«J’ai besoin qu’il porte ce fardeau» : Fanny, 40 ans, accuse son ancien prof de handball de viol

En 1995, Fanny avait 14 ans et jouait dans un club de handball à Savigny-le-Temple (Seine-et-Marne). Elle a déposé plainte fin 2019 contre son ancien entraîneur. Une enquête est en cours au parquet d’Evry (Essonne).

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 Eure-et-Loir. Fanny, 40 ans, ici à son domicile, accuse son ancien professeur de handball de viol.
Eure-et-Loir. Fanny, 40 ans, ici à son domicile, accuse son ancien professeur de handball de viol. LP/Romain Chiron

Elle était amoureuse. Elle rêvait d'un premier rendez-vous romantique avec son entraîneur de handball. Un baiser, de la tendresse, comme l'imagine une adolescente de 14 ans. Un jour du printemps 1995, il passe la chercher en voiture. « On s'est engagés dans un chemin forestier. Il m'a demandé qu'est-ce qu'on fait ? J'ai trouvé la question rude, étrange. Puis il m'a dit : suce-moi », se remémore Fanny.

Elle précise qu'il n'y avait pas d'injonction agressive de la part de son entraîneur, âgé à l'époque de 21 ans. « Mais j'avais le sentiment de ne pas avoir le choix. Alors j'ai obéi. Je me suis mise en mode off. »

Cette scène, Fanny a mis 25 ans à la décrypter. Encore aujourd'hui, la raconter est une épreuve. « Au début, j'avais le sentiment qu'il s'était passé quelque chose de bizarre, mais pas de grave. Je ne trouvais pas les mots à poser sur mes émotions », explique-t-elle.

Il lui était inconcevable de parler de viol. « C'est un mot très dur, qui dit une vérité qu'on ne veut pas voir. J'avais besoin de me voiler la face, me répéter que l'épisode de la voiture n'était pas grand-chose. Viol, ça veut dire qu'on a pénétré notre corps, qu'on a servi d'objet. »

Dépôt de plainte 25 ans après les faits

Elle n'emploie cette qualification que depuis quelques semaines, bien après sa plainte déposée fin 2019 en Eure-et-Loir, où elle réside. Juste avant que le délai de prescription ne s'applique, puisqu'une victime peut déposer plainte au maximum 20 ans après sa majorité. L'affaire est entre les mains du parquet d'Evry, en Essonne, département où habite l'ex-entraîneur de Fanny. « Une enquête préliminaire est ouverte pour viol », confirme le parquet. Fanny a été entendue par les gendarmes en février 2020.

Son agresseur présumé, aujourd'hui âgé de 47 ans, était son entraîneur depuis l'âge de 11 ans, dans un club de handball à Savigny-le-Temple (Seine-et-Marne). « Je l'aimais beaucoup, il était drôle, prévenant. Je tenais à lui. Il me donnait l'impression que c'était réciproque. » Malgré l'épisode de la voiture, Fanny renoue le contact avec son entraîneur quelques mois après, au début de la nouvelle saison. « J'ai essayé d'avoir des explications sur ce qui s'était passé. J'avais une grande colère en moi. »

Encore amoureuse, Fanny veut pourtant poursuivre la relation, faire l'amour avec lui, pour sa première fois. « Ça s'est fait sur le carrelage de sa salle de bains », se souvient-elle. Lors de ces quelques relations sexuelles à l'été 1996, elle assure qu'il n'y avait aucune violence. Pourtant, elle traîne un sentiment de malaise. « On a couché ensemble devant un film porno, on avait des pratiques qui n'étaient pas en adéquation avec celles de la jeune fille que j'étais. C'était du sexe d'adulte. Mais j'ai accepté, par amour. »

«J'ai compris que je n'étais pas consentante»

Lorsque leur relation s'arrête à la fin de l'été, impossible pour Fanny de tourner la page. L'épisode de la voiture la hante, la ronge, la fragilise. A l'été 2019, une séance chez sa psy lui sert de déclic. « Je me suis écoutée lui raconter l'histoire de la voiture, j'étais témoin de cette scène… J'ai compris que je n'étais pas consentante ce jour-là. »

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C'est à ce moment qu'elle décide de porter plainte. Les révélations en janvier 2020 de la patineuse Sarah Abitbol, qui accuse elle aussi son entraîneur de viol, l'encouragent dans sa démarche judiciaire. Près de 400 signalements sont remontés depuis cette date à la cellule sur les violences sexuelles du ministère des Sports, a indiqué mardi 26 janvier Fabienne Bourdais, déléguée ministérielle chargée des violences sexuelles dans le sport.

Fanny ne pense même pas à un éventuel procès. Ce qu'elle souhaite, c'est que son ancien entraîneur de hand soit entendu dans le cadre de l'enquête. « J'ai besoin que la justice fasse son travail pour qu'il porte ce fardeau sur les épaules, alors que là, c'est moi qui porte cette affaire à bout de bras. »

Fanny souhaite «libérer la parole des autres»

Depuis quelques jours, elle partage des publications sur Facebook pour savoir si l'homme qu'elle accuse a pu faire d'autres victimes. « J'ai pensé qu'il y avait peut-être d'autres filles victimes… J'ai l'impression de porter une responsabilité, celle de libérer la parole. » Avec le recul, Fanny a démystifié celui qu'elle aimait. « Aujourd'hui, c'est mon agresseur. Il savait très bien ce qu'il faisait. Il ne m'aimait pas. »

En attendant que l'enquête judiciaire progresse, la commission de discipline de la ligue Ile-de-France de handball a entendu les deux parties, dont celle du mis en cause, qui selon nos informations officie aujourd'hui comme juge arbitre au sein de la ligue IDF. « Le 15 octobre, la commission a rendu une décision de sursis à statuer (NDLR : report de sa décision), dans l'attente de la suite pénale », éclaire Rémy Lévy, vice-président en charge des affaires juridiques à la Fédération française de handball (FFH). Celle-ci s'est portée partie civile dans cette affaire.

L'entraîneur nie les faits

Lors de cette procédure disciplinaire, Fanny a été confrontée par visioconférence à son agresseur présumé, qui nie catégoriquement les faits qui lui sont reprochés. « Il a également contesté l'existence de toute relation avec la plaignante », rapporte encore Rémy Lévy, qui ajoute que Fanny est suivie par la cellule de signalement et de lutte contre les abus sexuels au sein de la FFH, « qui la soutient moralement et aussi dans ses démarches ».

Après cette confrontation, Fanny dit s'être « sentie forte face à lui, face à ses dénégations. J'ai repris ma place d'être humain. » Aujourd'hui elle va mieux. Elle vit en couple, est maman d'une fille qui est au collège. « Je me stabilise. Avant, quand ça n'allait pas, je voulais mourir. Aujourd'hui, j'ai 40 ans, mais j'ai l'impression que ma vie s'est arrêtée quand j'en avais 15. »

«Ce n'est jamais la faute de l'enfant, toujours celle de l'entraîneur»

Sébastien Boueilh, ancien rugbyman, a été violé pendant son adolescence par le mari de sa cousine qui était aussi un de ses éducateurs sportifs. LP/Olivier Corsan
Sébastien Boueilh, ancien rugbyman, a été violé pendant son adolescence par le mari de sa cousine qui était aussi un de ses éducateurs sportifs. LP/Olivier Corsan  

Fanny a contacté l'association Le Colosse aux pieds d'argile, qui accompagne et oriente 300 personnes en France, victimes de pédocriminalité. Son président-fondateur originaire des Landes, l'ex-rugbyman Sébastien Boueilh, a lui-même porté plainte 18 ans après les viols qu'il a subis de ses 12 à ses 16 ans.

Dans les atteintes sexuelles en milieu sportif, il souligne « le rapport d'autorité » qui lie un entraîneur et celui ou celle qu'il entraîne. « Une gamine va par exemple l'idolâtrer, les parents vont le mettre sur un piédestal. L'enfant est pris au piège. Ce ne sera jamais de la faute de l'enfant, toujours de l'entraîneur qui n'a pas le droit d'avoir une relation sexuelle avec un mineur. »

L'enfant abusé sexuellement peut se manifester des années plus tard « lorsqu'il prend conscience d'avoir été manipulé », poursuit Sébastien Boueilh. « Certaines vont porter plainte tout de suite, d'autres 2 ans, 30 ans plus tard… C'est très variable selon les victimes. »

L'ex-rugbyman, qui fait de la prévention auprès des enfants et des éducateurs dans les clubs sportifs, a rencontré le ministre de la Justice, Eric Dupont-Moretti, en fin de semaine pour lui soumettre plusieurs propositions : avoir le même délai de prescription, 30 ans, pour les faits d'attouchement et de viol, mais aussi l'alerter sur la lenteur de la machine judiciaire à traiter ces affaires. « Entre mon dépôt de plainte et le procès (NDLR : son agresseur a été condamné à 10 ans de réclusion criminelle en 2013), il s'est écoulé quatre ans. Cette attente, c'est le plus difficile pour la victime. »