Guerre des bandes dans les lycées d’Ile-de-France : les brigades de sécurité «sur le qui-vive»

Depuis leur création en avril 2019, les brigades régionales de sécurité (BRS) sont sollicitées pour intervenir dans les établissements sous tension. Reportage à Ris-Orangis (Essonne) avec l’une d’elles.

 Ris-Orangis (Essonne), le mardi 24 novembre 2020. Une brigade de sécurité du conseil régional a été sollicitée pour intervenir devant le lycée Pierre-Mendès-France après qu’une rixe a éclaté, il y a deux semaines.
Ris-Orangis (Essonne), le mardi 24 novembre 2020. Une brigade de sécurité du conseil régional a été sollicitée pour intervenir devant le lycée Pierre-Mendès-France après qu’une rixe a éclaté, il y a deux semaines. LP/Philippe de Poulpiquet

Dans un brouillard épais, un fourgon de la police nationale se gare. A l'intérieur, trois policiers, le regard rivé vers un… lycée. A quelques mètres de là, près de la grille grise, une autre présence interpelle. Celle de Fabrice (le prénom a été modifié) pantalon et veste bleue siglée « Ile-de-France » et son filiforme collègue Ali, talkie-walkie en poche, qui seront rejoints plus tard par Teddy, à la carrure imposante, emmitouflé dans une large combinaison aux couleurs de la région.

A eux trois, ils forment une des quatre brigades régionales de sécurité (BRS), composée normalement de cinq agents chacune. Créées en avril 2019 elles sont là « pour répondre à des problèmes de sécurité (violences, intrusions) » dans les lycées. Pour la première fois, nous sommes autorisés à en accompagner une. Il est 8h15, le lycée professionnel Pierre-Mendès-France à Ris-Orangis (Essonne) est déjà sous surveillance.

Il y a deux semaines, une rixe sur fond de rivalités entre quartiers

Si ce mardi le calme règne dans cet établissement d'un peu plus de 500 élèves surplombant une route nationale, ça l'était beaucoup moins il y a deux semaines. Ce vendredi-là, dans l'après-midi, une violente bagarre éclate. Jeunes de Grigny, Evry et Ris s'échangent des coups sur fond de rivalité de quartiers et terminent cette altercation dans le… lycée. Un élève est blessé, il sera absent plusieurs jours.

Ris-Orangis (Essonne), mardi 24 novembre 2020. Une rixe entre élèves a éclaté au lycée Pierre-Mendès-France, il y a deux semaines, faisant un blessé. LP/P.D.P.
Ris-Orangis (Essonne), mardi 24 novembre 2020. Une rixe entre élèves a éclaté au lycée Pierre-Mendès-France, il y a deux semaines, faisant un blessé. LP/P.D.P.  

Mais impossible de savoir ce qui a mené à la dernière rixe. « On en parle avec des élèves (NDLR : dont ceux impliqués) mais ils ne le savent pas eux-mêmes, ce sont des inimitiés qui remontent à avant leur naissance, constate Fabrice. Ces rixes, c'est un virus transmis de génération en génération. »

D'après une source policière, ça serait « là cause d'un clip d'un groupe de rap local qui chambre la ville voisine et de gens qui se défient sur les réseaux sociaux ». « Franchement, on ne comprend rien à leurs embrouilles, s'agace une lycéenne en gestion administration. C'est n'importe quoi. »

«Quand je viens en cours, c'est pas pour finir à l'hôpital»

Moussa et Rachid (les prénoms ont été modifiés), en seconde, sont « soûlés par ces histoires ». « Perso, quand je viens en cours, c'est pas pour finir à l'hôpital », réagit Rachid. Les rivalités de quartiers sont connues de tous. « Dans la cour de récré il y a d'un côté les mecs d'Evry, ceux de Grigny et nous, confie un élève de Corbeil, en 1re. En ce moment, Corbeil n'est pas trop visé par ces histoires. Mais quand même, on se protège les uns les autres. »

Partout en Ile-de-France, pas une semaine ne passe sans que des rixes ne soient signalées aux abords des établissements scolaires, parfois très violentes. Ce lundi, c'était à Bondy (Seine-Saint-Denis), la semaine dernière, à Paris, dans le XIe. Mais aussi dans le XIXe, où un lycéen était grièvement blessé au couteau près du lycée Bergson, surveillé maintenant par une autre équipe des BRS. Une autre est mobilisée à Paul-Eluard à Saint-Denis (Seine-Saint-Denis) où un lycéen en a blessé un autre au couteau en septembre.

Des armes de plus en plus souvent utilisées

Des rixes entre lycéens de plus en plus violentes. Rien qu'en Essonne, sur la seule première semaine de novembre, il y a eu sept bagarres entre bandes rivales dans sept lycées, dont plusieurs avec armes (couteau, marteau, petit pistolet). « On a l'impression que c'est devenu une norme d'en utiliser », constate Fabrice.

Le phénomène est « suivi de très près par les équipes académiques », insiste-t-on à l'académie de Versailles (Essonne, Val-d'Oise, Yvelines, Hauts-de-Seine), sans donner de chiffres. Mais, précise l'académie, « plus de 240 chefs d'établissement » ont été formés à gérer ce type d'incidents.

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PODCAST. La guerre des bandes les prive de lycée

« Depuis la rentrée de septembre, 200 interventions de sécurisation des BRS ont eu lieu, détaille la région. Malheureusement les violences augmentent à la fois en nombre et en intensité et les demandes des proviseurs aussi. D'où la création d'une cinquième brigade en 2021. »

«On est là pour faire de la médiation»

« On intervient à la demande du proviseur. On est là pour faire de la médiation, assurer la sécurité des personnes et des biens. On est ni policier ni de la direction scolaire, c'est plus simple pour échanger avec les élèves, qu'on vouvoie pour garder une certaine distance », note Fabrice, 35 ans, ancien policier et coordonnateur, formé lors de son recrutement, comme tous ses collègues des BRS, par le rectorat de Versailles pour agir en milieu scolaire. Ali et Teddy, eux aussi, ont exercé avant des métiers dans la sécurité.

Les brigades régionales de sécurité sont composées de cinq agents et envoyées dans différents lycées d’Ile-de-France pour apaiser les tensions entre élèves. LP/P.D.P.
Les brigades régionales de sécurité sont composées de cinq agents et envoyées dans différents lycées d’Ile-de-France pour apaiser les tensions entre élèves. LP/P.D.P.  

Dès l'arrivée de la BRS, après la rixe, et après une réunion entre commissaire, unité mobile académique de sécurité du rectorat, et direction du lycée, « on était alors cinq agents ». « ll y a d'abord eu un travail d'identification à faire, de savoir quel élève fait partie de quelle ville, est en rivalité avec qui… pour ensuite discuter avec eux, au moment de la récré, de la cantine, en petits groupes pour éviter l'effet de bande car là ça peut être compliqué. » Les premiers jours d'intervention, il faut faire preuve d'habileté. L'objectif est d'éviter de possibles représailles et toute histoire pouvant envenimer une situation déjà tendue.

«On est attentif au moindre comportement»

« On doit être en alerte tout le temps, réagit Fabrice. Toute la journée on est sur le qui-vive, abonde Teddy, sans jamais perdre de vue tout ce qui nous entoure. On est attentif au moindre comportement, au moindre passant. » D'une minute à l'autre, tout peut basculer.

Dans l'après-midi, soudain, un groupe d'élèves remue la barrière du lycée pour en sortir. Fabrice, Teddy, 27 ans et Ali, 35 ans, sont en alerte. « Attendez que quelqu'un vous ouvre », leur demande Fabrice. Il est entendu. Quand la plupart des élèves sont à l'intérieur du lycée, la BRS fait régulièrement des rondes autour de l'établissement. Après une semaine et demie sur place, la BRS semble « intégrée » à la vie lycéenne. Sa présence permet « d'apaiser les tensions », salue un enseignant. « Depuis qu'ils sont là, il n'y a pas eu de bagarres, sourit Rachid. Mais bon ça risque de repartir après… »

Un éducateur du XIXe arrondissement parisien confronté à cette problématique regrette « qu'au fil des ans, aucune solution n'ait réellement été trouvée pour résoudre ce fléau des rixes entre lycéens. » L'académie de Versailles affirme vouloir élaborer « un diagnostic détaillé » sur huit territoires touchés par ces bagarres.

Le maire de Ris-Orangis demande un «vrai brassage» des élèves

Pour le maire (PS) de Ris-Orangis, Stéphane Raffalli, il faudrait « repenser la carte scolaire. Ce n'est pas satisfaisant de concentrer tous les quartiers sensibles (NDLR : Evry, Grigny, Corbeil) au sein d'un même établissement. Les enfants de ces quartiers ont besoin de se dépayser, le décloisonnement est nécessaire, mais là il est source de tension. Il convient de mettre en place un vrai brassage, pas de regrouper les enfants issus de la politique de la ville ensemble. »

Demain, Fabrice ne sait pas encore dans quel établissement il sera affecté. Ali et Teddy eux restent à Ris « jusqu'à la fin de la semaine ». « Après, on verra, on s'adapte à l'urgence », insiste le trio.