«On risque de fermer bien plus qu’un restaurant» : le patron surpris en plein service clandestin témoigne

Stéphane Pinabel, gérant du «Village» à Auvernaux, est convoqué par la justice le 2 mars pour avoir servi des clients. Il assume son geste, fait part de son ras-le-bol et rappelle l’utilité sociale de son établissement.

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 Auvernaux, ce mardi 2 février 2021. Après avoir été interpellé, Stéphane Pinabel, patron du restaurant « Le Village », confie son ras-le-bol.
Auvernaux, ce mardi 2 février 2021. Après avoir été interpellé, Stéphane Pinabel, patron du restaurant « Le Village », confie son ras-le-bol. LP/Bartolomé Simon

Les ballons de rugby trônent sur les murs, entre les unes du journal l'Equipe et les photos d'exploits mythiques des Bleus. Derrière le bar, un panneau annonce le prix du sandwich au jambon blanc : 3 euros. Il s'avale avec un Ricard ou un café au comptoir.

Ce vendredi, vers 14 h, un appel anonyme conduit les gendarmes à toquer à une porte latérale de ce petit restaurant d'Auvernaux. Face à eux, Stéphane Pinabel temporise. Le patron profite d'un instant pour se rendre en salle et ouvre la fenêtre qui donne sur la rue. La vingtaine de clients attablés en profite pour s'échapper. « Je ne voulais pas les mêler à ça : eux viennent m'aider », justifie le restaurateur à la carrure de rugbyman.

Les gendarmes ne les ont toujours pas identifiés. Interpellé pour « mise en danger de la vie d'autrui » pour avoir servi à manger sur place, il a été placé en garde à vue quelques heures et sera convoqué le 2 mars au tribunal correctionnel d'Evry-Courcouronnes.

« J'ai joué, j'ai perdu, assume ce mardi Stéphane Pinabel, prêt à payer une amende, mais inquiet d'une éventuelle fermeture administrative. « On a déjà été fermés un an… » soupire-t-il, accoudé sur le zinc de son bar, désespérément vide. Il risque également la coupure des aides d'Etat.

«Non essentiel pour qui ?»

À Auvernaux, « Le Village », seul commerce et restaurant des alentours, joue un rôle social primordial. « Ma clientèle, c'est surtout des habitués, des ouvriers, des maçons ou des agriculteurs qui veulent prendre leur pause d'une heure au chaud avant de repartir pour cinq heures de boulot, confie le patron, âgé de 49 ans. On parle beaucoup de ceux en télétravail. Mais eux ? Ils mangent sous la flotte ? Je pense aussi à ce retraité qui fait quarante bornes, tous les jours, pour voir du monde et déjeuner ici. Si on ferme, on risque de fermer bien plus qu'un restaurant. »

Alors, quand il entend l'expression « commerce non essentiel », les poils de Stéphane Pinabel s'hérissent. « Non essentiel pour qui ? s'interroge le gérant. Pour les petits vieux qui ne sont pas en Ehpad et viennent discuter un peu tous les jours ? Pour l'Etat, à qui je continue de payer les charges et la TVA ? »

«Ce restaurant, c'est l'âme du village»

La crise sanitaire a plombé les finances de l'établissement. Les aides d'Etat servent à payer les employés et le minimum de charges fixes. Mais ce que Stéphane Pinabel regrette avant tout, c'est le contact avec ses clients. « Ce qui me manque le plus, c'est ce moment où le client sort de table et qu'il me dit qu'il a bien mangé ! À emporter, c'est bien, mais à la base, je ne suis pas un snack », poursuit le restaurateur, qui propose - entre autres - des moules-frites, de la tête de veau et des spécialités portugaises. Et comme nous le confiait le maire (SE) d'Auvernaux, « ce restaurant, c'est l'âme du village ».

Auvernaux, ce mardi. Stéphane Pinabel, patron du restaurant « Le Village », pose dans son restaurant vide./LP/B.S
Auvernaux, ce mardi. Stéphane Pinabel, patron du restaurant « Le Village », pose dans son restaurant vide./LP/B.S  

Cet été, le gérant a pu ouvrir sa terrasse quelques semaines. Puis son activité s'est limitée à la salle, sans son bar. Avant de devoir définitivement baisser le rideau depuis fin octobre. « On a pris nos précautions, il y a du gel, des marques de distanciation, les tables sont espacées, déroule-t-il en désignant au sol le scotch jaune et noir séparant les tables. Avec 20 clients dans 90 mètres carrés, je ne pense pas qu'on soit les plus dangereux. J'aimerais bien qu'on nous donne une jauge : ok, vous avez droit à tant de personnes. Au moins, on pourrait travailler. »

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Pour Stéphane Pinabel, maintenir les restaurants fermés et les grands magasins ouverts est difficilement compréhensible. « À Rungis, les restaurants sont ouverts (NDLR : à condition d'accueillir les professionnels), certaines cantines aussi : pourquoi pas nous ? » se demande-t-il, effaré par les images de l'affluence dans les grands magasins lors du «Black Friday», le 27 novembre dernier.

Après 17 ans à tenir « Le Village », ses journées lui paraissent désormais bien ternes. Il se sert un petit noir au comptoir. En attendant de retrouver « la France d'avant, où l'on se prenait un petit café en parlant du travail ».