Insultes, coups, défaut de soins : soupçons de maltraitance à la maison pour handicapés de Ris

La Maison d’accueil spécialisée de la Briancière de Ris-Orangis (Essonne) est dans la tourmente. Six employés et plusieurs familles témoignent de maltraitances. Une enquête a été ouverte pour «violences sur personnes vulnérables».

 Ris-Orangis, ce mardi 25 août 2020. La maison d’accueil spécialisée de la Briancière, qui accueille des handicapés, serait le théâtre de nombreuses maltraitances.
Ris-Orangis, ce mardi 25 août 2020. La maison d’accueil spécialisée de la Briancière, qui accueille des handicapés, serait le théâtre de nombreuses maltraitances. LP/B.S

Sur son site Internet, elle se présente comme une maison recherchant le « bien-être » et « l'épanouissement » de ses résidents, des polyhandicapés qui cumulent des déficiences mentales et motrices lourdes. Mais selon les témoignages de six employés — actuels et anciens — de la Maison d'accueil spécialisée (MAS) de la Briancière, à Ris-Orangis (Essonne), leur quotidien serait bien plus sombre.

Deux employés ont déposé plainte par courrier auprès de la procureure de la République d'Evry-Courcouronnes. Dans ces missives, que nous avons pu consulter, Thierry et Franck (tous les prénoms ont été changés à la demande de nos interlocuteurs) dénoncent des agissements qui confinent au sordide. Ainsi qu'une omerta au sein de la MAS, jusqu'à sa tête.

Selon le parquet d'Evry-Courcouronnes, une enquête préliminaire a été ouverte pour « violences sur personnes vulnérables » et « non-dénonciation de mauvais traitements sur personnes vulnérables ». Elle a été confiée au commissariat d'Evry-Courcouronnes, déjà alerté des faits avant les deux plaintes par des témoignages de salariés s'étant confié à l'Agence régionale de santé.

«Certains refusent de soigner les résidents»

Thierry décrit un « défaut de soins » sur les résidents, notamment des « pansements non changés », des blessures non soignées ou découvertes tardivement. « Un jour, une résidente ne réagissait plus, raconte-t-il. J'ai appelé les infirmières. On m'a répondu : ne t'inquiète pas : elle hiberne. Le lendemain, elle était hospitalisée dans un état grave et réanimée. »

Une aide médico-psychologique (AMP) expérimentée confirme : « On signale les problèmes des résidents aux infirmières, mais elles nous répondent qu'il faut leur donner un Doliprane, que tout va bien… ». Laura, ex-employée recrutée en 2019, affirme que « certains refusent de soigner les résidents ». Selon les témoins, cette attitude s'explique par l'aversion de certains envers les handicapés, ou par simple paresse. Rares sont les résidents qui peuvent se défendre verbalement compte tenu de leur handicap.

«Je ne veux pas m'occuper d'elle, elle me dégoûte…»

« Certains salariés disent Je ne veux pas m'en occuper ou elle me dégoûte », note Thierry. « Ou Elle est folle, elle le fait exprès », appuie Franck. Résultat : certains résidents resteraient « enfermés dans leur chambre » toute la journée, plantés devant leur fenêtre, sans aucun accompagnement.

« Certains étaient privés de repas, ajoute Franck, ancien chef de service. Ils se faisaient hurler dessus, n'étaient pas changés s'ils étaient souillés. » Les résidents finissent par craindre l'intervention des employés les plus durs. « Une dame pleurait tout le temps sous les cris des salariés pendant la toilette et le repas », se souvient Thierry.

Pour certains, les insultes semblent être devenues aussi fréquentes que les formules de politesse. « Une fois, une salariée a dit à un résident, au supermarché : Avance ou je te tue. Ça m'a marquée », relate Macha, une ancienne de la MAS. Et d'évoquer, comme d'autres collègues, une résidente devenue bouc-émissaire, victime « d'insultes », de « privations de repas », de « coups » et de « négligences ».

Une chambre pas nettoyée car l'employée n'avait «pas envie»

Rose, une cinquième salariée qui a passé quelques mois en CDD en 2019, se souvient des bouteilles de Coca distribuées le dimanche « pour les résidents », mais qui étaient finalement « bues par les employés, tous seuls dans une salle ».

Quelques scènes l'ont laissée coite. Il y a cette fois, où un résident est laissé toute la journée devant une télé sans son, « parce que ça l'occupe ». Cette autre chambre inondée, pas nettoyée car l'employée n'avait « pas envie ». Ce repas, où une salariée a pris violemment la bouche d'une handicapée en lui criant : « Tu vas manger ! ». Ou encore ce « T'es trop conne » envoyé à la figure d'une résidente pour une histoire de vêtements.

Les familles dans une impasse

Ces incidents réguliers, plus ou moins à l'abri des regards, n'ont pas échappé à certaines familles. « Une fois, je cherchais quelque chose dans la chambre de mon fils, et j'ai découvert une mare d'urine sous un canapé, raconte la mère d'un résident. Depuis, on ne me laisse plus entrer quand je viens le récupérer. »

L'attitude d'une « majorité » de salariés est fustigée par les proches d'handicapés. « Les résidents sont laissés devant des dessins animés, pendant que les AMP rigolent autour d'un ordinateur », a pu observer une proche. « Ils sont livrés à eux-mêmes pendant que les employés sont avachis, comme à la maison », a constaté une autre, un jour de visite impromptue.

« Une majorité d'employés travaillent comme à l'usine, ils n'en ont rien à faire des résidents, estime la mère d'un pensionnaire handicapé. J'ai déjà retrouvé mon fils le pantalon trempé, parce qu'il n'avait pas été changé de la journée… Il ne peut pas parler. Mais pour cette rentrée, il avait les larmes aux yeux à l'idée de retourner à la MAS. »

Le week-end, une résidente revient souvent « les vêtements souillés » et « les mains crades », selon sa famille. « Je n'ai rien dit, parce que j'avais peur des représailles sur ma sœur », justifie une proche. Malgré les soupçons sur les conditions de vie déplorables des handicapés, les familles affirment n'avoir guère d'autre choix. « Les places en MAS sont très rares, explique la sœur d'une résidente. Impossible de la prendre en charge à la maison. »

L'ancienne directrice écartée

Les employés qui ont voulu dénoncer les maltraitances se seraient heurtés à un « clan d'une dizaine de personnes », proches de la direction, qui les auraient tues. « Ce sont les handicapés qui finissent par en pâtir », note Macha, au bord des larmes au téléphone. En mai 2019, elle avait signalé les faits au président de l'association Altérité, Jacky Besson, qui gère la MAS. Comme nous le révélions fin août, le dirigeant est visé par une plainte pour abus de biens sociaux, soupçonné d'avoir détourné près de 300 000 euros à l'association. L'intéressé nie les faits.

Contacté, Jacky Besson indique qu'il a été alerté des troubles à la MAS par lettres anonymes, à plusieurs reprises. « On accusait la directrice de tous les maux, raconte-t-il. Mais ces lettres n'ont jamais apporté la preuve de ce qu'elles dénonçaient. C'est pourquoi je ne les ai pas crues. L'ancienne directrice est peut-être un peu trop rentre-dedans. Mais sa façon de diriger n'était pas du tout malveillante. »

Un accord à l'amiable a tout de même été trouvé avec l'ancienne directrice de la MAS, Nathalie Corbalan, en arrêt maladie depuis trois mois, pour qu'elle quitte l'établissement. Contactée, celle-ci n'a pas souhaité s'exprimer au motif qu'elle ne faisait « plus partie des salariés de l'association Altérité ». « En son absence, deux directeurs ont assuré l'intérim, indique Jacky Besson. Aucun ne m'a raconté de tels faits. » La directrice générale d'Altérité, Dominique Naels, assure de son côté que « tout soupçon de maltraitance est pris en compte ». « J'affirme mon total soutien à des équipes particulièrement engagées dans leur travail », ajoute-t-elle, dans un communiqué transmis le 11 septembre.

Selon nos informations, un cabinet extérieur, Transition, a été mandaté fin 2019 pour éclaircir la situation à la MAS. Dans son compte-rendu, le cabinet note une « rotation rapide des directeurs et chefs de service ». « Les équipes avaient le sentiment de ne plus avoir de cadre et d'être livrés à eux-mêmes », poursuit le rapport, qui relève « une souffrance importante à tous les niveaux de l'établissement ». A ce jour, les propositions de solutions du cabinet n'ont toujours pas été rendues.

DROIT DE REPONSE DE L'ASSOCIATION ALTERITE : 

La Direction de l'Association a assisté aux réactions de colère, d'écœurement, à la lecture de l'article publié, des salariés, des représentants du personnel, des familles, des membres du conseil d'administration, et même de certains collègues d'autres associations qui connaissent le travail engagé depuis de très longues années par la MAS de Ris Orangis.
L'Association est témoin du travail sans relâche, notamment pendant cette période si difficile, des équipes qui ont exposé leur vie, oubliant leur propre vie de famille pour se consacrer aux résidents, sans que leur travail pourtant réel soit salué par tous. Alors que toute l'Association est encore toujours autant mobilisée, elle doit faire face à de violentes accusations infondées. Fort heureusement, elle a reçu les marques de soutien de nombreuses familles et du Conseil de la Vie Sociale (CVS) qui les représente.
L'Association est choquée par la violence des accusations, par la confusion des faits, des évènements et des personnes. Elle exprime sa stupéfaction, son incompréhension et son incrédulité face à ces accusations concernant l'établissement accueillant des résidents. Cet article contenant des propos remettant en cause de façon anonyme et sans preuve la qualité du travail des équipes de la MAS La Briancière lui apparait totalement calomnieux. L'Association a reçu de nombreux soutiens. Elle manifeste son soutien et remercie les équipes dont elle affirme constater chaque jour qu'elles se sont toujours montrées compétentes et humaines. Elles s'insurge contre cette façon de dénigrer ces professionnels qui viennent de subir la violence du Covid tout en restant aux côtés des résidents.
Dans cet article il est question de maltraitances à l'encontre de résidents qui seraient de surcroit couvertes par les instances dirigeantes de l'association. Mais qui a informé le Président de l'Association, la direction générale ou encore les autorités de contrôle ? Des anonymes ! Par des lettres non signées dont certains termes sont repris dans la presse, « informant » l'Association en mars 2019 de « faits ». Nous aurons la décence, par respect pour tous les professionnels de ne pas livrer d'extraits de lettres anonymes, tant les accusations qui ont été écrites sans le moindre élément factuel qui auraient permis de les vérifier, étaient violentes et portaient gravement atteinte à la dignité due à tout être humain. Il s'agissait manifestement d'attaques personnelles. Contrairement à ce qui est dénoncé anonymement, la direction générale a immédiatement réagi.
En effet, dès la première lettre, tout un travail a été engagé avec les équipes de la MAS pour identifier  d'éventuels comportements inadaptés, les corriger et les sanctionner. Cependant ce travail n'a pas permis d'identifier de tels comportements.

Dès mars 2019, la direction générale de l'Association a alerté les autorités de contrôle (l'Agence Régionale de Santé pour ce qui concerne la MAS) afin qu'une enquête administrative soit menée, et a produit les éléments demandés. Aucune suite à ce jour n'y a été donnée. L'Association et certains professionnels visés par ces lettres ont également déposé plainte. Très rapidement, l'Association a sollicité Transition, association connue et reconnue pour intervenir dans ce type de situation. Les intervenants de Transition affirment qu'au cours de la dizaine de séances de travail avec les équipes de salariés de la Briancière, s'il a pu être fait mention de tensions, voire de conflits entre certains salariés,  mais il n'a jamais été question de maltraitance à l'égard de résidents. Aucun des faits décrits anonymement dans l'article n'a été évoqué en leur présence.

Très récemment, la direction générale a appris qu'une plainte avait été déposée en juillet 2020 (elle émane d'un salarié précédemment licencié) et espère que cette plainte va permettre de clarifier les évènements. Cet article intervient juste après le dépôt de cette plainte d'un ancien chef de service, à l'encontre de 4 salariés de l'association. Cet ancien chef de service a déjà accusé les directions de plusieurs autres associations de « maltraitantes »,  là encore à l'appui de lettres anonymes reçues dans les établissements ! La Justice devra déterminer si cette plainte a un lien avec les faits qui avaient été dénoncés dans les lettres anonymes. En tout état de cause, le Parquet est saisi et appréciera l'opportunité d'approfondir ou non les faits incriminés. L'Association et son personnel se tiennent à la disposition de la justice et de l'ARS pour être entendus sur toutes questions, toutes sollicitations.

L'ensemble du personnel est particulièrement impliqué. Les équipes, celles et ceux qui sont restés sans voix, ont fait savoir à la direction de la Briancière qu'elles sont très fières d'appartenir à cet établissement, d'œuvrer sans compter aux côtés des 44 personnes polyhandicapées accueillies depuis parfois très longtemps. L'Association et sa direction, blessés et scandalisés par le contenu de l'article, veulent que toute la vérité soit faite car il n'y a aucun amalgame à faire entre les dénonciations anonymes et une réalité quotidienne. La maltraitance, de quelque nature que ce soit, à l'égard des résidents n'a jamais été tolérée par l'Association et l'établissement qui ont démontré à de multiples reprises qu'ils se sont toujours montrés très vigilants pour refuser toute complaisance à ce sujet.

Parce que quelques personnes se seraient manifestées dans la presse, c'est la centaine d'autres qui chaque jour, et depuis des années, œuvre sans relâche pour l'épanouissement, le soin, le bien-être des plus vulnérables qui, sans vérification, est victime de ces accusations. C'est sans équivoque que l'association, la direction générale, la direction de l'établissement, les représentants du personnel, le Conseil de la Vie sociale (représentant les familles) soutient les équipes et le travail engagé.

DROIT DE REPONSE DE DOMINIQUE NAELS, directrice générale de l'association Altérité :

J'apprends par la presse, avoir été écartée de mon emploi pour avoir failli à mes obligations professionnelles, à l'issue d'un arrêt maladie de 3 mois en qualité de directrice de la MAS la Briancière. Or, la qualité et la fonction des personnes nommément citées dans cet article est vérifiable. Je n'ai jamais été ni ne suis directrice de la Briancière, je suis toujours salariée de l'association (en tant que directrice générale depuis janvier 2020 après avoir occupé les fonctions de Directrice générale adjointe pendant presque 10 ans), je n'ai pas été en arrêt maladie et n'ai jamais déserté mon poste pas plus que je n'ai trahi mon engagement auprès des personnes les plus démunies.

J'affirme donc, et bien qu'à l'époque des « faits allégués » je n'occupais pas ma fonction actuelle, que la direction générale est en mesure de répondre à toute allégation relatée dans la presse, preuve à l'appui s'il en faut. Concernant le reste de l'article, j'affirme que tout soupçon de maltraitance est pris en compte, et que tout fait avéré est signalé et sanctionné.

Je m'élève contre la violence d'accusations pouvant avoir de graves conséquences sur tous : en premier lieu, les résidents, en second, leurs accompagnants, enfin aux familles qui ont assez à subir leurs propres tourments sans qu'on en ajoute à leurs légitimes préoccupations. Je réaffirme mon total soutien à des équipes qui ont toujours été particulièrement engagées dans leur travail et l'ont encore largement démontré pendant de longs mois de crise sanitaire. J'ai confiance en la justice qui fera la lumière sur toutes ces accusations insupportables pour un certain nombre de collègues et les réhabilitera dans leur intégrité tant professionnelle que personnelle.