une AESH a un contrat de 20 heures ou 24 heures par semaine. Admettons qu’elle fasse 20 heures dans une école, on va l’obliger à faire 4 heures auprès d’un autre enfant dans un autre établissement», décrit-il. C’est ce cas de figure qui s’applique à Angelica. «La prise en charge n’est pas optimale en restant aussi peu de temps avec un enfant», estime Franck Mouge Didi.