Ile-de-France : le retour d’un insecticide interdit divise agriculteurs et apiculteurs

Un projet de loi a été présenté le 3 septembre pour permettre aux producteurs de betteraves d’utiliser à nouveau des néonicotinoïdes, un insecticide accusé de tuer les abeilles. Une mesure saluée par les producteurs, que dénoncent plusieurs associations et professionnels.

 A Villeneuve-sur-Auvers (Essonne), le 4 septembre 2020. Alix Heurtaut cultive des betteraves sucrières depuis trois ans. La jaunisse a, cette année, ravagé sa production.
A Villeneuve-sur-Auvers (Essonne), le 4 septembre 2020. Alix Heurtaut cultive des betteraves sucrières depuis trois ans. La jaunisse a, cette année, ravagé sa production. LP/Pauline Darvey

Depuis quelque temps, Alix Heurtaut rechigne à mettre les pieds dans son champ de betteraves sucrières. « C'est trop frustrant de voir qu'on a bossé toute l'année pour avoir ce résultat », se désole cette agricultrice, installée à Villeneuve-sur-Auvers, dans le sud de l'Essonne.

Sur les 36 hectares qu'elle a plantés cette année, une bonne partie de sa production est bonne à jeter. « Regardez, les feuilles sont toutes jaunes et mes betteraves font un tiers de ce qu'elles devraient faire en taille, peste cette jeune femme de 29 ans, qui cultive également du blé, de l'orge et du colza. Certaines sont même mortes. »

«Eviter l'effondrement de la filière»

En cause, notamment : la jaunisse de la betterave, une maladie inoculée par des pucerons qui fait cette année des ravages dans les parcelles. Pour lutter contre ce fléau, les betteraviers réclament depuis plusieurs semaines le retour des néonicotinoïdes. Accusé, entre autres, de tuer les abeilles, cet insecticide est interdit depuis deux ans.

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Une interdiction sur laquelle le gouvernement envisage de revenir. Présenté jeudi 3 septembre en Conseil des ministres, un projet de loi prévoit des dérogations pour utiliser à nouveau ce type de produits jusqu'en 2023 « en cas de circonstances particulières non maîtrisables, telles que celles qui affectent la culture de betterave sucrière en 2020 ».

Autrement dit, les betteraviers devraient être autorisés dès l'année prochaine à semer à nouveau des graines enrobées de néonicotinoïdes. Une mesure présentée par Barbara Pompili, la ministre de la Transition écologique — qui avait défendu leur interdiction totale en 2016 — comme « la seule solution possible à court terme pour éviter l'effondrement de la filière sucrière en France » et de ses quelque 46 000 emplois directs et indirects.

«Je vais perdre 1000 euros par hectare»

« Ça nous soulage », se félicite Alix Heurtaut, qui fait partie des 1500 planteurs de la région Ile-de-France, la troisième plus productrice en France, derrière les Hauts-de-France et le Grand Est.

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Habituellement, cette cultivatrice produit environ 80 tonnes de betteraves par hectare, qui sont ensuite transformées par l'une des sucreries de la région. « Cette année, je verrai au moment de la récolte en octobre-novembre mais je serai plutôt autour de 40, estime-t-elle. Cela va me faire perdre 1000 euros par hectare. Sans parler des prix payés aux producteurs qui se sont effondrés ces dernières années. »

Dans ces conditions, pas question pour elle de continuer à cultiver des betteraves. « Sans cette dérogation, nous aurions tous arrêté d'ici deux ans, tranche-t-elle. Nous n'avons pas d'autres alternatives. »

«C'est un produit toxique»

Mais avec le retour des néonicotinoïdes, n'est-ce pas un effondrement du nombre d'abeilles et de la biodiversité qui est à craindre? « Pour moi, il n'y a aucun risque, balaie la jeune femme. La betterave n'est pas une plante qui fleurit, donc les abeilles ne la butinent pas. »

A Villeneuve-sur-Auvers (Essonne), le 4 septembre 2020. La jaunisse de la betterave est un virus inoculé par des pucerons qui bloque le développement de la plante. LP/Pauline Darney
A Villeneuve-sur-Auvers (Essonne), le 4 septembre 2020. La jaunisse de la betterave est un virus inoculé par des pucerons qui bloque le développement de la plante. LP/Pauline Darney  

Un argument décliné par la plupart des producteurs qui est pourtant loin de convaincre scientifiques, apiculteurs ou militants écologistes. Mi-août, dix-huit associations ont écrit au ministre de l'Agriculture et lancé une pétition pour lui demander de ne pas déroger à l'interdiction de ce pesticide.

« C'est un produit toxique et dangereux pour les abeilles comme pour tous les pollinisateurs, martèle Frank Alétru, le président du Syndicat national d'apiculture, qui fait partie des signataires comme la Confédération paysanne, Stop pesticides ou encore la Ligue de protection des oiseaux (LPO). Réautoriser ce produit, c'est permettre un véritable écocide. »

Sols, eau et air pollués

Car, selon lui, si les betteraves ne produisent pas de fleurs, elles secrètent de la guttation, à savoir des microgouttelettes d'eau, que les abeilles viennent boire. « Or, si les plantes ont été traitées aux néonicotinoïdes, cette sève sera chargée du toxique », assure Frank Alétru.

Mais cet insecticide est aussi accusé de polluer durablement les sols, l'eau et même l'air. « 90 % de la matière active reste dans le sol, abonde l'apiculteur. Tout ce qui sera planté les années suivantes sera donc aussi contaminé. »

Ce professionnel alerte également sur les conséquences économiques que pourraient avoir ces dérogations. « Le gouvernement souhaite sauver la betterave mais l'apiculture représente 70 000 emplois, 150 000 si l'on compte les emplois indirects, détaille-t-il. C'est inadmissible de vouloir sauver une filière agricole au détriment d'une autre. »

Pour lui, aucun doute : réintroduire les néonicotinoïdes serait une « véritable catastrophe ». « Si ce projet de loi est acté, nous prendrons toutes les dispositions pour qu'il soit cassé », prévient d'ores et déjà Frank Alétru.

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